Lycéennes au Nigeria : "Toute intervention militaire serait aujourd'hui catastrophique"

Lycéennes au Nigeria : "Toute intervention militaire serait aujourd'hui catastrophique"
Lycéennes au Nigeria : "Toute intervention militaire serait aujourd'hui catastrophique"
44 jours après leur enlèvement, les lycéennes nigérianes retenues par les islamistes armés du groupe Boko Haram sont toujours introuvables. Sur place, le chef de l'état-major des forces armées assure pourtant savoir où se trouvent les adolescentes enlevées dans le nord du pays. Quels risques courent les 223 jeunes femmes en cas d'intervention ? Eléments de réponse.
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Voila près d'un mois et demi que les familles de 223 adolescentes vivent dans l'angoisse après le rapt massif au lycée de Chibok, au nord-est du Nigeria. Un enlèvement revendiqué par le groupe islamiste Boko Haram, qui exige, en échange de leur libération, celle de prisonniers issus du mouvement aux mains du gouvernement.
Une demande balayée par le président nigérian Goodluck Jonathan, dont l'inaction a été fortement critiquée par la population avant que la communauté internationale ne s'empare du problème.

Depuis leur rapt, les jeunes femmes sont gardées prisonnières dans un endroit tenu secret. Un endroit que le chef d'état-major de l'armée, le maréchal Alex Badeh, affirme pourtant connaître sans toutefois vouloir le révéler. Alors que le chef de Boko Haram, Aboubakar Shekau, a affirmé, lundi 12 mai, avoir converti à l'islam les 223 lycéennes, retour sur la situation de ces jeunes filles et les risques qu'elles encourent avec David Zounmenou, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS) basé à Pretoria, en Afrique du Sud.


Plus d'un mois et demi après leur disparition, la situation reste floue sur les conditions de détention des jeunes filles. Que sait-on de la situation actuelle ?
David Zounmenou : Plus on attend et plus les risques sont importants. Ces jeunes filles, détenues par Boko Haram, sont donc véritablement en danger, et une opération militaire menée aujourd'hui serait catastrophique pour les enfants. L'autre facteur qu'il faut prendre en considération est que nous ne savons pas, à l'heure actuelle, si ces jeunes filles sont toutes gardées au même endroit ou si elles ont été réparties en petits groupes avec des lieutenants dans des endroits secrets, qu'ils soient en ville ou dans la forêt. L'armée doit passer en revue toutes ces possibilités.

Mais si le chef d'état-major a affirmé savoir où se trouvaient les otages, de plus en plus de citoyens commencent à douter de sa déclaration, en raison de précédents durant lesquels l'armée avait annoncé avoir libéré des enfants alors que ce n'était pas le cas. Il y a une vraie crise de confiance parmi les citoyens. Les autorités nigérianes doivent donc faire beaucoup plus pour assurer une relative sécurité et ainsi regagner en crédibilité.


Quelle stratégie l'armée peut-elle mettre en oeuvre pour sauver les lycéennes ?
D.Z. : Il est difficile de cerner la doctrine en la matière dans l'armée nigériane. Lors d'un précédent comparable, en janvier 2013, son homologue algérienne n'avait pas hésité à faire usage des armes lors de la prise d'otages sur le site gazier d'In Amenas. Ici, les autorités militaires semblent plutôt partagées sur la question. Elles se montrent réticentes à s'engager dans une épreuve de force qui ne serait salutaire ni pour le gouvernement ni pour Boko Haram et les lycéennes enlevées. Sensible au désoeuvrement des familles, l'opinion publique maintient la pression, tout échec sera très mal perçu. L'état-major va devoir à un moment ou un autre trancher cette question, évaluer les conséquences d'un engagement militaire. Toutes les options sont encore sur la table. Mais l'objectif premier du gouvernement est d'abord de rassurer la population.


La passivité des autorités a été largement condamnée. En aurait-il été autrement si les otages avaient été des hommes et non des femmes ?
D.Z. : Plus que la question du genre, c'est la résonance internationale de l'affaire qui a été décisive. Tous les regards se sont soudain braqués sur le Nigeria, et sur sa façon de gérer cette crise. Aujourd'hui, il en va de la crédibilité sur le plan intérieur et extérieur d'un président, par ailleurs candidat à sa propre succession. Cela fait des années que des femmes et des enfants sont régulièrement enlevés dans le pays, sans que cela ne mobilise outre mesure l'attention de la communauté internationale. Cette impunité n'est plus possible : il y a un avant et un après Chibok. Le monde est désormais aux aguets et surveille chaque geste du gouvernement nigérian. Ce dernier le sait, raison pour laquelle cette histoire de prise d'otages est devenu un enjeu politique majeur.


Si l'on pousse la logique jusqu'au bout, de manière assez cynique, on peut dire que ce drame est un mal pour bien…
D.Z. :
Clairement, cet enlèvement a remis sur le devant de la scène un problème datant des années 1990 : les femmes représentent un « instrument de guerre », autant de victimes collatérales sacrifiées afin d'exprimer sa puissance. En parvenant à verrouiller les institutions de l'Etat, le gouvernement nigérian a rendu la tâche très difficile à Boko Haram pour attaquer les commissariats de police, les banques ou même les institutions internationales. Forcé à évoluer, le groupe terroriste a modifié sa stratégie. Il a tout simplement choisi de s'attaquer aux couches les plus faibles de la société. Les femmes en priorité…


Pour quelle raison ?
D.Z. : S'en prendre à elles, c'est aussi pour Boko Haram une manière de se venger des hommes qui, dans le nord du pays, ont constitué des groupes de vigilance et d'auto-défense. En guise de punition, le groupe islamiste privilégie donc des cibles familiales.
Une méthode implacable à l'efficacité certaine sur le terrain… Mais d'un autre côté, cette violence aveugle les dessert grandement, car elle les prive du soutien de certaines franges de la population dont ils jouissaient au début. Ceux qui se montraient jusque là ambivalents ont maintenant des positions bien plus tranchées. Ils tournent désormais le dos à Boko Haram. Défendre l'enlèvement de jeunes lycéennes, accepter qu'on les vende ensuite, est une position intenable quelles que soient ses convictions religieuses ou ses opinions politiques.


Ce n'est pas la première fois qu'un groupe terroriste fait preuve d'une telle violence…
D.Z. : Certes, mais la situation est légèrement différente ici. On a trop souvent négligé cet aspect dans nos précédentes analyses : jusqu'à quel point les femmes sont-elles instrumentalisées et maltraitées ? Ces dernières années, le trafic d'êtres humains a pris des proportions énormes en Afrique de l'Ouest. Ce drame remet au centre du débat la question de la condition féminine et de la situation des femmes en zone de conflits. Boko Haram a donc indirectement "rendu service" à cette cause-là. Reste à savoir si les dirigeants vont prendre réellement en compte les préoccupations grandissantes de la société civile en matière de sécurité comme de droits des femmes. On peut l'espérer, mais nullement en être assuré…


La récente tentative de médiation d'Olusegun Obasanjo, l'ancien président nigérian, est-elle une avancée positive ?
D.Z. : Cela atteste de l'attention nouvelles des grands dirigeants pour la défense des plus vulnérables, notamment les jeunes filles. Cet évènement s'inscrit dans la même logique que la lutte contre le phénomène des enfants-soldats. L'essentiel désormais est de faire baisser la pression, en poussant certains éléments de Boko Haram à infléchir leur position. C'est dans cette logique que Olusegun Obasanjo a pris contact avec des proches du groupe islamiste. Cette initiative est intéressante mais elle témoigne aussi d'une certaine crispation au Nigeria entre l'ancien et l'actuel chef d'Etat, Goodluck Jonathan.


C'est-à-dire ?
D.Z. : Ce n'est pas la première fois que Obasanjo entreprend ce processus de négociation. Il y a deux ans, il avait essayé d'engager des discussions avec les représentants de Boko Haram. Une réunion avec l'un des anciens partenaires de Mohammed Yusuf, le leader de Boko Haram, avait été organisée avant que ce dernier ne soit tué par les forces de l’ordre en 2009. On espère que cette fois-ci, sa démarche fera preuve de cohérence avec celle du gouvernement. Car les membres de Boko Haram ne sont pas des enfants de choeur, ils s'engouffreront dans la moindre faille… Face à eux, mieux vaut montrer un front commun.


Or, on évoque de nombreux cas de corruption, il est dit que le groupe islamiste bénéficie de relais au sein même de l'appareil d'Etat…
D.Z. : Le président nigérian a lui-même reconnu que son gouvernement était "infiltré" par Boko Haram. Au-delà de cela, le réel problème est l'absence patente de leadership. Où est la cohérence depuis un mois et demi ? Où est la volonté de trouver coûte que coûte une solution ? Le refus du dialogue avec Boko Haram n'est qu'une manière de sauver la face, tant l'Etat nigérian ne veut pas paraître affaibli face à une organisation terroriste. Voilà pour la position officielle, mais rien ne dit qu'en coulisses, des négociations en vue de la libération des lycéennes ne sont pas ou ne peuvent pas être entamées…

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