"Désormais on se lève et on se barre" : l'implacable tribune post-César de Virginie Despentes

Virginie Despentes pose sa voix - virulente - sur celle d'Adèle Haenel.
Virginie Despentes pose sa voix - virulente - sur celle d'Adèle Haenel.
Dans cette photo : Adèle Haenel
"C'est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde". Dans les pages de "Libération", Virginie Despentes règle ses pas sur ceux de la "Jeune fille en feu" Adèle Haenel et livre une tribune post-César incendiaire.
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"Ce qu'ils ont fait [en récompensant Polanski], c'est nous renvoyer au silence, nous imposer l'obligation de nous taire", fustige Adèle Haenel du côté de Médiapart. Le 28 février dernier, l'actrice a réagi au sacre de Roman Polanski lors de la dernière cérémonie des César (le cinéaste a obtenu la statuette du Meilleur réalisateur) en désertant la salle. Et en entonnant un sonore "La honte !". Plus tard, la comédienne Sara Forestier a regretté de ne pas être partie elle aussi. Mais aujourd'hui, c'est une autre voix qui nous incite à se lever, et pas des moindres. Dans les pages de Libération, l'autrice Virginie Despentes livre une puissante tribune, féministe et révolutionnaire.

"Désormais, on se lève et on se barre !", annonce l'écrivaine. Selon l'autrice de Vernon Subutex, la victoire de Roman Polanski est l'expression d'une violence patriarcale globale. Une violence face à laquelle il faut plus que jamais se lever mais aussi lever le poing, pour mieux la renverser. "Que ça soit à l'Assemblée nationale ou dans la culture, vous, les puissants, vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, les exactions de votre police, les césars, votre réforme des retraites. En prime, il vous faut le silence de victimes", cingle-t-elle.

Au silence assourdissant, Virginie Despentes préfère la prise de parole, virulente et fédératrice. La preuve.

"On se lève et on se casse"

Le texte de Virginie Despentes n'est pas un coup de gueule, c'est une bombe. Une déflagration à l'égard de l'Académie des César, bien sûr, qui a choisi de couronner Roman Polanski, mais aussi au système de production et de distribution français.

"C'est grotesque, c'est insultant, c'est ignoble, mais ce n'est pas surprenant. Quand tu confies un budget de plus de 25 millions à un mec pour faire un téléfilm, le message est dans le budget", réagit l'autrice. Un gros tacle à l'égard des investisseur de J'accuse (Gaumont Distribution, France 2, France 3, OCS, Canal +) que l'artiste ne loupe pas : "Vous serrez les rangs, vous défendez l'un des vôtres".

Pour Despentes, la culture du viol est ce qui caractérise le "style" des "plus puissants". Et cette puissance-là va de paire avec l'impunité des agresseurs sexuels : "La loi vous couvre, les tribunaux sont votre domaine, les médias vous appartiennent", déplore-t-elle encore. Uppercut sauvage également en direction des producteurs, financeurs et institutions pour qui l'argument de "séparer l'homme et de l'artiste" prévaut sur tout. Peu importe que l'artiste soit accusé d'agression sexuelle et de viol par douze femmes puisque "les puissants aiment les violeurs, ceux qui leur ressemblent, qui sont puissants", développe-t-elle.

"Si le violeur d'enfant c'était l'homme de ménage alors là pas de quartier : police, prison, déclarations tonitruantes, défense de la victime et condamnation générale. Mais si le violeur est un puissant : respect et solidarité", déplore en ce sens l'écrivaine, pour qui la loi du silence "prévaut" dans la sphère professionnelle et implique "de ne jamais parler en public de ce qui se passe pendant les castings ni pendant les prépas ni sur les tournages ni pendant les promos".

Une omerta qui caractérise une sphère, certes, mais aussi tout un système patriarcal, lequel affirmerait sa mainmise en faisant en sorte "que les grands prix continuent d'être exclusivement le domaine des hommes, puisque le message de fond est : rien ne doit changer. Les choses sont très bien telles qu'elles sont".

 

A travers les décisions de ces figures de pouvoir, affirme Virginie Despentes, se trouvent celles des puissants en règle générale. Du gouvernement français, par exemple. Le 29 février dernier, le Premier ministre Edouard Philippe a revendiqué l'usage de l'article 49-3 afin de faire adopter le projet de réforme des retraites, malgré des semaines de manifestations populaires. Sacrer Roman Polanski, faire passer une réforme de force, même "combat" ? Oui, dixit l'autrice : c'est là l'expression d'une autorité qui contraint, celle "des boss, des chefs, des gros bonnets" qui ont peu à faire de la condition des plus faibles. Bref, tous ceux qui depuis trop longtemps déjà nous balance "[leur] gros pouvoir en travers de la gueule", fustige-t-elle.

"Où serait le fun d'appartenir au clan des puissants s'il fallait tenir compte du consentement des dominés ? Je ne suis pas la seule à avoir envie de chialer de rage et d'impuissance depuis votre belle démonstration de force, certainement pas la seule à me sentir salie par le spectacle de votre orgie d'impunité", s'attriste l'écrivaine. Alors comment agir au juste face aux puissants ? Et bien, en "quittant la fête" par exemple, comme a pu le faire Florence Foresti lors de la cérémonie des César. Une action applaudie par Despentes ("Elle ne le fait pas en tant que meuf mais en tant qu'individu qui prend le risque de se mettre la profession à dos, qu'individu qui n'est pas entièrement assujetti à l'industrie cinématographique") et qui s'ajuste sur celle d'Adèle Haenel.

"La plus belle image en quarante-cinq ans de cérémonie : Adèle Haenel, quand elle descend les escaliers pour sortir [...] Je donne 80 % de ma bibliothèque féministe pour cette image-là. Cette leçon-là. Adèle je sais pas si je te male gaze ou si je te female gaze mais je te love gaze en boucle sur mon téléphone pour cette sortie-là", se réjouit Virginie Despentes. A la lire, se lever est plus éloquent que mille discours.

"Tout disait : oui, on est les connasses, on est les humiliées, oui on n'a qu'à fermer nos gueules et manger vos coups, vous êtes les boss, vous avez le pouvoir et l'arrogance qui va avec mais on ne restera pas assis sans rien dire". Quand Adèle Haenel s'est levée "à la guerrière", s'émeut encore l'écrivaine à propos du départ fracassant d'Adèle Haenel. Selon elle, "c'était le sacrilège en marche...", autrement dit une action transgressive qui fait tache au sein d'un événement où "tout le monde se tait, tout le monde sourit". Les prémices d'une révolution qui peine pourtant à éclater en France.

 

Quand la jeune comédienne "se lève et se casse", poursuit la tribune, le message est on ne peut plus limpide : "Toutes les victimes de viol d'artistes savent qu'il n'y a pas de division miraculeuse entre le corps violé et le corps créateur". Afin de soutenir la lutte, Virginie Despentes elle aussi a plus que jamais envie de se lever et de protester. Dans les pages de Libération, elle le clame haut et fort : "Vous n'aurez pas notre respect. Faites vos conneries entre vous. Célébrez-vous, humiliez-vous les uns les autres tuez, violez, exploitez, défoncez tout ce qui vous passe sous la main. Quand ça ne va pas, quand ça va trop loin ; on se lève on se casse et on gueule et on vous insulte, on vous méprise on vous dégueule. C'est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde".

 

Ces paroles poignantes ne constituent pas seulement un article, mais un manifeste. Sur les réseaux sociaux, elles ont suscité les applaudissements les plus nourris. "Virginie Despentes a su mettre les mots justes sur notre humiliation au Césars, à l'Assemblée Nationale ... on se sent moins frustrées, mais la colère est toujours là", conclut la journaliste et militante féministe Isabelle Motrot. Aujourd'hui, l'indignation des femmes, des victimes, des féministes, et plus encore des opprimé·e·s, insulté·e·s de bien des façons par les organes de pouvoir, est loin de s'éteindre. Au contraire, elle boue avec intensité. Elle est incendiaire. Logique : c'est la "Jeune fille en feu" qui nous encourage toutes et tous à allumer la mèche.

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Virginie Despentes