#MeToo : qu'est-ce qu'il reste (encore) à changer ?

La Women's March en janvier 2017
La Women's March en janvier 2017
Un an après, qu'est-ce qui a réellement changé depuis l'explosion mondiale du mouvement #MeToo ? Le phénomène de libération de la parole a-t-il dépassé les réseaux sociaux ? Réponse avec Marion Georgel de l'association féministe Osez le féminisme.
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Le 15 octobre, ce sera les un an du fameux tweet de l'actrice et activiste Alyssa Milano, celui qui lança le mouvement #MeToo. Mais que s'est-il réellement passé depuis un an ? A-t-on vraiment eu une hausses des dénonciations et une régulation du comportement des agresseurs ? Peut-on vraiment parler d'évolution ? Nés sur les réseaux sociaux, où gravite un microcosme militant important, #MeToo et #Balancetonporc ne sont pas complètement passés dans la vraie vie.

Si aux États-Unis, on peut compter sur de nombreuses dénonciations concernant Harvey Weinstein et d'autres hommes influents, en France, on ne peut clairement pas parler de tremblement de terre. Seulement quelques hommes ont fait l'objet de timides plaintes.

La question demeure : que faut-il faire pour changer le système en profondeur pour toutes, mais aussi pour tous ?

Pour continuer à faire évoluer les mentalités, il faudra un travail de fond pour faire passer la prise de conscience des réseaux sociaux aux actes du plus grand nombre. Si #MeToo a fait ouvrir les yeux à beaucoup sur un continent de violences, a-t-il pour autant infusé dans le monde du travail ou la vie quotidienne ? Rien n'est moins sûr tant il reste difficile aujourd'hui de dénoncer les violences sexuelles dans son entreprise ou dans sa famille.

Une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint. Derrière ce chiffre, combien subissent des violences conjugales, combien sont harcelées tous les jours sans que cela soit rapporté, combien vivent leur cauchemar en silence sans pouvoir en parler ?

Selon une enquête menée par la Fondation des femmes, "95 % des femmes font confiance aux associations, seulement 26 % à la justice et 18 % à la police." Elle rappelle aussi que seulement 15 % des femmes se tournent vers les associations, ce qui dénote d'un manque de moyens de cette "interface" entre les femmes et la justice.

Si les plaintes pour abus sexuels sont en hausse, il est impossible pour l'instant de savoir si elles ont mené (ou pas) à des condamnations. La justice prend du temps. La seule certitude, c'est un chiffre : en 2016, 70% des affaires jugées de viols, d'agressions sexuelles et de harcèlement sexuel ont été classées sans suite.

Une chose est sûre cependant, le mouvement #MeToo aura permis l'émergence d'un phénomène qui n'aura fait que monter en puissance en un an : la sororité. Les femmes se soutiennent entre elles, même si elle ne se connaissent pas. L'exemple le plus brillant ayant été le témoignage de Christine Blasey Ford, la professoresse de psychologie qui a voulu raconter ce qu'elle avait vécu pour que la nomination de son agresseur présumé, Brett Kavanaugh, à la Cour Suprême des États-Unis se fasse en pleine conscience.

Alors pour passer aux actes et soutenir ce changement, il faut des moyens. Pour rappeler tout cela, Marion Georgel, porte-parole d'Osez le Féminisme, nous explique les évolutions qu'elle a pu observer en un an et tout ce qu'il reste à faire. Notamment le manque de moyens mis en oeuvre pour qu'un travail de terrain soit effectué.

Terrafemina : Avez-vous vraiment constaté un changement depuis #MeToo et comment ?

Marion Georgel : #MeToo a permis à de nombreuses femmes de prendre la parole pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles qu'elles subissent. Mais au delà rompre le silence et l'isolement, ce qui est inédit c'est la place laissée à cette parole dans le débat public.

Les féministes dénoncent ces violences depuis très longtemps, mais il semble qu'il y a enfin une prise de conscience de l'ampleur du problème et un abaissement du seuil de tolérance face à ces violences.

C'est d'ailleurs intéressant de voir que des personnalités se saisissent de ce problème, comme c'est le cas par exemple de la mobilisation récente portée par Muriel Robin contre les violences conjugales.
Il reste cependant beaucoup à faire pour que de cette prise de conscience, il soit mis réellement fin aux violences.

N'avez-vous pas le sentiment que le mouvement est confiné à un espace particulier, celui des réseaux sociaux?

M.G : En effet, #MeToo a commencé en tant que tel sur les réseaux sociaux, notamment Facebook et Twitter. Mais on voit bien que depuis, ce mouvement a dépassé largement ce cadre. Dans les médias d'abord, où ce sujet est abordé de manière régulière, mais aussi dans la rue, avec de nombreuses mobilisations.


C'est le cas par exemple avec l'élection du juge Brett Kavanaugh à la Cour Suprême américaine, accusé d'agression sexuelle, qui est suivie avec attention en France et ailleurs.


Faire en sorte que #MeToo dépasse les réseaux sociaux et en tout cas une nécessité pour que les choses changent réellement. Pour cela, une réelle volonté politique est indispensable, notamment pour donner suite aux plaintes déposées et soutenir les femmes victimes.

Que reste-t-il à faire selon vous ?


M.G : La première chose est d'augmenter drastiquement les moyens humains et financiers des associations venant en aide aux femmes victimes de violences, telles que le Collectif Féministe Contre le Viol et l'AVFT (Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail). Si #MeToo a libéré la parole et contribué à ce que de nombreuses femmes contactent ces associations, ces dernières n'ont pas les moyens d'accompagner toutes ces femmes, et sont parfois contraintes de fermer leur permanence téléphonique, comme ça a été le cas de l'AVFT.

Plus largement, il faut augmenter le budget d'État dédié aux droits des femmes pour permettre la création de centres d'hébergement d'urgence pour les victimes de violence, la formation des médecins et des professionnel.le.s de la police et de la justice, afin de mieux détecter les violences, accompagner les victimes et instruire les plaintes.

Il y a aussi une grosse marge de progression sur la loi : alors même que l'arsenal législatif n'est pas suffisamment appliqué, la loi du 03 août 2018 sur les violences sexistes et sexuelles et une grosse déception sur de nombreux aspects.

Que reste-t-il à faire en terme de formation des policiers, des gendarmes, des médecins par exemple ?


M.G : La formation initiale des médecins doit prendre en compte la réalité des violences, le psycho-trauma qu'elles engendrent et les conséquences sur la santé. En principe, les professionnel·le·s de santé sont particulièrement bien placé·e·s pour pouvoir détecter les violences, recueillir la paroles des femmes victimes, et offrir une prise en charge adaptée. Ce n'est pas suffisamment le cas aujourd'hui, notamment par manque de connaissance de ce que représentent les violences, et d'outils pour accompagner au mieux les victimes.

La formation des professionnel·le·s de la police et de la justice est également incontournable. Mieux connaître le cycle des violences et ses conséquences facilite le dépôt de plainte, plutôt que d'en faire une nouvelle violence pour les victimes mais aussi d'instruire véritablement les plaintes déposées.


Il y a également le problème énorme de ce qu'on appelle la correctionnalisation des viols : le viol n'est pas qualifié comme tel mais comme d'agression sexuelle, et ne sont donc pas jugés en Cour d'Assises mais au Tribunal correctionnel. Cela a des conséquences graves pour la victime puisque cela réduit les délais de dépôt de plainte et les peines encourues par l'agresseur, et minimise les faits subis, rendant difficile la reconstruction de la victime.

Que reste-t-il à faire en terme d'éducation ?


M.G : Le rapport de domination exercé par les hommes sur les femmes est une construction sociale, qui peut évoluer. C'est d'ailleurs le but des associations féministes comme Osez le Féminisme ! Pour cela, il est indispensable de mener une véritable lutte contre les stéréotypes et contre le sexisme et la banalisation des violences qu'il engendre. Ne plus accepter de blagues sexistes, ne plus considérer que la tenue vestimentaire justifie des violences, sont autant d'étapes vers une société moins violente envers les femmes.

Quelles failles législatives reste-t-il à combler ?


M.G : Aujourd'hui, seuls 1% des violeurs sont condamnés. Depuis un an, on constate une augmentation des plaintes pour viol de 32%, ce qui est directement lié à #MeToo et à la libération de la parole des femmes. Mais en parallèle, le nombre de condamnations a baissé de 40% depuis 10 ans... On retrouve une baisse importante également concernant les condamnations pour agression sexuelle.


La formation des professionnel.le.s de police et de justice est une partie de la solution pour changer ces proportions. Mais l'évolution de la loi en est une autre. Je l'ai dit plus haut, la correctionnalisation des viols est un mécanisme très problématique, qu'il faut impérativement changer. Malheureusement, l'article 2 de la loi du 03 août 2018 va plutôt poursuivre la correctionnalisation, en particulier des viols sur mineur·e·s.

De la même façon, il est urgent de renverser la charge de la preuve : actuellement, c'est aux victimes de violences, dès l'âge de 5 ans, de prouver qu'elles et ils ne sont pas consentant·e·s...


Que reste-t-il à faire pour vraiment changer les mentalités en profondeur ?

M.G : Toutes les mesures citées plus haut doivent être prises en parallèle, car le sexisme, qui alimente les violences contre les femmes, est présent dans chaque aspect de la société. Ainsi, il est essentiel de lutter contre les stéréotypes filles/garçons dès la naissance, pour ne pas reproduire des schémas de domination et d'inégalité, tout comme il est important de valoriser les femmes qui ont fait l'Histoire pour ne plus les invisibiliser et faire croire que seuls les hommes permettent le progrès social, artistique ou économique, de mettre en place une réelle parité dans les lieux de pouvoir, que ce soit en politique ou dans le milieu professionnel... autant de chantiers à mener qui permettront de faire évoluer les mentalités dans le bon sens.

En quoi selon vous les hommes devraient se réjouir de ce mouvement ?

M.G : Je pense que la question n'est pas de se réjouir ou non de ce mouvement, à la fois très positif dans la libération de la parole mais qui a tout de même pour but de dénoncer des violences massives. En revanche, tout le monde a à gagner de ce mouvement et des évolutions qu'il demande afin de vivre dans une société égalitaire où les rapports entre les femmes et les hommes ne sont pas des rapports de domination.