Polanski, César, la France réac : Adèle Haenel balance tout

Adèle Haenel fustige la société française dans les pages du New York Times.
Adèle Haenel fustige la société française dans les pages du New York Times.
Adèle Haenel n'avait pas accordé d'interview depuis son interview à "Mediapart" en novembre 2019. Dans un long entretien avec le prestigieux "New York Times", l'actrice revient avec éloquence sur la déferlante #MeToo, l'impunité des agresseurs en France et l'omerta (qui perdure) dans le milieu du cinéma hexagonal.
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"#MeToo m'a aidé à réaliser que mon histoire n'était pas juste personnelle, que c'était une histoire de femmes, d'enfants, qu'on porte toutes". Elles sont puissantes, les paroles d'Adèle Haenel au New York Times. L'espace d'une passionnante interview, l'actrice française est revenue sur de nombreux grands enjeux de société avec la même éloquence. L'importance de libérer la parole et d'écouter les victimes de violences tout d'abord, les insuffisances du système judiciaire et des mesures gouvernementales ensuite, mais aussi la prégnance historique de la culture du viol en France. Bref, un large panorama où se côtoient constats cinglants et espoirs fédérateurs.

Pour rappel, le site Médiapart avait publié en novembre 2019 une impressionnante enquête, relatant les nombreux abus dont la comédienne accuse le réalisateur Christophe Ruggia : des situations de harcèlement et d'attouchements sexuels qui auraient eu lieu alors qu'elle n'avait que 12 et 15 ans. Un article auquel avait succédé un entretien en live tout aussi intense. Depuis, Adèle Haenel n'avait plus accordé d'interview... Jusqu'à cet échange, cinglant à souhait, accordé au New York Times.

Une conversation exceptionnelle et, forcément inspirante, qui oscille entre confessions et points de vue acérés sur le système français. La comédienne l'affirme : "J'ai mis du temps à faire le parcours personnel qui m'a permis de me placer comme victime. Je crois que je n'ai pas été plus vite que la société française".

"La France a raté le coche #MeToo"

Une affirmation qui en dit long. Car malgré le retentissement de témoignages comme celui d'Adèle Haenel, le système semble trop peu prêt pour une libération de la parole égale à celle - massive - du mouvement #MeToo. Un paradoxe, déplore la comédienne : "La France est l'un des pays où #MeToo a été le plus suivi du point de vue des réseaux sociaux, mais d'un point de vue politique et médiatique, elle a complètement raté le coche".

La faute à quoi ? A de faux débats, de vaines polémiques et autres interrogations déplacées. "Beaucoup d'artistes ont confondu ou voulu confondre le jeu sexuel et l'agression : le débat s'est positionné sur la 'liberté d'importuner' et sur le prétendu puritanisme des féministes. Alors qu'une agression sexuelle est une agression, pas une pratique libertine", constate-t-elle. Un joli clin d'oeil s'il en est à cette "culture" si française (celle de la "galanterie" et de la courtoisie) qui bien trop souvent nous renvoie... à la culture du viol. Logique, dans un pays où les préjugés les plus réacs et le victim blaming sont encore de mise. Et où des agresseurs comme Gabriel Matzneff demeurent bien (trop) longtemps impunis...

Une culture du viol à laquelle participe la glorification par les institutions culturelles d'un cinéaste comme Roman Polanski. Alors que l'exploitation de son dernier film est contestée par de nombreuses associations féministes, de grandes instances de pouvoir comme l'Académie des César n'hésitent pas à sacrer l'artiste.

"Distinguer Polanski, c'est cracher au visage de toutes les victimes", tranche sans détour Adèle Haenel. "Ça veut dire, 'Ce n'est pas si grave de violer des femmes'. À la sortie du film J'accuse, on a entendu crier à la censure alors qu'il ne s'agit pas censurer mais de choisir qui on veut regarder."

"Et les hommes riches, blancs, rassurez-vous : vous possédez tous les moyens de communication !", poursuit-elle sur le même ton. Dans les pages du New York Times, Adèle Haenel corrige bien des insuffisances. Celles du cinéma hexagonal bien sûr, dont elle tacle le manque flagrant de diversité. "On a majoritairement des récits classiques, fondés sur une vision androcentrée, blanche, hétérosexuelle", développe-t-elle en déplorant "l'invisibilisation des gens racisés". Mais aussi les failles du système judiciaire, "qui ne fait pas des violences faites aux femmes sa priorité".

"Est-ce qu'on prend en compte les grandes difficultés qui jalonnent le parcours d'une femme victime de violences sexuelles ?", s'indigne Adèle Haenel, pour qui cette interrogation-là démontre d'autres faiblesses et pas des moindres : le manque d'engagement du gouvernement, en dépit du Grenelle des violences conjugales initié par Marlène Schiappa en septembre 2019. "La lenteur de la réactivité du gouvernement face au phénomène #MeToo laisse penser que les pouvoirs publics tolèrent une marge de violence sur les femmes", s'attriste-t-elle.

"Il n'y a pas assez de moyens alloués pour changer la situation, et on a dans le gouvernement actuel un représentant qui a été accusé par différentes femmes d'agressions sexuelles et d'abus de faiblesse", résume la comédienne en se référant aux "dossiers" dont fait l'objet le Ministre de l'Action et des Comptes publics Gérard Darmanin. Une conclusion incisive.

 

Le tour d'horizon opéré par Adèle Haenel est aussi fondamental qu'accablant. Mais malgré les désillusions, l'espoir demeure, se persuade l'artiste, en affirmant que "#MeToo s'est imprimé dans les esprits, et la France bouillonne de ces questions". Aujourd'hui, l'actrice de 31 ans attend encore le verdict inhérent au traitement de son dossier constitué à l'encontre du cinéaste Christophe Ruggia, consulté à l'heure actuelle "par des policiers attentifs et bienveillants", assure-t-elle.

Au média américain, tout en annonçant sa future arrivée sur les planches, elle insiste sur son envie d'échanger davantage avec des associations d'aide aux victimes d'abus.

Alors que son témoignage a incité bien des victimes à échanger avec elle, par mails voire même par lettres manuscrites ("Cela m'a fait réaliser le manque de récits médiatiques de victimes de violences sexuelles en France", note-t-elle), l'artiste se moque des éventuelles conséquences de sa prise de parole sur la suite de sa carrière. Il était nécessaire de briser le silence.

"Peu importe si cela nuit à ma carrière. Je crois que j'ai fait quelque chose de bien pour le monde et pour mon intégrité. Je fais tout à pied à Paris, je ne vis pas dans une bulle : parfois les gens me remercient pour mon témoignage quand ils me voient dans la rue. Ça me touche , puisque le but, c'était d'aider. Ça me rend fière et joyeuse", explique-t-elle. On l'aura compris, de ses choix professionnels à ses convictions personnelles, Adèle Haenel ne cesse d'affirmer une même volonté, artistique, bien sûr, mais aussi politique : rester libre.