ComposHer, l'asso féministe qui veut faire entendre les compositrices de musique classique

ComposHer, l'association féministe qui milite pour faire entendre les compositrices
ComposHer, l'association féministe qui milite pour faire entendre les compositrices
Marie Humbert et Clara Leonardi ont créé l'association ComposHer en 2018. Leur but : faire entendre le talent des compositrices trop souvent restées dans l'ombre, et militer plus généralement contre le sexisme dans la musique classique. Interview.
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ComposHer est une association féministe militante fondée par Marie Humbert et Clara Leonardi, deux passionnées de musique classique aujourd'hui rejointes par 23 bénévoles. Elle est née d'un constat, au printemps 2018 : celui que les partitions de compositrices sont beaucoup plus difficiles d'accès que celles des compositeurs. Et leurs oeuvres, beaucoup moins connues.

Un sexisme dans l'art qui, s'il n'est pas uniquement propre à ce milieu, n'en reste pas moins ancré et nocif. "Nous pensons que les compositrices ont autant de talent que leurs homologues masculins, et que plusieurs véritables chefs d'oeuvre qu'elles ont écrits n'ont simplement pas été retenus par l'Histoire, parce qu'elles étaient des femmes", affirment-elles.

Pour y remédier, les deux jeunes femmes décident d'abord de créer un site sur lequel seront mises à disposition des partitions écrites par des femmes, retranscrites et éditées par leurs soins, comme la Romance en la mineur, de Clara Schumann, ou le Scherzo pour Orchestre, d'Agathe Backer-Grøndahl.

Mais elles ne s'arrêtent pas là. Leur but : que ComposHer contribue aussi à faire davantage connaître leurs noms (par le biais de playlists accessibles à tou·te·s, mélomanes ou non, notamment), celui de leurs interprètes féminines, les initiatives qui les mettent à l'honneur et aident les orchestres et institutions à concevoir des concerts autour des artistes et de leurs créations.

L'organisme a également pour vocation d'incarner un média qui traite des inégalités hommes-femmes dans le milieu, et "tire la sonnette d'alarme chaque fois que cela est nécessaire.' "On a décidé de faire un site plus global qui aborde le problème du sexisme dans tous ses aspects, car on pense profondément que le fait que les compositrices ne soient pas jouées en concert et que des chanteuses soient agressées sur scène à l'opéra relèvent du même fléau".

A ce sujet, ComposHer s'est associée à un groupe d'artistes du milieu de l'opéra pour lancer une grande enquête sur le sexisme et le harcèlement sexuel, qui se clôturera le 5 décembre prochain. Les résultats paraîtront début 2021, mais Clara Leonardi nous divulgue tout de même quelques chiffres, effrayants.

"Sur 200 personnes à avoir participé jusque-là (octobre 2020, ndlr), en grande majorité des femmes et en grande majorité des chanteur·se·s, 83 % des femmes affirment avoir subi des remarques sexistes dans le cadre de leur métier ou de leurs études", rapporte-t-elle. "61 % des répondant·e·s déclarent avoir vécu une situation de drague insistante dans le cadre de leur travail. 31 % ont subi un contact physique déplacé dans le cadre de leur métier. 25 %, un contact non désiré sur une zone sexuelle ou érogène dans le cadre de leur métier. 17 %, un abus de la part d'un·e collègue lors d'une situation de mise en scène, et 36 % estiment être passé·e·s à côté d'opportunités professionnelles du fait d'avoir repoussé ou ignoré les avances, invitations ou tentatives de rapprochement de la part d'un·e directeur·rice ou chef·fe."

Parmi elles et eux, la soprano Chloé Briot, qui accuse un collègue chanteur de l'avoir agressée sexuellement lors de la production d'un opéra, de septembre 2019 à janvier 2020. Son récit, paru dans La Lettre du musicien en août 2020, brise une omerta puissante qui incite les victimes à se taire. Dans un article publié sur le site de l'association, la chanteuse dénonce : "La difficulté principale pour les femmes, quel que soit le niveau auquel elles travaillent, est de mettre des mots sur les expériences qu'elles ont vécues, de se sentir légitimes à revendiquer une place égale à celle d'un homme, et à parler."

On a discuté longuement avec Clara Leonardi de l'impunité qui sévit dans la musique classique, de la nécessité d'être représentée et de l'importance de connaître davantage notre héritage. Échange.

Terrafemina : Comment ComposHer est-elle accueillie par le milieu de la musique classique ?

Clara Leonardi : Je dirais que l'on n'a jamais eu de preuve d'hostilité directe, on a toujours rencontré des personnes qui trouvaient notre travail intéressant et qui étaient contentes que l'on existe, ce qui prouve l'utilité d'une initiative comme la nôtre. Les artistes sont des gens de bonne volonté, ils·elles adorent écouter de la bonne musique et découvrir de belles choses. Donc par ce biais-là, on apparaît comme une association qui n'est pas "dangereuse".

Après, il y a une vraie question de génération : les compositrices de la génération de nos grands-parents n'ont pas forcément envie d'être regardées comme des "compositrices", car elles ont l'impression que ça les dénigre d'être considérées comme une femme et non comme "un artiste". Car l'artiste serait quelque chose de neutre, de non-genré. Mais un homme ne se poserait pas cette question.

Diriez-vous que la musique classique est particulièrement sexiste, que le milieu n'a pas encore fait son #MeToo ?

C. L. : Il y a là deux questions parallèles. Les violences sexuelles et sexistes dans la musique classique sont cachées : le milieu n'a pas encore fait son #MeToo, c'est certain. Je ne sais pas s'il y en a plus qu'ailleurs mais ce qui est sûr, c'est qu'il n'y en a pas moins. Je pense même qu'on a tendance à croire que la discipline est moins sexiste car dans les classes de conservatoire, il y a beaucoup de filles, dans les orchestres aussi. Et en fait, on ne se rend pas compte que les postes de direction sont toujours tenus par des hommes, qui continuent à avoir un pouvoir sur les femmes.

On se laisse aveugler car on voit des femmes, donc on pense que c'est égalitaire. Seulement, on ne voit pas que dans les fosses, par exemple, très peu de femmes jouent d'un instrument à vent dans les grands orchestres. Cela reste un milieu très sexiste.

Ensuite, il y a la question des compositrices qui est plus spécifique à la musique classique, et assez similaire à la littérature. On a cette "culture du génie" très ancrée en nous. Je m'explique : on a l'impression qu'un compositeur qui a fait quelque chose d'intéressant est quelqu'un de forcément génial qui n'a produit que des oeuvres géniales, et qui en a produit plein. Les compositrices ne rentrent pas dans ce modèle-là. Parce qu'elles ont composé avant leur mariage, ou après leur mariage, parce qu'elles n'ont pas pu composer de grandes symphonies car n'avaient pas d'amis dans les grands orchestres mais plutôt des amies qui jouaient de la harpe. Donc elles composaient de la musique de salon. Elles se sont inscrites dans des réseaux différents qui n'ont pas forcément cette légitimité du génie qui paraît évidente quand on pense à Beethoven, par exemple.

On me demande souvent : "Est-ce que tu as trouvé le Mozart des compositrices ?". Je n'ai pas trouvé "le Mozart des compositrices" car, pour toutes les raisons citées précédemment, elle n'a probablement pas pu exister si elle avait le talent de Mozart. En revanche, j'ai trouvé plein de compositrices qui ont composé des oeuvres géniales qui méritent tout autant d'être écoutées que celles de Mozart.

Clara Schumann, pianiste et compositrice allemande (1819-1896).
Clara Schumann, pianiste et compositrice allemande (1819-1896).

En 2016, le rapport de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), montrait que seulement 2 % des compositrices étaient des femmes. Est-ce que les choses ont évolué ces quatre dernières années ?

C. L. : Les choses ont un peu changé, il y a une prise de conscience qui se fait. Quand on regarde la programmation de la Philharmonie de Paris cette année, il y a de plus en plus de compositrices. Pareil à Radio France. Après, il y a des salles qui n'en programment pas du tout, comme le Théâtre des Champs-Elysées. Il y a aussi des progrès sur la question des cheffes d'orchestre. Cette année, une femme, Marin Alsop, a ouvert la saison de la Philharmonie. L'année dernière, quand l'Orchestre de Paris cherchait une cheffe, Karina Canellakis était pressentie pour le poste, mais ne l'a pas eu car elle a d'autres très beaux projets. Il y a eu des progrès.

Cependant, je ne sais pas si c'est autant le cas sur les postes de direction d'institution. Ce sont des postes moins visibles dont la nomination est souvent gérée par des politiques. Cela semble plus difficile de faire changer les choses. Il y a d'ailleurs une vraie question du réseau qui est très marquante. On le voit avec la cheffe Claire Gibault, qui a fondé son propre orchestre parce qu'elle n'arrivait pas à obtenir la direction d'un orchestre, et où elle recrute de façon paritaire.

Elle nous expliquait que les gens lui disent beaucoup ne pas comprendre comment elle fait, qu'ils ont l'impression que les femmes qui ont les mêmes compétences que les hommes n'existent pas. Mais le problème vient du fait que, lorsque ces personnes-là recrutent, elles pensent d'abord aux candidats potentiels qu'elles connaissent. Et ce ne sont que des hommes, car les hommes sont inscrits dans ces réseaux de pouvoir. Il faut simplement chercher plus longtemps.

C'est particulièrement frappant dans le milieu de l'opéra. Sur la vingtaine de maisons d'opéra de la ROF (Réunion des Opéras de France, ndlr), deux sont dirigées par des femmes. Dans les gros orchestres de région, là aussi, deux seulement sont dirigés par des femmes : Johanna Malangré, qui vient d'être nommée à la direction de l'orchestre de Picardie et Debora Waldman, qui a pris à la rentrée la direction de l'orchestre d'Avignon-Provence.

La musique classique souffre-t-elle particulièrement d'une culture de l'impunité ?

C. L. : Il y a plusieurs éléments qui appuient cette affirmation. Premièrement, le fait que les vies personnelle et professionnelle soient très proches. On va boire un verre tous ensemble après un concert, on vit un peu les uns sur les autres pendant les tournées, les chambres d'hôtel sont voisines... ça rend les lignes plus floues. Un problème qui n'est pas uniquement propre au milieu de la musique classique, mais aussi à d'autres milieux artistiques.

Ensuite, il y a une vraie culture de l'impunité dans la mesure où l'on a du mal, lorsque les gens ont une très longue carrière (dans ce milieu, on peut encore être très connu à 90 ans), à faire déchoir quelqu'un de son piédestal. Comme si, lorsque l'on considère une personne comme figure de proue d'un mouvement, ou qu'on estime qu'elle a fait progresser le domaine, elle gagne quelque chose d'inamovible que des actes isolés ne peuvent entacher. Et je dirais que cette mentalité est plus accrue dans la musique classique que dans d'autres milieux.

Johanna Malangré, cheffe d'orchestre, prendra la direction de l'Orchestre national de Picardie en 2022.
Johanna Malangré, cheffe d'orchestre, prendra la direction de l'Orchestre national de Picardie en 2022.

Vous nous parliez de "génie". Alice Coffin, qui a écrit Le Génie lesbien, y confie qu'elle ne lit et n'écoute plus que des oeuvres de femmes. Ce qui a suscité une vive polémique. Qu'en pensez-vous ?

C. L. : Avant toute chose, je trouve cela scandaleux qu'elle ait subi autant de critiques pour quelques phrases retenues d'un essai de 230 pages. Car de facto, du point de vue de la musique classique du moins, une grande partie de l'humanité n'écoute que des oeuvres composées par des hommes et ça ne leur a jamais posé problème. Personnellement, je ne suis pour l'exclusion d'aucune oeuvre. Pour moi, c'est important d'avoir les deux : celles d'hommes et de femmes. Mais cela reste exagéré de lui en vouloir pour ça, parce que c'est très intéressant de découvrir des choses que l'on ne connaît pas. Parmi les compositeurs et les compositrices, certes, il y a des oeuvres d'hommes qu'on ne connaît pas. Mais les femmes représentent la moitié de l'humanité et on en connaît quasiment aucune.

C'est aussi un énorme problème de ne connaître l'Histoire qu'à travers le prisme des hommes. On aimerait d'ailleurs proposer, avec ComposHer, des interventions dans les conservatoires pour présenter des compositrices dans les classes de solfège. Au-delà de faire découvrir leurs oeuvres aux jeunes générations, on agirait aussi dans un effort de davantage de représentation. A titre personnel, je sais que c'est très dur de se projeter dans une fonction dans laquelle on n'a jamais vu de modèle féminin. Les gens pensent que le talent transcende tout, mais c'est faux : c'est très difficile de devenir compositrice quand on croit que personne ne l'a été avant soi.

Quand on lit le journal de Clara Schumann, grande compositrice et pianiste, et aussi femme du compositeur Robert Schumann, elle écrit : "Parfois, je ne sais pas pourquoi je m'acharne à composer, alors qu'aucune femme ne l'a fait avant moi". Et c'était faux. Beaucoup l'avaient été, compositrices, mais elle ne le savait pas et ça l'a découragée. Pourquoi fait-on encore comme Clara Schumann il y a 200 ans ? C'est ridicule ! Il faut commencer à connaître notre héritage.

Pourquoi la représentation est-elle si importante ?

C. L. : Je vais donner un exemple concret. En septembre se tenait la finale de La Maestra, un concours de cheffes d'orchestre organisé par la Philharmonie de Paris et ouvert uniquement aux femmes. C'était génial déjà parce que les candidates avaient toutes un talent monstrueux. Mais aussi en tant que femme, on se rend compte que de les voir nous touche plus que de voir un homme. Toute ma vie j'ai été violoniste et je n'ai jamais été dirigée par une femme. Et, bien évidemment, dans la classe de direction de mon conservatoire, il n'y avait que des garçons. On aperçoit ces femmes sur l'estrade et on se dit qu'on aurait aimé faire la même chose, alors qu'on n'y pensait pas avant.

Et puis, au-delà de ce besoin de rôle-modèle, il faut aussi savoir que l'Histoire de la musique a été un peu réécrite par les hommes en excluant les femmes. Alors qu'elles ont parfois constitué des courants. Un groupe de compositrices scandinaves de la deuxième moitié du 19e siècle avait par exemple des caractéristiques propres, une écriture perceptible. Il y a aussi eu un gros courant de compositrices de baroque italien, qui font partie de notre héritage et dont les oeuvres ont sûrement eu une influence sur celles des compositeurs, et donc sur l'Histoire de la musique. Ce n'est pas normal qu'on ne le sache pas, on perd véritablement quelque chose. Et c'est dommage.