Frapper n'est pas aimer, enquête sur les violences conjugales en France, Natacha Henry

Frapper n’est pas aimer, enquête sur les violences conjugales en France, Natacha Henry
Frapper n’est pas aimer, enquête sur les violences conjugales en France, Natacha Henry
Parce que les violences conjugales sont encore trop souvent silencieuses, Natacha Henry publie " Frapper n'est pas aimer " aux éditions Denoël. A travers cet ouvrage, elle donne la parole aux associations qui luttent jour après jour contre ce fléau, ainsi qu'aux victimes rencontrées au cours de son enquête.
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Terrafemina : Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Natacha Henry : Je travaille avec les associations depuis de longues années et j'avais envie de faire découvrir leur travail au plus grand nombre. Les violences faites aux femmes ayant été décrétées Grande cause nationale de l'année 2010, j'ai sauté sur l'occasion. Bien sûr, le projet était dans les tuyaux depuis quelque temps déjà car ce type d'ouvrage ne se réalise pas en un claquement de doigts. Les responsables d'associations doivent vous faire confiance avant de vous laisser pénétrer dans leurs locaux. Ils doivent être convaincus que vos intentions sont bonnes. Et pour cause, la vie des femmes concernées peut être en danger si elles sont reconnaissables. C'est la raison pour laquelle j'ai modifié les identités des victimes ainsi que certaines situations.

TF. : Pourquoi avoir choisi cette forme hybride entre le récit et l'information brute ?

N. H. : Je me suis énormément impliquée dans ce travail, je me suis beaucoup attachée aux femmes du foyer, que j'ai côtoyées pendant trois mois. Il était inconcevable que je prenne de la distance par rapport à elles pour réduire cette enquête à une succession de chiffres et de statistiques. J'ai passé d'excellents moments avec ces filles, je tenais à les faire partager sous la forme d'un journal intime.

TF. : Que pensez-vous de la loi condamnant les violences conjugales, adoptée l'été dernier ?

N. H. : Cette loi était attendue de longue date. C'est donc une avancée importante, d'autant que le texte reconnaît et condamne enfin les violences psychologiques et affectives. Je regrette pourtant que rien n'ait été décidé pour les hommes violents qui sont également pères. Partant du principe qu'un homme qui frappe sa compagne est un mauvais père, il devrait automatiquement perdre ses droits de visite et parentaux après la séparation. Après tout, lorsqu'on provoque un grave accident de la circulation, on perd son permis ! Or, en l'état actuel des choses, non seulement le droit de visite est conservé, mais en plus, la victime de violences est contrainte de rester en contact avec son bourreau pour organiser ces rencontres !

TF. : Ces dernières années, le gouvernement semble avoir pris le problème des violences faites aux femmes à bras-le-corps. Dans les faits, avez-vous constaté un changement dans les mentalités ?

N. H. : Je n'entends plus d'inepties comme " si elle reste avec son compagnon, c'est qu'elle aime se faire taper dessus ! ". J'ai le sentiment que la population française se sent de plus en plus concernée par le problème des violences faites aux femmes ; elle est par conséquent plus solidaire. Lorsqu'ils ont connaissance d'un cas de violences conjugales, les gens essaient maintenant de soutenir les victimes. Ils n'hésitent plus à prendre contact avec les foyers si elles n'osent pas le faire elles-mêmes, à les aider à s'enfuir et à se reconstruire. L'opinion publique respecte les craintes de ces femmes. Elle semble avoir pris conscience de la complexité de leur situation. Par ailleurs, l'alcoolisme n'est plus une excuse valable justifiant la violence, comme c'était le cas jusque très récemment.
S'agissant des autorités, j'ai encore quelques témoignages de victimes déçues de l'accueil qui leur a été réservé dans des commissariats. Pourtant, il ne faut pas se décourager même si la réaction du premier policier auquel on s'adresse est décevante. Demandez plutôt à parler à quelqu'un d'autre ou revenez un autre jour. En effet, les agents ne savent pas encore tous comment réagir dans ces situations mais d'autres sont spécialement formés pour prendre en charge les femmes battues. J'ai eu l'occasion d'en rencontrer quelques uns. Ils sont tellement impliqués dans leur mission, ils sont formidables !

TF. : Qu'est-ce qui vous a le plus marqué pendant votre immersion dans ce foyer d'accueil ?

N. H. : Le changement physique des femmes, avant et après est spectaculaire. A leur arrivée dans le foyer, elles sont souvent timides, cassées, physiquement marquées... Au fil des jours, elles se révèlent drôles, recommencent à se maquiller, à prendre soin d'elles. Le fait d'être débarrassées d'un poids, d'une peur, leur donne l'impression de renaître. Elles sont la preuve que la violence conjugale n'est pas une fin en soi. Pour peu qu'on prenne la peine de se reconstruire, il y a une vie après.

TF. : Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent en refermant votre livre ?

N. H. : Les violences ne sont pas une fatalité, il est possible de s'en sortir. Bien sûr, il faut rencontrer et s'adresser aux bonnes personnes. Les coordonnées des centres d'accueil et des associations d'aides aux femmes battues sont disponibles au 3919 (numéro national unique destiné aux victimes ou témoins de violences conjugales, ndlr.).
Par ailleurs, je pense qu'il est important que la population soutienne financièrement ces associations. Pour l'heure, elles reçoivent des subventions de l'Etat mais c'est insuffisant. Or, elles ne peuvent pas se permettre d'avoir des difficultés économiques, la vie de milliers de femmes est en jeu ! Il faudrait donc réfléchir à un système de dons, comme pour le Téléthon ou le Sidaction. Les millionnaires comme les personnes aux revenus modestes pourraient ainsi participer à ce combat qui nous concerne tous. Malheureusement, nous avons chacun, dans notre entourage, une femme qui a été, qui est ou que l'on soupçonne d'être battue.

" Frapper n'est pas aimer de Natacha Henry ", éditions Denoël. 18 euros.

Marie-Laure Makouke

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