Avec "Une histoire à soi", Amandine Gay (re)donne la parole aux personnes adoptées

La réalisatrice Amandine Gay
La réalisatrice Amandine Gay
Cinq voix, cinq histoires singulières. Avec son très beau "Une histoire à soi", la réalisatrice Amandine Gay place le témoignage des personnes adoptées au coeur du récit et interroge notre conception normée de la parentalité.
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Elles et ils n'apparaissent jamais face caméra. Mais leur histoire, leur visage, leurs proches sont pourtant omniprésents à l'écran. Films de famille mal cadrés, photos un peu floues, lettres raturées et instants capturés lors de joyeux raouts familiaux... A partir de ces fragments d'existence épars, la réalisatrice Amandine Gay recompose le puzzle de vie de Joohee, Anne-Charlotte, Céline, Niyongira et Mathieu. Ces cinq personnes sont originaires du Corée du Sud, d'Australie, du Sri Lanka, du Rwanda et du Brésil, iels ont entre 25 et 52 ans et un point commun : avoir été adopté·e·s par des parents français. De leurs premiers souvenirs d'enfance à leur arrivée dans leur nouveau foyer, de leurs questionnements vertigineux à la recherche de leur famille de naissance, ces cinq voix tissent avec pudeur un patchwork complexe et émouvant, où intime et politique s'entrelacent.

La réalisatrice, qui avait interrogé l'identité des femmes noires en France dans son premier beau documentaire Ouvrir la voix, ausculte ici le sujet de l'adoption à travers le récit de ces identités hybrides et les tiraillements qui les traversent. Sans tabous, bousculant le mythe de l'adoptant "sauveur", la documentariste militante, elle-même née sous X, s'est fixée comme objectif de remettre la parole (trop rare) des enfants concernés en avant. Et de leur permettre de se réapproprier cette histoire si personnelle que les institutions ont tendance à vouloir leur soustraire.

Nous avons échangé avec Amandine Gay sur ce film aussi passionnant sur le fond que sur la forme et les questions sensibles qu'il soulève.


Terrafemina : Comment est née l'envie de faire ce film ? Etait-ce un projet que vous mûrissiez depuis longtemps ?


Amandine Gay : Pour moi, le film est souvent la dernière étape d'une réflexion sur un sujet donné, je travaille souvent en faisceau. C'était déjà le cas avec Ouvrir la voix qui clôturait plusieurs années de travail autour de l'identité des femmes noires en France. J'ai décidé de traiter du sujet de l'adoption dès 2014. J'ai repris mes études en sociologie, j'ai fait un mémoire de maîtrise sur la mobilisation politique des personnes adoptées, j'ai créé le Mois des adopté·e·s en 2018. Et j'ai commencé à bosser sur ce documentaire.

Il y a aujourd'hui une masse critique de personnes adoptées qui ont atteint l'âge adulte et on voit se multiplier les initiatives comme des comptes Instagram ou Facebook dédiés. Il y a beaucoup de choses qui bougent depuis quelques années et c'était important pour moi de m'inscrire dans ce mouvement global.

Comment avez-vous choisi les cinq personnes adoptées dont on suit le récit de vie ?

A.G. : Ce fut un long processus : c'était important pour créer un rapport de confiance. Car Une histoire à soi est un film où non seulement nous demandons aux gens de raconter leur vie, mais aussi d'impliquer leur famille puisqu'on se sert de leurs archives personnelles.

Nous avons commencé par une série d'entretiens en France, au Québec, en Suisse et en Belgique. Il y avait 93 personnes en tout. A l'issue de ces rencontres, 42 personnes ont voulu participer. Nos contraintes étaient multiples : nous voulions un casting mixte, composé d'hommes et de femmes, des personnes originaires de différents pays, des personnes à différents stades de l'âge adulte- entre 25 et 53 ans au final. Et on souhaitait des personnes ayant beaucoup d'archives. Nous voulions aussi des récits que nous pouvions raconter sans les dénaturer. Au final, nous nous sommes arrêtés sur ces cinq histoires qui nous semblaient bien se répondre, avec un beau panaché d'âge et d'origines.

Extrait d'"Une histoire à soi" d'Amandine Gay
Extrait d'"Une histoire à soi" d'Amandine Gay

Composer ces portraits à partir d'archives familiales est une très belle idée.

A.G. : Le film d'archives a des règles très établies, avec une voix off, un ton très didactique, des archives pour illustrer et des moments de témoignages face caméra. Mais je me suis dit que nous pouvions découvrir ces personnes autrement qu'en utilisant des témoignages face caméra. Après tout, il n'y a pas plus personnel que des albums de famille ou des photos. C'est une façon de travailler l'intimité différemment.

Toute personne adoptée cherchera-t-elle un jour ou l'autre des réponses sur son histoire ?

A.G. : Si on regarde l'ensemble de la littérature et des arts, les questions existentielles sont : "Qui suis-je ?" "D'où viens-je ?" Ces interrogations ne sont pas propres aux personnes adoptées. Dans leur cas, ces sujets prennent plus de place car il y a une vraie part d'inconnu, de mystère. Et puis quand on déplace une personne d'un pays vers un autre, il y a un processus d'acculturation : la personne adoptée perd sa culture d'origine et se retrouve dans un nouveau pays qui ne la reconnaît pas comme étant sienne. Il y a donc des quêtes identitaires qui se créent, qui ne sont pas forcément liées au mal-être.

Par exemple, lorsque j'ai découvert à l'âge de 18 ans que ma mère de naissance était d'origine marocaine, je me suis lancée dans un diplôme universitaire du monde arabe contemporain parce que j'avais envie de me réapproprier une part de mon histoire. Des pans d'informations me manquaient et je voulais en apprendre davantage. Pendant très longtemps, on a lié ces questionnements au trauma. Il existe, bien sûr, mais c'est intéressant d'y voir aussi de la curiosité.

Des études ont montré qu'aux Etats-Unis, les enfants adoptés étaient davantage confrontés à des problème de santé mentale, menant même au suicide. Ce mal-être est-il inéluctable ?

A.G. : La question du malaise des adoptés n'est pas tant liée à la séparation avec la famille de naissance et à cette quête de la famille d'origine qu'aux enjeux politiques. Ce qui m'intéresse, c'est par exemple l'accompagnement des personnes racisées adoptées dans une famille blanche. Pendant très longtemps, on s'est concentré sur le traumatisme de l'abandon et l'attachement. Mais lorsqu'on discute avec des personnes adoptées adultes, on se rend compte que cette question de l'attachement ("Est-ce que nos parents adoptants sont mes vrais parents ?") n'existe pas. Ce n'est pas une question qui habite nos vies.

Les questionnements concernent plutôt ce qui s'est passé avant l'adoption, ce qui est arrivé aux familles de naissance ou encore l'expérience du racisme et de l'isolement. Car la France est un pays dont les institutions ne préparent ni les candidats à l'adoption, ni les parents adoptants à accueillir des enfants racisés pour les accompagner au mieux tout au long de leur vie.

Par exemple, est-ce que les parents adoptants sauront s'occuper des cheveux d'un enfant noir ? Savent-ils qu'un adolescent noir va être contrôlé 6 à 8 fois plus qu'un enfant blanc ? Les parents blancs sont-ils équipés pour l'épauler face à cela ou l'ignorent-ils faute de formation ? L'enjeu est psychosocial. En terme d'accompagnement, on n'y est pas encore...

Extrait d'"Une histoire à soi" d'Amandine Gay
Extrait d'"Une histoire à soi" d'Amandine Gay

Vous-même avez été adoptée par des parents blancs. Avez-vous été confrontée à ces problématiques ?

A.G. : J'ai eu beaucoup de chance : je suis née dans les années 80, mes parents fréquentaient des personnes noires et n'étaient pas dans une vision colorblind de la société. Au contraire, mon frère (lui aussi noir) et moi avons toujours été valorisé·e·s dans le fait d'être noir·e·s. On m'a offert des poupées noires par exemple. Ce qui m'a posé problème dans la vie, c'est être victime de racisme. Si on ne m'avait rien dit à l'école, le fait que mon frère et moi soyons noirs et mes parents blancs me semblait normal. C'est parce qu'on m'a fait remarquer que ce n'était pas "normal" que je me suis dit que ça ne l'était pas. A la base, ce n'était pas un sujet pour moi.

En fait, il faudrait une homogénéisation de la préparation des candidats à l'adoption et des parents adoptants. Et un suivi sur le long terme. Parce que l'adoption ne finit pas une fois que les deux parties sont réunies. Elle se joue tout au long de la vie de la personne adoptée.

Faudrait-il chérir cette différence, la faire fructifier tout au long de la vie de l'enfant au lieu de l'esquiver, voire la nier ?

A.G. : C'est évident. Il y a deux choses qui reviennent généralement dans les cas d'adoption internationale : la concurrence avec les familles de naissance, le fait que les parents adoptants se sentent "menacés" par l'existence des parents biologiques. Mais également le fait d'être capable d'aborder frontalement la question raciale.

Ce que je trouve intéressant dans le film, c'est qu'on observe une vraie évolution dans le monde de l'adoption au cours des années. Dans le cas de la famille d'Anne-Charlotte- qui est blanche et plus âgée que les autres-, l'enjeu central a été de faire exister plusieurs familles. Ce qui a été dur pour ses parents, c'était que la famille de naissance refasse surface. Dans le cas de Joohee, qui a 38 ans aujourd'hui, on a des parents qui ont beaucoup de mal à admettre qu'ils ont une enfant asiatique à la maison et que son expérience est différente. Enfin, du côté de Mathieu, le plus jeune des intervenants, on a une famille adoptante qui a un vrai intérêt pour le Brésil, qui l'y a emmené à plusieurs reprises et fait un super travail pour l'accompagner à la recherche de sa famille de naissance. Ca bouge !

Pensez-vous que l'adoption internationale puisse être une mauvaise idée ?

A.G. : Oui, quand elle n'est pas encadrée dans une perspective centrée sur le bien-être des enfants.

Le consentement, les désirs, le statut de l'enfant ne sont généralement pas pris en compte. Jusqu'à présent d'ailleurs, on se concentrait avant tout sur les candidats à l'adoption et sur les parents adoptants, pas sur les personnes adoptées. Selon une étude de l'INED, 77% des personnes qui choisissent l'adoption le font par contrainte de ne pas pouvoir faire famille biologiquement. C'est une donnée très importante : il ne s'agit pas seulement de trouver une famille pour un enfant, mais plus généralement de trouver un enfant pour des couples infertiles en Occident. C'est quelque chose qui devrait être mis au centre de la conversation.

Pourquoi ne pas adopter à l'international à la condition de s'installer dans le pays où l'on adopte ? L'enfant pourrait vivre au coeur de sa culture d'origine, à proximité de ses familles d'origine. On oublie souvent que l'adoption plénière est une conception très occidentale de la circulation des enfants. Dans beaucoup de pays, être adopté·e ne veut pas dire rupture totale des liens de filiation avec sa famille de naissance. A titre d'exemple, l'adoption en Polynésie française n'est possible que selon le droit coutumier de la Polynésie : vous ne pouvez pas rompre le lien de filiation.

Respecter les cultures d'origine des enfants que l'on adopte, s'intéresser à leur pays, considérer qu'on puisse soi-même se déplacer sont de bonnes idées. Après tout, les "expats" se déplacent bien pour aller travailler. Pourquoi ne pas le faire pour un enfant ?

La pluriparentalité- à savoir ne pas rompre tous les liens avec la famille de naissance- serait-elle une solution ?

A.G. : La conception de la famille nucléaire est finalement très récente. Dans les familles ouvrières ou agricoles au 19e et 20e siècle, tout le monde vivait dans la même maison. Et les grands-parents élevaient les enfants quand les parents étaient au travail. Cette vision fluide de la famille, le fait que les enfants ne soient pas des propriétés, sont des pratiques qui ont perduré dans de nombreuses communautés.

Finalement, considérer qu'un enfant va être au mieux avec seulement deux personnes qui s'occupent de lui est très récent, très hétéronormé, très catholique, très occidental. Je suis pour que l'on détruise cette vision de la famille.

Nicolas, l'une des personnes adoptées de votre documentaire, regrette le manque de transparence et l'opacité qui entourent le processus d'adoption. "On n'est pas une coquille vide que l'on formate à son image", souligne-t-il.

A.G. : La conception légale d'un enfant qui, pour être adoptable, doit avoir rompu tous ses liens de filiation avec les familles d'avant est une conception néfaste. C'est ce que j'appelle "l'enfant tabula rasa"- un enfant qui n'aurait pas d'histoire, pas de passé.

Je suis née sous X et je suis devenue légalement la fille de mes parents Marie-Claude et René Gay. Mais l'adoption pleinière nous donne un nouvel acte de naissance où il y a noté : "Amandine Gay, née de Marie-Claude et René Gay". Sauf que c'est faux et cela se voit (rires). On tombe dans une forme de fiction juridique. Je n'ai pas besoin que l'on me raconte que mes parents adoptants sont mes parents biologiques pour que je les considère comme mes parents. Ce sont mes parents, point !

L'adoption plénière vise aussi à couper tout lien de filiation antérieure comme si on avait été déposé·e par une cigogne sans être né·e de quelqu'un... Ne pas nous donner accès à nos origines biographiques, à nos antécédents médicaux, ce n'est dans l'intérêt supérieur de la personne adoptée.

Ce qui m'intéresse avant tout, c'est remettre au centre la parole des adopté·e·s : on a beaucoup de choses à dire sur comment s'est passée notre adoption, ce qui nous a aidé·e·s, ce qui nous aurait aidé·e·s, ce qui a été utile, ce qu'on voudrait réformer... L'enjeu, c'est d'être considéré·e·s comme des adultes dans la constellation de l'adoption et par les institutions. Et réformer l'adoption par rapport à nos témoignages.

Bande-annonce du documentaire d'Amandine Gay, "Une histoire à soi"

Une histoire à soi,

Un documentaire de Amandine Gay

Sortie au cinéma le 23 juin 2021