"Ce confinement n'est pas suffisant" : l'épidémiologiste Catherine Hill alerte

"Il faut dépister massivement et très vite"
"Il faut dépister massivement et très vite"
"On s'y est très mal pris". L'épidémiologiste française Catherine Hill revient pour nous sur ce que le gouvernement a loupé à propos de la gestion de la crise, pourquoi le dépistage massif est la solution, et insiste sur la gravité sans précédent de la situation.
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En France, le 8 novembre, 1814 hospitalisations et 271 décès à l'hôpital dus au Covid-19 ont été enregistrés sur les dernières 24 heures, selon Santé publique France. Des chiffres colossaux que le reconfinement, instauré depuis le 30 octobre, est censé tenter de diminuer. Seulement pour Catherine Hill, épidémiologiste, la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement est insuffisante.

Le 22 octobre, auprès de l'Humanité, elle pointait déjà un dysfonctionnement dans la réponse de l'Etat face à la pandémie : "La stratégie est tournée vers la fin du processus : les lits de réanimation, au lieu de s'intéresser au début du processus, à savoir la contamination dans la population. Or, le meilleur moyen d'éviter d'engorger les réanimations est de réduire la contamination."

L'experte milite depuis le départ pour un "dépistage massif", identique à ceux entrepris dans la province du Hubei, à laquelle appartient la ville de Wuhan, d'où le coronavirus est originaire. Là-bas, "on a réussi à contrôler l'épidémie" en testant "très largement autour de chaque cas", notamment. Et ce, le plus tôt possible. Car la contamination "va vite", assène-t-elle. "Il faut se dépêcher".

Elle nous explique qu'en France, "on attend que les personnes aient des symptômes, et on les teste en moyenne 3 jours après. Il faut ajouter à cela un jour - le délai médian - pour obtenir les résultats du test. Les symptômes arrivant en moyenne 5 jours après la contamination, on apprend donc que les gens sont contagieux 9 jours après leur infection. Ils ont déjà alors largement contaminés autour d'eux et leurs contacts sont déjà contagieux. Le système est complètement à côté de ce qu'on connaît de la dynamique de l'épidémie !"

Lors d'une longue discussion, la spécialiste alerte une fois de plus sur la gravité de la situation et l'incompatibilité des décisions venues de l'Elysée, évoque la période de Noël et rappelle l'incertitude qui plane autour du virus. Echange.

Terrafemina : Les mesures mises en place par le gouvernement sont-elles suffisantes ?

Catherine Hill : Non, elles ne sont pas suffisantes. On a confiné quand le nombre de patients arrivant à l'hôpital pour Covid-19 chaque jour était plus de deux fois le nombre d'arrivées au début du premier confinement. On a instauré un couvre-feu dans certaines villes, mais c'était une mesure très peu efficace. Il fallait confiner tout le monde bien plus tôt ! On aurait évité beaucoup de morts.

En ce moment, il y a près de 500 décès par jour, ce qui est monstrueux. Par ailleurs, à propos des chiffres, il est plus intéressant de surveiller les arrivées à l'hôpital et les arrivées en réanimation que les patients présents à l'hôpital ou en réanimation. C'est la dynamique des arrivées qu'il est important de surveiller.

Pour revenir à la gestion gouvernementale, on n'est jamais arrivé à protéger les personnes âgées dans les Ehpad. C'est une erreur monumentale, comme d'avoir dit que "l'avenir de l'épidémie est dans les mains des citoyens". Non, elle est surtout dans les mains des autorités. Il faut organiser le dépistage de masse par test PCR et/ou test antigénique, afin de trouver rapidement les personnes contagieuses et les isoler.

En plus de cela, cette fois-ci, on confine moins strictement. La situation est très mauvaise.

A l'approche des fêtes, la question est sur toutes les lèvres : pourra-t-on fêter Noël ?

C.H. : Si on se met à tester massivement début décembre, peut-être. On verra, mais on a peu temps pour organiser un dépistage de masse. Je ne suis pas très optimiste. Je ne crois pas que nous pourrons fêter Noël normalement.

Est-ce vraiment raisonnable de rendre visite à ses parents âgés ?

C.H. : Les personnes prudentes se feront tester avant de voir leurs proches. Mais le résultat du test n'arrive pas toujours le lendemain du test. S'il arrive trois jours après, même s'il est négatif, on peut avoir été contaminé entre temps. De toute façon les personnes âgées interagissent avec des personnes de tout âge, et en ce moment probablement 1% de la population est positive.

En 2020, Noël sera-t-il possible ?
En 2020, Noël sera-t-il possible ?

Devra-t-on "vivre avec le virus pour toujours", comme l'a annoncé un spécialiste de l'OMS ?

C.H. : On devra vivre avec le virus jusqu'à ce que l'on ait un vaccin. Mais quoiqu'il en soit, la stratégie du gouvernement qui est de dire que l'on va vivre avec le virus, de laisser les enfants se contaminer à l'école parce que ce n'est pas grave, qu'ils ne sont pas malades, ça, c'est un échec monumental. Et de dire que l'on va protéger les personnes âgées, c'est un échec tout aussi monumental.

Le virus est partout, il circule et passe d'un enfant à un adulte, à un vieillard etc. Et les personnes âgées sont prises en charge par des gens en général plus jeunes : médecins, infirmier·e·s, aide soignant·e·s...

Quand pourra-t-on retrouver une vie normale ? Quand disparaîtra la maladie ? Interviewé le 14 octobre, Emmanuel Macron annonçait : "Nous en aurons jusqu'à l'été 2021 au moins avec ce virus".

C.H. : Il navigue à vue, la réalité c'est qu'on n'en sait rien ! Cela dépend de la façon dont on gère l'épidémie. En Chine, l'épidémie est contrôlée et une vie normale a repris, en Nouvelle-Zélande aussi.

Diriez-vous qu'il serait plus sage de prolonger le confinement ?

C.H. : Fin novembre (date à laquelle le confinement doit se terminer, ndlr), il y aura encore beaucoup d'arrivées à l'hôpital et en réanimation et beaucoup de morts. On en sera à peu près là où on en est aujourd'hui, après être passé par un maximum. C'est-à-dire qu'il ne sera pas question de déconfiner. Je le répète : la seule solution c'est un dépistage massif et rapide de toute la population. Il faut commencer dès demain à préparer la stratégie qui consiste à confiner pour tester et isoler.

Que répondre à ceux et celles qui disent qu'il faut "continuer à vivre" ?

C.H. : Eh bien, de continuer à vivre et à enterrer les gens qu'on aime, de continuer à vivre et à mourir du Covid. Par ailleurs on a opposé les objectifs économiques et sanitaires, c'est une erreur. Avoir laissé circuler le virus a un coup économique énorme, alors que le même argent investi dans des tests massifs aurait donné des résultats bien meilleurs et on aurait pu vivre normalement beaucoup plus vite.

Dans la province de Hubei (où le Sars-Cov-2 a été initialement observé, ndlr), on a réussi à contrôler le virus de la sorte, et on continue de le contrôler. Pour fêter Noël, pour vivre normalement, il faut tester puis isoler. Aujourd'hui, on est obligé de confiner tout le monde, car le virus est partout, mais c'est le signe que la politique du gouvernement a été un échec.