24 ans plus tard, "Sur la route de Madison" nous bouleverse toujours autant

"Sur la route de Madison" de Clint Eastwood.
"Sur la route de Madison" de Clint Eastwood.
Cela fait 24 ans que "Sur la route de Madison" est sorti dans les salles françaises. 24 ans que la sensualité, le tragique et la beauté de cette histoire nous fascinent. Retour sur une histoire d'amour pas comme les autres.
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Le temps passe si vite - et à la fois si lentement ! - le long des ponts du comté de Madison, dans l'État de l'Iowa. La preuve, cela fait déjà vingt-quatre ans qu'est sortie dans les salles françaises Sur la route de Madison, l'une des plus belles love stories des années 90. Le dix-huitième long métrage de Clint Eastwood narre la rencontre entre Francesca, une femme au foyer qui, le temps de quelques jours, se retrouve seule chez elle (son mari et ses deux enfants s'étant absentés pour participer à une foire) et Robert, photographe pour le prestigieux magazine National Geographic. Lui, n'est que de passage, libre comme un oiseau, avec son appareil et ses clopes. Elle, desperate housewife parfaite, semble y vivre depuis des siècles, et paraît faite pour y rester encore et toujours. Après quelques limonades, repas et cigarettes grillées, les deux vont discuter, s'amuser, s'apprivoiser. S'aimer.

Un amour impossible, aussi court - même pas une semaine - qu'intense. Pas de grands violons pour l'illustrer. Mais un tempo tranquille, à l'image de cet Iowa brûlant et pourtant glacé dans le temps. Grand portrait de femme gouaché par un homme, Sur la route de Madison est une parenthèse enchantée faite de sentiments subtils qui s'énoncent comme un poème, avec délicatesse et nuances. En son creux, des émotions - intensément érotiques. Et pour nous faire vibrer, Meryl Streep et Clint Eastwood, un couple d'acteurs si alchimique que cela en est ahurissant.

Bref, l'on pourrait décocher mille raisons de (re)découvrir et d'aimer Sur la route de Madison. En voici simplement quatre, énoncées en compagnie de la journaliste et critique Pauline Mallet, créatrice de Sorociné - le podcast ciné 100 % féminin, féministe, intersectionnel, progressiste et inclusif. Repartons sur la route...

Pour son érotisme ébouriffant

"Sur la route de Madison" de Clint Eastwood.
"Sur la route de Madison" de Clint Eastwood.

L'oeil de Terra : L'été est étouffant à Madison County. La chaleur accable les corps : on se passe des bouteilles de bière sur la nuque pour se rafraîchir. Et puis il y a cette torpeur, que Francesca ressent d'autant plus qu'elle s'ennuie. C'est la saison idéale pour (r)éveiller les désirs. Rarement a-t-on vu un film exprimer avec une telle justesse, sans le moindre fantasme trop hétéronormé, les émois d'une femme "mature" qui, la charge mentale en mode "off", laisse enfin son corps respirer, se détendre, s'épanouir. Et jouir.

L'érotisme selon Clint passe par un art du détail absolument admirable. Il suffit d'un simple geste, à peine une caresse : lors de leur première rencontre, Robert tend la main vers son paquet de clopes et, ce faisant, effleure le genou nu de Francesca. Dès lors, la sensualité va s'intensifier. En fragments plus ou moins impudiques. Lorsque la robe blanche de la "Madisonienne" s'ouvre spontanément face au vent d'été par exemple. Ou encore, lorsque Francesca se réjouit de prendre un bain à l'endroit-même où Robert a pris sa douche. Elle fait perler les gouttes d'eau sur son corps, les porte à ses lèvres, à son nez. "C'était intensément érotique", dit-elle.

L'avis de Sorociné : "La séquence du bain est d'une sensualité folle et pourtant, on ne voit rien. D'ordinaire, j'ai un souci avec la façon dont Clint Eastwood filme les femmes, tous ces plans scabreux de jeunes filles dans La Mule par exemple, pas très subtils, très "papy" ! Mais Sur la route de Madison est un film très différent où l'érotisme n'implique jamais un quelconque rapport de force et de domination mais, au contraire, un respect réciproque. Surtout, le cinéaste capte la sensualité et la sexualité d'un homme et d'une femme d'âge avancé et c'est très authentique, audacieux. J'aime aussi ce détail : il fait chaud, et Francesca s'essuie souvent la nuque. Or, quiconque a vu un film de vampires sait à quel point cette partie du corps est érotique..."

Pour sa Meryl Streep royale

"Sur la route de Madison" de Clint Eastwood.
"Sur la route de Madison" de Clint Eastwood.

L'oeil de Terra : Le Choix de Sophie, Out of Africa, La maison aux esprits... Les grands rôles ne manquent pas dans la filmo de Meryl Streep. Mais personne n'a su la filmer comme Clint. Avec amour, admiration même, et confiance. Lors du premier face-à-face entre Robert et Francesca, nulle musique, mais des silences, une attente, des regards qui s'égarent. Pas de longs discours, une grande actrice suffit. Eastwood s'attarde sur ses gestes, son naturel, ses émotions, la douce insolence de son personnage. Et rend à travers elle un hommage à toutes ces actrices de plus de quarante ans qu'Hollywood semble ignorer, rejeter parfois, minorer bien trop souvent.

En témoigne cette scène magnifique où, seule dans sa chambre, Francesca observe son corps, nu, dans un miroir. Difficile de trouver plus belle déclaration d'amour. L'industrie du spectacle n'apprécie guère celles qui vrillent vers la cinquantaine. Qu'à cela ne tienne, Eastwood leur rend une présence, émotionnelle et physique. Car Sur la route de Madison est aussi l'histoire d'une femme "invisible" qui, peu à peu, se réapproprie son corps, et à travers lui son identité. En l'observant dans la glace, donc, mais également en se dénouant les cheveux ou s'achetant une nouvelle robe. Qui de mieux que Meryl Streep pour traduire cette élégance diffuse ?

L'avis de Sorociné : "Sur la route de Madison offre à Meryl Streep le rôle qui la met la plus en valeur. Elle est d'une beauté et d'un magnétisme forts, dans un film qui, comme toujours chez Eastwood, est un vaste portrait de l'Amérique. Eastwood s'empare de la figure traditionnelle de la femme au foyer vivant au sein d'un patelin très conservateur. Il déconstruit à travers elle tout un mythe de la famille américaine. Cette histoire intime de l'Amérique passe par le regard des femmes. Et donc de Meryl Streep, qui incarne cette Francesca plus complexe et moins passive qu'on n'aurait pu le croire.

D'ailleurs lorsqu'elle se retrouve dans la baignoire avec Robert, elle lui dit : "Je n'ai jamais été autant moi-même même si j'ai toujours été comme ça". Cela résume la richesse du personnage. Ce que ses enfants découvrent d'elle, elle n'a en vérité jamais cessé de l'être. Simplement, ils ne s'y sont jamais vraiment intéressés. Une scène le prouve par A+B : avant leur départ de Madison, elle écoute du blues à la radio, et les enfants changent de station, sans même la regarder. Tout est dans les détails"

Pour sa modernité féministe

"Sur la route de Madison" de Clint Eastwood.
"Sur la route de Madison" de Clint Eastwood.

L'oeil de Terra : Avouons-le sans détour, Clint Eastwood n'a jamais été l'icône intouchable des combattantes du patriarcat. Et pourtant, vingt-quatre ans plus tard, Sur la route de Madison s'impose comme une histoire d'amour à l'intensité toute féministe. D'émancipation ? Peut-être... Mais pas vraiment. Ce n'est pas Robert qui, chevalier servant, libère Francesca de son donjon. Celle-ci est déjà libre. La preuve, c'est elle qui, le premier soir, insiste pour retarder le plus possible le départ du photographe.

Esquivant en permanence le piège du manichéisme, le réalisateur brosse le portrait d'une mère au foyer - les grandes ignorées de bien des combats - tiraillée entre sa famille et son idylle. Choisir l'un des deux camps ne la rend en rien moins admirable et inspirante. Et tromper son mari, non plus. Cette absence de jugement, Eastwood l'exprime à travers la voix de Robert, évoquant la beauté d'une nature africaine où "il n'y aucune "morale imposée, c'est juste comme c'est".

Ce qui rend ce film si contemporain, ce n'est pas tant les questions qui, discrètement, le traversent ("Comment être femme lorsqu'on est mère ?", par exemple) mais aussi Robert himself. De loin, le stéréotype de l'homme d'un soir, célibataire divorcé. De près, un curieux type tout sauf goujat et jamais dépourvu d'humour. Quand il tend un bouquet de fleurs à Francesca sur le pont de Madison County, il s'en amuse : "C'est bien ce que font les hommes, n'est-ce pas ? Je ne suis pas trop démodé ?". Et lorsque celle qu'il aime l'invite à dîner, il insiste pour s'occuper des fourneaux : "Les hommes cuisinent aussi !", ironise-t-il. Sous cette dérision légère, le film atteint un but presque utopique : garantir, dans l'écriture comme dans l'interprétation, une certaine égalité des sexes. Bien des films devraient s'en inspirer en 2019...

L'avis de Sorociné : "C'est un film d'une grande modernité puisqu'en 1995 déjà, il nous parle de slut-shaming : lorsque le fils de Francesca lit ses lettres, et découvre que sa mère trompait son père, il la traite presque de "pute" ! Sa soeur, elle, en retrouvant de vieilles photos prises sur le pont, s'exclame, hébétée : "Elle ne porte pas de soutien-gorge !"... Et elle compare même sa mère à Anaïs Nin ! (sourire) Puis, tristement, affirme que si sa mère lui avait révélé cette liaison secrète bien plus tôt, sa vie et ses choix à elle auraient été très différents. Elle ne se morfondrait pas dans son couple. En cela, le message de Sur la route de Madison est profondément actuel, car il suggère l'importance de libérer la parole. Dire les choses en sachant qu'elles seront exemplaires, que ce qui se transmet servira aux futures générations de femmes. C'est cette logique que l'on observe aujourd'hui sur les réseaux sociaux : exprimer ses désirs, ce que l'on est, et tant pis si cela ne correspond pas aux attentes de la société"

Pour sa fin (qui nous flingue)

"Sur la route de Madison" de Clint Eastwood.
"Sur la route de Madison" de Clint Eastwood.

L'oeil de Terra : Parmi les nominations que ce classique aux plus de 182 millions de dollars de recettes a récolté (aux Oscars, Golden Globes, Awards of the Japanese Academy et même Césars), on pourrait ajouter le prix de la "méga grosse chialade". Car impossible de rester de marbre à la fin de Sur la route de Madison. Francesca a fait son choix : s'occuper de ses enfants et laisser Robert partir. Mais alors que son mari s'arrête près d'un magasin, les deux amants se recroisent. Il pleut abondamment. Un topos des romances "à l'américaine" : cette pluie généreuse sous laquelle les amoureux s'embrassent (sans craindre de se noyer). Tout l'inverse ici. Francesca et Robert se scrutent. Se comprennent sans se parler. Et se sourient.

Une conclusion déchirante. Qui précède, celle, tout aussi bouleversante, où Francesca, suite à la mort de son mari, reçoit l'héritage de Robert, également défunt. Ses appareils photos, livres et mots. Intacts. Images fortes dans ce qui, au fond, est avant tout une ghost story. Narrée par le biais de flashbacks, eux-même inondés de nostalgie (lorsque Robert est absent, Francesca ne pense qu'à lui), prenant place au sein de la maison vide d'une bourgade morte, cette histoire de fantômes traversée de regrets fait triompher l'amour par-delà la mort. Les cendres de Francesca seront dispersées au bord du pont de Madison County, rejoignant Robert malgré le trépas. C'est cette prégnance presque irréelle du souvenir qui rend Sur la route de Madison si atemporel.

L'avis de Sorociné : "Dans bien des films, la pluie est le langage de la tristesse, une projection des larmes. C'est pour cela qu'on ne s'attend pas à voir les deux amants sourire, malgré leur séparation. En vérité, c'est comme un soulagement pour eux. En souriant, Robert fait comprendre à Francesca qu'il respecte son choix. Même si cela lui fait très mal, c'est le choix de Francesca. Le sourire de Robert est plein de bienveillance. Il semble lui dire : je ne peux pas me mettre à ta place, car je ne sais pas, mais je comprends la situation. Comment ne pas pleurer en se disant tout ça ?"