Humanitaire : Eric Cheysson raconte l'Afghanistan à travers l'hôpital qu'il a fondé

Humanitaire : Eric Cheysson raconte l'Afghanistan à travers l'hôpital qu'il a fondé
Humanitaire : Eric Cheysson raconte l'Afghanistan à travers l'hôpital qu'il a fondé
Dans cette photo : Muriel Robin
Lors de son premier voyage en 1980, la peur l'avait conduit à se promettre de ne plus remettre les pieds en Afghanistan. Pourtant, Eric Cheysson est à l'origine de la création de l'hôpital français de Kaboul, inauguré en 2006. Président de la « Chaîne de l'Espoir » et chirurgien vasculaire, il lutte depuis des années pour amener la médecine là où les besoins sont les plus criants. Son livre « Au cœur de l'Espoir » raconte les bonheurs et les malheurs d'une aventure plus que passionnante : aller sauver des enfants à l'autre bout du monde. Entretien.
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Terrafemina : Vous êtes à l’origine de la création de l’hôpital Français de Kaboul. Comment est né ce projet ?

Eric Cheysson : L’idée de cet hôpital est née lors de mon premier voyage à Kaboul en décembre 2001. La ville venait d’être libérée du fait de la fuite des talibans. J’ai fait une première visite, j’ai vu tous les hôpitaux de Kaboul totalement détruits. La situation était dramatique : un enfant sur quatre n’atteignait pas l’âge de 5 ans. C’est le plus haut taux de mortalité infantile, et c’est ça qui nous a décidé à créer cet hôpital. Il y a eu un mouvement de générosité des Français dans leur ensemble, grâce notamment au « marrainage » de femmes comme Muriel Robin, Marine Jacquemin et aussi Claire Chazal. D’ailleurs, en 2002-2003, l’Afghanistan était très populaire, parce que le pays traversait un mouvement de libération : les femmes étaient libérées de la burqa, les hommes se rasaient, la musique revenait, il y a eu également les radios libres…


Tf : La création d’un hôpital dans un territoire qui vient de vivre 30 ans de guerre est un vrai défi. Comment cela fonctionne au niveau du financement ?

E.C. : Lorsqu’on construit un hôpital, il y a le projet médical : comment on opère, qui opère, comment on forme… Mais il y a aussi l’accès à cet hôpital, parce qu’il n’est jamais gratuit. C’est pour ça qu’on a créé un système de Walfare : lorsque quelqu’un vient avec son enfant, soit il est riche et il paie, soit il est pauvre et il ne paie pas, ou il paie un peu. Moi je suis pour Robin des Bois, qui prenait aux riches pour donner aux pauvres. L’idée de cet hôpital est d’offrir des soins à tous ces enfants. Il faut savoir que l’Afghanistan compte plus de 30 millions d’habitants et seulement deux anesthésistes. Ainsi, noter idée est de soigner, mais surtout de former des chirurgiens, des anesthésistes, des radiologues… C’est notre principe depuis avril 2006, date à laquelle Bernadette Chirac a inauguré cet hôpital.

Tf : Dans votre livre, vous parlez d’Afzal, un enfant dont l’œsophage a été brûlé par l’acide, et vous racontez que son père ne permet pas à sa mère d’accompagner le petit. Est-ce qu’il existe une barrière culturelle qui vous empêche de faire votre travail, de sauver des vies ?

E.C. : Lorsqu’on parle d’un enfant, qu’on soigne, qu’on opère, il est très important que la famille soit présente. Dans notre « système occidental », le père et la mère sont là ou se relaient. En Afghanistan, ce n’est pas la même chose. Il y arrive qu’un enfant soit hospitalisé dans un état grave, en réanimation, et que soudainement le père décide que la mère doit rentrer à la maison pour des raisons domestiques, et elle retire son enfant de la réanimation. Il s’agit souvent d’un arrêt de mort. C’est pourquoi il faut essayer de convaincre, s’asseoir à côté des parents et expliquer la gravité de l’état de santé de leur fils. C'est un aspect de cet hôpital : un véritable pont entre deux cultures. Il y a cet union de cultures lorsqu’un enfant est malade, que ce soit un taliban, un Pachtoune, un Italien, un Espagnol, un Français. Dans tous les cas, il n’y a qu’une seule urgence : faire soigner l’enfant.

Tf : Vous avez réussi à traverser ces barrières et à faire passer le message ?

E.C. : Lorsqu’on travaille en Afghanistan et dans le domaine de la santé, il faut  travailler sur le long terme, garder l’espoir et l’optimisme. La présence de cet hôpital favorise le rapprochement. On lutte contre ces fausses barrières qui semblent nous séparer. Quand un enfant est malade, que je sois dans mon hôpital à Paris ou dans l’hôpital de Kaboul, le comportement des parents est le même : ils ont les larmes dans les yeux avant et ils ont les larmes dans les yeux lorsqu’ils voient que leur enfant va bien. Moi, en tant que chirurgien, je vois les gens à l’intérieur, et on est tous faits pareils. Voilà le message que cet hôpital transmet aussi. Il s’agit d’un des très rares endroits de dialogue en Afghanistan.

Tf : Un passage de votre livre évoque les camps de réfugiés de Peshawar et le travail forcé des enfants...

E.C. : En effet, il y a l’enfant malade, mais il y a aussi l’enfant opprimé. Dans le reportage de Marine Jacquemin, on voit des enfants travailler à 5, 6, 7 ans dans des briqueteries. Nous avons reconstruit six écoles réservées aux filles. L’accès au savoir de ces petites filles est fondamental pour deux raisons principales : d’abord, parce qu’elles ont le droit à cette éducation comme les garçons, mais aussi parce que lorsqu’elles ont accès au savoir, elles ont une vision différente des choses. Sans compter que le cursus scolaire leur évite de se marier à l’âge de 13 ans. Je ne crois pas à la lutte armée, encore moins en Afghanistan qu’ailleurs. Pour moi, la vraie lutte politique réside dans l’éducation et dans la santé. Lorsque vous éduquez et vous soignez un enfant, vous élevez l’ensemble du niveau de la population, vous donnez de l’espoir.

Tf : Pouvez-vous nous faire un portrait d’une femme afghane ?

E.C. : C’est une femme soumise, sous la burqa. Mais au-delà de cette image, je vois des femmes extrêmement courageuses. Pour l’élection de 2014, il y a déjà 4 candidates ; d’ailleurs, actuellement il y a plus de députées femmes en Afghanistan qu’en France. Tout ça est extrêmement paradoxal, dans un moment où les troupes occidentales sont en train de se retirer. Mais dans le discours d'Hillary Clinton, une des grandes raisons pour lesquelles nous sommes intervenus en Afghanistan, c’était de libérer la femme afghane. Je ne crois pas que le travail soit terminé. Il s’agit d’un combat global, un combat universel. Si nous perdons sur la femme afghane, nous perdons un combat qui nous concerne tous.

J’ai vu des photos de remises de diplômes des années 75-78, où l’on observe des femmes afghanes devenues gynécologues, médecins… et elles sont en jean, en t-shirt, à côté de tous ces hommes, assises dans des cafés. Donc ne soyons pas aveugles, ne réduisons pas l’Afghanistan à ce qu’il est maintenant. Ne nous croyons pas non plus à l’abri de ce problème, cette régression afghane s’est produite sur une très brève période, et cela peut arriver dans bien d’autres pays.

D’ailleurs, la deuxième phase de cet hôpital est la construction d'une maternité. Parce que c’est une nécessité absolue. Le plus grand danger pour la femme en Afghanistan est la grossesse ! Il n’y a aucune protection infantile, aucun examen prénatal… C’est le seul pays au monde dans lequel le ratio de l’espérance vie est inversé : 42 ans pour la femme, 44 ans pour l’homme. Une femme meure en couche toutes les trente minutes !

Tf : Avec l'hôpital, vous voyez le pays au quotidien. Comment ça se passe aujourd'hui dans le pays ?

E.C. : Lorsque j’ai revu le pays en novembre 2001, je me suis dit que le temps avait passé, mais je crois que c’est surtout la folie des hommes qui a avancé et s'est étendue dans toutes les rues de Kaboul. En novembre 2001, il y avait dans ces rues 500 000 habitants, tandis que nous sommes à 5 millions actuellement. On peut aussi être un petit peu optimistes : Kaboul se construit, se reconstruit, les conditions sanitaires s’améliorent un peu. Par contre, je ne peux pas m’empêcher d’être très inquiet pour 2014, du fait d’abord du retrait des troupes, mais aussi en raison de l’élection présidentielle, qui risque de conduire à une instabilité du pays.

Tf : Votre livre parle de Yalda, une fillette atteinte d’une malformation cardiaque qui meure après une longue opération à cœur ouvert. Est-ce que ce triste événement vous a donné la force de continuer à sauver toutes les Yalda du monde ?

E.C. : La mort de Yalda a été une défaite, un échec des dernières années parce qu’elle n’a pas eu d’accès aux soins. C’est un échec chirurgical parce que lors qu’un enfant meurt sur la table, c’est un drame total : c’est l’impuissance chirurgicale, c’est la limite de la médecine, mais c’est aussi un drame sociologique, et la résultante de la folie humaine. Qu’un enfant paie l’addition à ce point-là, c’est effrayant. Surtout pour un médecin, lorsque vous voyez le cœur, vous l’avez dans les mains, il y a une matérialisation de la détresse. On se dit en effet que si elle avait été à Madrid ou à Paris, cette opération se serait passée au bout de trois mois, et elle serait déjà en sixième à courir à l'école et à avoir des projets. C’est l’échec structurel d’une société.

« Au cœur de l’espoir », Eric Cheysson et Michel Faure, Ed. Robert Laffont, 288 pages, 19 euros

Alexandra Gil

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