Cancel culture : faut-il boycotter les artistes problématiques ?

Roman Polanski ou le mythe de "l'homme et l'artiste".
Roman Polanski ou le mythe de "l'homme et l'artiste".
Cancel culture. Vous n'avez pas pu passer à côté de cette expression anglophone qui revient régulièrement, au détour d'un thread ou d'un article. Littéralement "culture de la supression", le phénomène qu'elle désigne est loin de susciter une totale adhésion. Alors que sort en salles le nouveau film de Roman Polanski, accusé de viols, on vous explique tout.
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Cancel culture. Impossible d'esquiver ces mots qui ne cessent d'être ressassés. Ils désignent un phénomène apparu sur les réseaux sociaux : le fait d'appeler au boycott massif d'un·e artiste considéré·e comme problématique, de par les accusations graves ou les propos intolérants - doux euphémisme - qui lui sont relatifs. Du bad buzz aux allégations beaucoup plus conséquentes. Comédien·n·e·s, chanteurs et chanteuses, cinéastes... Les exemples de personnalités "désavouées" ne manquent pas.

Accusé d'agression sexuelle en 2017, Kevin Spacey a littéralement été "effacé" du film de Ridley Scott, Tout l'argent du monde, qu'il venait alors de tourner. La série télévisée culte Roseanne a été annulée l'an dernier suite aux propos racistes de sa vedette Roseanne Barr. Et l'on ne pourra jamais oublier, évidemment, la quantité massive de réactions générées sur les réseaux sociaux suite aux révélations du documentaire sur Michael Jackson, Leaving Neverland. Face à la gravité des faits, difficile de ne pas comprendre cette réception publique. Aujourd'hui, cette indignation n'en est que plus vive avec la sortie en France du dernier film de Roman Polanski, J'accuse.

Le 8 novembre dernier, une enquête du journal Le Parisien révélait une nouvelle affaire de viol dont Roman Polanski aurait été l'auteur au milieu des années 70. Au coeur de l'article, le témoignage accablant et étayé de la photographe Valentine Monnier, qui aurait été battue et violée par le réalisateur alors qu'elle n'avait que 18 ans. En tout et pour tout, ce sont désormais 12 femmes qui accusent Roman Polanski de les avoir violées, dont beaucoup à un très jeune âge. Désormais, la rédaction du magazine Télérama se demande très sérieusement quel traitement il faut accorder à J'accuse. Comprendre : faut-il repenser la médiatisation et la réception d'une oeuvre dont l'auteur, aujourd'hui encore, fait l'objet de nombreuses accusations d'agressions sexuelles ? Doit-on boycotter Polanski ?

Ces interrogations nous renvoient à l'essence-même de la "cancel culture" : cette envie, nourrie de réflexions légitimes, de briser pour de bon l'éternel argument "de l'homme et de l'artiste". Une ritournelle inépuisable.

Une indignation légitime

Faut-il séparer l'homme de l'artiste ? A cette question rétorque le "non !" tranché de plusieurs associations, collectifs et personnalités féministes, à l'origine du mouvement et du hashtag #BoycottPolanski. Et le message, abondamment relayé sur Twitter ces derniers jours, est très clair : "L'impunité dont jouit cet homme malgré les très nombreuses accusations de viols à son encontre doit cesser". Un rassemblement de militantes féministes s'est même organisé lors de l'avant-première parisienne de J'accuse ce 12 novembre afin de revendiquer ce mot d'ordre. Au gré des pancartes, on peut lire des slogans puissants comme "Polanski violeur, cinémas coupables, public complice".

Sur les réseaux sociaux, deux hashtags prennent le relais : #JaccusePolanski et #LeViolCEstPasDuCinema. Au final, ces manifestations ont engendré l'annulation de la projection.

Cette petite victoire de la "cancel culture" soulève une interrogation : les choses doivent-elles changer ? Du côté de Télérama, l'heure est à l'introspection. "À la lumière de cette actualité, comment évoquer J'accuse d'un seul point de vue esthétique ? Le pouvons-nous encore, alors que Valentine Monnier elle-même assure être sortie de son long silence justement parce que Polanski s'emparait de l'affaire Dreyfus ?", se demandent les journalistes Samuel Douhaire et Marie Sauvion. "Boycotter" est un geste politique. Et pour bien des voix, le "canceling" est l'évidence-même. Selon CNN, la "suppression" ne désigne pas un simple élan de protestation. Non, il s'agit de s'attaquer "au pouvoir et au capital culturel" d'un individu. Et c'est justement là le but des manifestations à l'encontre de Roman Polanski : répondre par la révolte collective à un sentiment global d'impunité.

C'est d'ailleurs ce qu'explique cette internaute féministe arborant le tag #BoycottPolanski : "Parce qu'on ne sépare pas l'oeuvre de l'artiste. Parce qu'on ne pardonne pas la pédocriminalité. Parce qu'on ne donne pas d'argent aux criminels. Parce qu'on ne soutient pas un violeur". Soutenir l'artiste, c'est soutenir l'homme, ne serait-ce que d'un point de vue économique. D'où l'utilité de la "cancel culture", dont les effets recherchés épousent ce but : annuler par une action groupée une projection, l'exploitation d'une oeuvre, l'embauche d'un·e artiste. Bousculer sa situation professionnelle et la résonance de ses créations - de leur diffusion à leur réception par le public.

Mais tout en étant envisagée comme un mouvement d'indignation légitime et populaire face à des affaires qui ne peuvent qu'écoeurer, le "canceling" fait également l'objet de certaines critiques. Journalistes et figures publiques d'envergure se questionnent sur l'efficacité de cette pratique. Et si participer à faire taire les voix "problématiques" était loin d'être la meilleure des solutions ?

"La cancel culture ne fonctionne pas"

Car si les personnalités visées semblent ainsi "réprimandées" pour leurs actions, le "canceling" apparaît cependant pour certain·e·s comme une action trop vaine. C'est ce qu'explique la journaliste Jenna Wortham à CNN : "La cancel culture ne fonctionne pas vraiment. Vous ne pouvez pas simplement "éliminer" les personnes et les créations problématiques". A la lire, cette méthode serait contre-productive. Elle revient "à faire face aux symptômes d'une société malade plutôt que de traiter réellement la maladie".

Et c'est là quasiment mot pour mot l'opinion d'une voix militante, et pas des moins inspirantes s'il vous plaît : la journaliste féministe Elizabeth Plank. Interrogée par le site Urbania au sujet de la cancel culture, la reporter montréalaise admet quelques réserves. Le gros problème, dit-elle non sans dépit, "est qu'on ne peut pas 'annuler' un être humain". Non contente d'ironiser ("Si on veut isoler chaque homme qui a commis un acte sexiste, on va rapidement remplir le Stade olympique !"), l'autrice, qui a consacré l'un de ses livres à l'étude des masculinités, privilégie à cette volonté "de suppression" un mot d'ordre social et politique plus global : "Laisser la place à l'apprentissage et à l'évolution des êtres humains, changer notre système d'éducation, provoquer des changements plus énormes que de s'attaquer à l'individu en particulier". A l'écouter, le "canceling" est l'arbre qui cache la forêt. Et il n'est en rien synonyme de changements.

Un homme se raccorde tout à fait à ses propos, et pas n'importe lequel : Barack Obama. Pour le 44e président des Etats-Unis, la cancel culture n'est en rien "un véritable activisme". Lors d'un événement organisé par la Fondation Obama, il s'en est même alerté, à l'adresse de la jeune audience qui l'écoute : "Le monde est chaotique et plein d'ambiguïtés. Les personnes qui font de bonnes choses ont aussi des défauts. Et ceux et celles que vous combattez aiment leurs enfants et partagent certaines choses avec vous". Selon lui, la jeunesse dévoile l'une de ses tares majeures en s'indignant ainsi, à savoir "porter le plus de jugements possibles sur autrui". Ce qui, dit-il encore, ne provoquera "aucun changement" sur l'environnement alentours. Pas la moindre révolution.

Mais faut-il pour autant "canceler" la "cancel culture" ?

Rejeter ou supprimer ?

Pas sûr. Car tout au long de sa dissertation nuancée, Elizabeth Plank n'hésite pas à rappeler les vertus de cette "annulation". Selon elle, il est toujours autant primordial de dénoncer, par exemple, des agresseurs sexuels comme Bill Cosby et Harvey Weinstein. Et, point positif, les réseaux sociaux confèrent une force considérable à une révolte qui, par le passé, aurait été bien plus confidentielle. C'est là que réside l'utilité du "canceling", que l'on pourrait considérer comme une forme de contre-pouvoir, c'est-à-dire de mobilisation organisée "contre quelqu'un qui en a beaucoup" (de pouvoir) et semble dès lors hors de portée, décrypte l'érudite. Les réactions massives et virales constituent une force d'opposition face aux "structures de pouvoir" trop imposantes, poursuit la journaliste.

Mais ce pouvoir lui aussi a ses limites. C'est ce qu'explique le magazine GQ en nous affirmant que "Michael Jackson ne peut pas être supprimé". Le "King" de la Pop, l'une des personnalités les plus vénérées de la planète, serait "trop gros" pour être annulé. Et CNN d'opiner du chef. D'après le média, la plupart des stars visées par le "canceling" ont toutes poursuivi leur carrière sans encombres. C'est le cas du rappeur Kanye West, de l'humoriste Louis CK et du cinéaste Woody Allen. D'ailleurs, Roman Polanski, lui aussi, tourne encore des films, lesquels sont distribués en salles. Et l'on se demande, encore aujourd'hui, quelles seront les incidences considérables, par-delà l'annulation de projos, de ce "canceling" dont il fait l'objet.

Raison de plus pour trouver une alternative à la "cancel culture" ? Certainement. Mais sans pour autant étouffer les braises d'une indignation qui forge l'esprit critique, à la lumière de révélations récentes et étoffées. C'est là la conclusion de GQ : "Michael Jackson ne peut pas être supprimé, mais il peut être rejeté". Autrement dit ? "Vous ne pouvez pas changer l'histoire, mais vous pouvez y réagir". Quitte à bousculer votre confort de pensée.

C'est à ce recul introspectif face à des artistes volontiers idolâtrés que nous invite Marie Sauvion dans les pages de Télérama. Si l'anonyme ou le journaliste ne peut se substituer à la justice, écrit celle-ci, il ne faut cependant pas oublier que l'Histoire du cinéma (et pour ainsi dire de l'art), "comme toute l'Histoire du monde, est aussi faite de domination et de violence".

Autrement dit, il est important de conserver un regard aiguisé - et indigné - face aux systèmes de domination (et d'oppression) que l'on oppose trop souvent à l'art. A tort. Au fond, c'est comme si séparer l'homme de l'artiste revenait à séparer l'oeuf de la poule : le calcul est loin d'être si logique. Et cette prise de conscience globale autant que nécessaire face à la réalité du "monde", personne ne peut l'effacer.