Le Violentomètre, cet outil qui mesure le degré de toxicité du couple

Le violentomètre, l'outil qui aide à dire "STOP !". Getty Images.
Le violentomètre, l'outil qui aide à dire "STOP !". Getty Images.
Le Violentomètre, c'est un outil de sensibilisation destiné à prévenir les violences conjugales. En évaluant le degré de toxicité de leur couple, il aide les jeunes femmes à comprendre si la relation qu'elles vivent est abusive ou non. Conversation avec son instigatrice Hélène Bidard.
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Né de la collaboration entre la mairie de Paris, l'observatoire de Seine-Saint-Denis des violences faites aux femmes et l'association En Avant Toute(s), le Violentomètre sensibilise les jeunes femmes à la toxicité de leur couple. Le but ? Assurer leur sûreté et les inciter à demander de l'aide si urgence il y a, en appelant le 39 19 (le numéro d'écoute national destiné aux femmes victimes de violences) et la police. Le tout sous l'apparence d'une règle aux 24 barèmes et aux quatre codes couleur : vert, jaune, orange, rouge. Avec, par ordre croissant, des notions, du "Profite !" au "Protège-toi, demande de l'aide !".

"Se moque de toi en public", "Contrôle tes sorties", "Te traite de folle quand tu lui fait des reproches", "Menace de se suicider à cause de toi"... Ce sont des mots que l'on a pas l'habitude de lire lorsqu'il s'agit d'évoquer les violences faites aux femmes. Pourtant, c'est de ce genre d'attitude, faite d'abus et de chantages, dont une victime doit se protéger sans plus tarder. C'est là tout le discours du Violentomètre : faire comprendre aux jeunes filles que ces signes d'irrespect (et de harcèlement) qui constituent peut-être leur relation, n'a (vraiment) rien de tolérable.

A l'origine du dispositif se trouve Hélène Bidard, adjointe à la mairie de Paris, chargée des questions d'égalité femmes/hommes. Elle nous dit tout sur le sens et l'efficacité d'un tel outil.

Terrafemina : A qui se destine le Violentomètre ?

Hélène Bidard : A l'origine, le Violentomètre se destine aux jeunes femmes. Nous l'avons conçu à l'intention des collégiennes de Seine St-Denis et de Paris. Et des collégiens, également. C'est un outil qui est né en Amérique latine. Nous l'avons adapté en français, et plus précisément aux questions que les élèves de troisième peuvent se poser, comme : est-ce normal que mon petit ami espionne mes SMS ? Et bien la réponse est non : c'est déjà du harcèlement. Il faut dire STOP ! En France, l'on souffre encore d'un gros déficit d'éducation au rapport à l'autre dans le couple et à l'égalité. D'où l'utilité du Violentomètre.

Puis on s'est rendu compte que cet outil parlait tout autant aux adultes. Chacun peut s'y retrouver. Les garçons peuvent en prendre connaissance et se dire, le cas échéant, que leur attitude n'est pas normale. Toucher les jeunes permet de toucher les parents. Notre Violentomètre pourrait être décliné pour les violences maritales entre adultes. Prévenir de l'attitude d'un époux qui contrôle les dépenses bancaires de sa femme, par exemple : cette attitude est une forme d'emprise, et donc du harcèlement.

Pourquoi avoir choisi un tel outil de mesure ?

H.B. : Le Violentomètre est un outil d'autoévaluation limpide. La forme et les mots qu'il affiche sont simples, les situations qu'il évoque concrètes. En faire un objet que l'on peut tenir en mains, c'est inviter à la discussion. Les femmes le promènent dans leur sac, en font un sujet de conversation entre ami·e·s. Ce ne sont pas juste des paroles en l'air. Puisqu'il est graduel, c'est un objet qui parle également aux médecins. Ces derniers ont l'habitude d'avoir ce type de barème lorsqu'ils incitent leurs patient·e·s à évaluer leur douleur.

Cette "éducation" au coeur du projet peut-elle réellement faire bouger les choses ?

H.B. : A propos des critiques émises à l'encontre du grenelle des violences conjugales [qui se tiendra en septembre prochain], la secrétaire d'État à l'Égalité femmes-hommes Marlène Schiappa a dit : "Il n'y a pas de solution-miracle". Je ne suis pas forcément de cet avis. La solution à mes yeux, c'est cela : l'éducation au moyen terme.

Par exemple, dans les années 90, la prévention à la sexualité au sein des collèges existait bel et bien, mais sans que ce ne soit jamais évoquée la notion de consentement. Or, sa définition se trouve au verso du Violentomètre. On explique à un jeune public qu'au sein d'un couple, on peut accorder son consentement, puis le retirer ensuite. C'est une question de liberté, de choix. Le respect de l'autre est nécessaire à ce sujet. L'éducation à l'égalité sensibilise à ce genre de nuances.

Mais ne vit-on pas dans une société où cette "toxicité" relationnelle est volontiers normalisée, voire romancée, dans les films, les romans ?

H.B. : Totalement. Nous avons banalisé et dédramatisé l'idée de jalousie, d'emprise, de possessivité. Comme si tous ces abus constituaient ce que l'on appelle "une relation normale". D'ailleurs, en distribuant le Violentomètre, nous avons vite compris que beaucoup d'adultes étaient passés par ces phases-là. Comme s'il s'agissait de critères communs profondément ancrés dans notre culture. On pense que la jalousie est une preuve d'amour. Ce n'est pas vrai. Elle peut conduire au harcèlement moral et aux violences, psychologiques et physiques. La banalisation du harcèlement moral est telle que l'on ne s'interroge plus sur ce qui est acceptable ou non, condamnable ou non.

Les campagnes de sensibilisation mettent surtout en avant les violences physiques. Mais le Violentomètre insiste justement sur ces violences psychologiques.

H.B. : Oui, car un féminicide, ça n'arrive pas comme ça, du jour au lendemain. Un féminicide est l'aboutissement de violences déclinées, pendant des mois et des mois. Des violences morales, une attitude d'emprise au sein du couple, tout un continuum de comportement abusifs. C'est le harcèlement moral qui mène aux violences physiques. Malheureusement, au fil du temps, cette "emprise" fait que la personne violentée est persuadée que tout cela est "normal". Lorsque son conjoint contrôle son téléphone par exemple. Intervenir sur ce type de situations, c'est faire de la politique publique.

Aujourd'hui, des thématiques comme celles que nous évoquons (la toxicité, le consentement) sont plus facilement abordées au sein des débats publics. Et le terme de "féminicide" se démocratise au gré des médias. De quoi être plus "optimiste" ?

H.B. : Tout part de #MeToo. Le mouvement a permis une recrudescence du dépôt de plaintes pour violences, une libération de la parole massive, une évocation plus évidente de ce qui est abusif ou non. #MeToo a été l'impulsion de nombreuses choses. En conséquence, aujourd'hui, avec des politiques publiques et un financement propices à proposer ce genre d'outils, je suis convaincue que l'on peut agir et contribuer à réduire le taux de féminicides. Tout ce qui tend vers l'éducation, permet aux professeurs de provoquer une discussion, permet de sortir ce genre de sujets de leur vase clos.

Bien sûr, il y a encore des sujets tabous, comme le viol conjugal. On a constaté en ce sens des retours de policiers qui avouaient ne pas être formés en profondeur sur ce sujet, ne pas considérer à sa juste mesure la portée et le traitement du viol conjugal.

Au final, comment est accueilli ce Violentomètre ?

H.B. : Sur les réseaux sociaux, j'observe une quantité d'avis féminins. Des réactions de femmes qui ne pensaient pas être "à ce niveau-là" ou découvrent que leurs mères ont vécues des situations abusives. Mais par-delà ces remarques, l'outil nous a déjà dépassé·es. Des professionnel·les de santé l'utilisent. Ils nous disent que cela leur a permit d'ouvrir la parole. Les unités médico-judiciaires à Paris l'emploient. La région Ile-de-France nous a demandé l'autorisation de le distribuer dans les lycées. Je pense qu'il faudrait instaurer de grands programmes dans tous les lycées de France avec ce type d'outil. Pour expliquer la relation à l'autre, les violences faites aux femmes, le consentement. Et ce moment où il faut dire "STOP".