Adèle Haenel a-t-elle ouvert une brèche ?

Adèle Haenel témoigne sur le plateau de "Médiapart".
Adèle Haenel témoigne sur le plateau de "Médiapart".
La comédienne Adèle Haenel est revenue sur ses accusations de harcèlement et d'attouchements à l'encontre du réalisateur Christophe Ruggia le temps d'un live organisé par Mediapart. Elle y insiste sur la nécessité de libérer la parole. Un échange unique qui inscrit l'actrice dans la continuité du mouvement #MeToo. Et pourrait ouvrir bien des voix.
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Ses mots nous secouent. Ils sont forts, directs, sans filtre. Sa parole, elle, est intime, juste et précise. De son regard émanent à la fois la souffrance et l'espoir. Bref, c'est peu dire que l'interview d'Adèle Haenel organisée en direct ce 4 octobre sur le site de Médiapart, et retransmise sur la chaîne YouTube du média, nous a bouleversé. Cet échange fait suite à l'enquête de taille publiée le 3 novembre sur le média en ligne. Adèle Haenel accuse le réalisateur Christophe Ruggia d'"attouchements" et de "harcèlement sexuel". Ces abus auraient eu lieu de ses 12 à 15 ans. En parlant, elle désire dire "stop" à "l'impunité des bourreaux", dit-elle. De nombreux témoignages, recueillis sept mois durant, appuient cette investigation.

La puissance de cette parole, c'est son éloquence. En exprimant, pour toutes celles qui ne le peuvent pas, le phénomène de "l'emprise", en posant des mots sur son "expérience" du harcèlement et des abus sexuels, tout en s'indignant de l'omerta généralisée au sein du milieu artistique, la jeune comédienne s'inscrit dans la continuité du mouvement #MeToo et semble ouvrir la voie en France. Y'aura-t-il un avant et un après Adèle Haenel ?

"Un moment Adèle Haenel"

Le témoignage dAdèle Haenel sur le plateau de Médiapart.

"Incroyablement puissant, profondément politique, absolument bouleversant". "C'est l'un des moments les plus forts de l'histoire des médias. On se sent toutes ses soeurs et messagères". "Chaque mot d'Adèle Haenel est une bombe". Sur les réseaux sociaux, les remerciements, encouragements et commentaires admiratifs ne manquent pas pour saluer les déclarations d'Adèle Haenel. Il faut dire que cet échange organisé aux côtés d'Edwy Plenel et de la journaliste Marine Turchi, autrice de l'investigation, est important à plus d'un titre. Par-delà la nécessité du témoignage et la rareté (précieuse) d'une conversation dépourvue de jugements, la comédienne met les choses à plat et balaie de ses mots pointilleux bien des préjugés.

A ceux qui fustigent des mouvements 2.0. de libération de la parole comme #MeToo, elle rappelle que "seul un viol sur dix aboutit à une condamnation en justice". D'où le rôle des réseaux sociaux face à un système qui n'est pas en faveur des victimes. "Il y a une violence systémique qui est faite aux femmes dans le système judiciaire", déclare l'artiste, pour qui cette justice "doit se remettre en question pour être représentative de la société".

Aux partisans du "c'est dans ta tête" ensuite, Adèle Haenel explique : "Certains pensent qu'on a inventé les violences faites aux femmes avec #Metoo. Mais, c'est juste qu'on a tellement encaissé !". Enfin, comme pour répondre à celles et ceux que l'expression "culture du viol" dérange ou fait rire, elle explique posément que les agresseurs sexuels font bien souvent partie du cercle proche de la victime. Car il faut déconstruire une bonne fois pour toutes le mythe du violeur des ruelles sombres. "Les monstres ça n'existe pas. C'est notre société. C'est nous, nos amis, nos pères", dit-elle.

Pas de doute, le discours d'Adèle Haenel est un "basculement", affirme Daniel Schneidermann sur le site Arrêt sur Images. Pour ce qui est de l'émancipation des femmes, explique le journaliste, mais également de la portée de la parole féminine en France, de la visibilité accordée aux violences faites aux femmes dans notre société, mais aussi "de l'histoire des médias". A en lire le rédacteur en chef, du témoignage de la comédienne émane "cette rare impression, d'assister à un moment de basculement, au déroulement majestueux, implacable, de l'Histoire en train de s'écrire".

C'est une date-clé, appuie la journaliste féministe Iris Brey sur le plateau de Mediapart : "Qui peut se dire fatigué de #Metoo ? On en est au début. Adèle Haenel marque un tournant". Un éveil des consciences, donc, et plus encore, l'émergence tant espérée d'un soulèvement "face à ces hommes qui n'arrêtent pas de prendre la parole, qui sont amis, et qui méprisent les femmes victimes de violences". Et le co-fondateur de Mediapart Edwy Plenel de conclure avec ferveur : "Dans la révolution des femmes dont la marche inexorable nous libère tous, il y aura, définitivement, un moment Adèle Haenel".

Aussi bien intime que politique, ce "moment" semble dès aujourd'hui indiquer une direction. Et Adèle Haenel elle-même insiste sur ce point lorsqu'elle énonce d'une voix ferme : "C'est possible de faire autrement société. C'est bien pour les victimes, pour les bourreaux aussi, qu'ils se regardent en face. C'est ça être humain". Les mots de la comédienne évoquent des faits passés, s'écoutent au présent, mais sont tournés vers l'avenir, indéniablement. Ils portent en eux une volonté de prise de conscience collective, c'est à dire de changement, si ce n'est de révolte et de révolution.

"On n'est pas là pour éliminer [nos amis, nos pères], mais pour les faire changer", ajoute-t-elle en ce sens. Pour Adèle Haenel, il est important de préciser l'impact politique d'un tel geste. C'est pour cela que son témoignage se focalise sur l'union et l'égalité des sexes : "La honte isole. La prise de parole nous met en commun, ça fait de nous un peuple. C'est important de constituer ce peuple militant, actif qui contribue à la société", clame-t-elle.

Une lutte qui ne doit pas se limiter à cette seule déclaration individuelle, comme l'indique à l'unisson l'ancienne ministre écologiste Cécile Duflot : "Puisque #MeToo a permis d'ouvrir les yeux de beaucoup sur la réalité et l'ampleur, il faut les garder ouverts", encourage celle qui est aujourd'hui Directrice générale de l'ONG Oxfam.

Mais il y a encore bien des yeux à ouvrir et bien des combats à mener. Pour Daniel Schneidermann, le traitement médiatique accordé à Luc Besson et Roman Polanski, par exemple, est encore loin d'être satisfaisant. A en lire le journaliste, force est de constater qu'une forme de loi de silence persiste malgré tout au sein de notre industrie cinématographique, des "professionnels de la profession" et des "journalistes spécialisés". Comme l'écrit le spécialiste des médias, "une bataille est remportée mais pas la guerre". Et c'est encore tout ce qui ne se dit pas qui reste le plus assourdissant.