Angelina Jolie réalisatrice : « elle dénonce le viol comme arme de guerre »

Angelina Jolie réalisatrice : « elle dénonce le viol comme arme de guerre »
Angelina Jolie réalisatrice : « elle dénonce le viol comme arme de guerre »
Dans cette photo : Angelina Jolie
La guerre de Bosnie, ses atrocités, ses viols : Angelina Jolie a présenté le 14 février à Sarajevo son film  au « Au pays du sang et du miel ». Rémy Ourdan, reporter de guerre au « Monde », qui a couvert la guerre en ex-Yougoslavie entre 1992 et 1995, a été surpris par la justesse de ton de la réalisatrice américaine. Il a alors décidé de la suivre, de Los Angeles à Sarajevo. Entretien.
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Terrafemina : Qu’est-ce qui vous a amené à vouloir suivre Angelina Jolie ?

Rémy Ourdan : Pour être tout à fait honnête, je n’avais jamais prêté attention au personnage d’Angelina Jolie jusqu’à ce que je regarde son film « Au pays du sang et du miel ». J’ai été très surpris en le regardant. J’ai en effet couvert ce conflit en ex-Yougoslavie dans les années 1990 et, quoi que l’on puisse penser du film du point de vue cinématographique, je l’ai trouvé extrêmement juste et « local ». Si l’on m’avait caché le générique j’aurais cru que le réalisateur était un réalisateur local, un bosnien, et non une femme américaine qui avait 17 ans lors du conflit. J’ai trouvé très intriguant que ce soit Angelina Jolie qui soit derrière ce film, et cela m’a donné envie d’en savoir plus. Je suis donc allé la rencontrer à Los Angeles, puis je l’ai suivie dans sa tournée de présentation de son film jusqu’à Sarajevo. J’ai découvert une personne très intelligente, très engagée, qui depuis dix ans s'implique dans des projets humanitaires. J’ai alors souhaité réaliser un portrait en double d’Angelina Jolie : en me penchant à la fois sur son film et sur ses dix ans d’engagement politique et humanitaire.

Tf : Avec ce film, on retrouve Angelina Jolie loin de là où l’on pouvait l’attendre. Qu’est-ce qui l’a poussée à s’intéresser à ce sujet au point d’en faire un film ?

R.O. : A 25 ans, elle s’est engagée auprès du Haut Commissariat de l’ONU. Elle a depuis passé dix ans à faire une quarantaine de voyages à travers le monde, dans des pays en guerre ou marqués par des catastrophes humanitaires. Elle a commencé à s’intéresser au conflit en Bosnie en remarquant que la plupart des journalistes, politiques et humanitaires rencontrés lors de ses voyages avaient tous été très marqués par ce conflit.  Elle a alors commencé à se renseigner sur ce conflit dans la logique de ses dix années d’engagement politique et humanitaire. A. Jolie a mené une enquête sur place en rencontrant des victimes et des survivants de la guerre, des femmes ayant été violées, et petit à petit tous ces témoignages recueillis ont pris la forme d’un scénario. Si elle n’avait pas en tête à l’origine d’en faire un film, par la force des choses l’idée s’est peu à peu imposée à elle.

Tf : La semaine dernière, vous avez assisté avec elle à la projection de son film devant plus de 6000 spectateurs à Sarajevo. Quel a été l’accueil du film ?

R.O. : L’accueil à Sarajevo a été un moment très fort, très émouvant. Angelina Jolie avait réservé une salle de 6000 places et tenu à ce que des associations de victimes de guerre soient présentes. A la fin de la projection, il y avait des milliers de personnes en pleurs, secouées par l’émotion : ces spectateurs ont vécu les atrocités retranscrites dans le film il y a 15-20 ans, c’était profondément bouleversant pour eux. Angelina Jolie était également très émue. En revanche, en Serbie, on a assisté à une levée de boucliers contre le film, assortie d’une campagne très violente contre A. Jolie, l’accusant d’avoir réalisé un film antiserbe. L’accueil était déjà très haineux, très dur, alors que le film n’y était pas encore sorti (le film est sorti à Belgrade le jeudi 23 février, NDLR) et que seuls quelques journalistes serbes l’avaient vu en projection à Berlin le 11 février. Même si elle montre toute la réalité et la dureté des crimes, Angelina Jolie voulait faire passer un message pacifiste et malheureusement pour l’instant c’est l’effet inverse qui se produit en Serbie. Certains ont en effet des a priori très forts qui les poussent à la fois à vouloir aimer ce film et pour d’autres à vouloir le détester.

Tf : Dans son film, Angelina Jolie traite également beaucoup la cause des femmes pendant la guerre. Etait-ce important pour elle de mettre l’accent sur ces violences vécues par les femmes ?

R.O. : La première raison pour laquelle A. Jolie voulait faire ce film, c’était pour lancer un appel à la communauté internationale et lui mettre une claque pour ne pas être intervenue. Elle est très interventionniste, elle ne peut pas accepter que les autres pays n’interviennent pas pour cesser les massacres et protéger les populations, comme en Syrie actuellement. La deuxième raison pour laquelle elle a souhaité traiter de ce conflit, c’était en effet pour dénoncer le viol utilisé comme arme de guerre. Selon l’ONU, on a compté environ 50 000 femmes violées durant ce conflit entre 1992 et 1995 (20 000 selon le gouvernement bosnien), et le TPI de la Haye a pour la première fois reconnu le viol comme crime de guerre suite au conflit en ex-Yougoslavie. A. Jolie est très sensible à ce sujet et a été fortement marquée par les témoignages de ces femmes violées dont la vie a été totalement détruite. La réalisatrice voulait dénoncer cela, mettre l’accent sur ces horreurs.

Tf : Vous retournez régulièrement à Sarajevo : le pays a-t-il pansé ses plaies ?

R.O. : Le pays reste très divisé politiquement, il subsiste beaucoup de problèmes et de tensions. Les réactions à ce film sont d’ailleurs très symptomatiques des divisions qui persistent et de tous les préjugés qui existent encore. On a assisté à des réactions émotionnelles et politiques très vives, qui démontrent que les blessures sont encore ouvertes.

Le reportage de Rémy Ourdan sur sa rencontre avec l’actrice et réalisatrice Angelina Jolie est à paraître dans M, le magazine du Monde le vendredi 24 février.

Voir la bande annonce du film « Au pays du sang et du miel »

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