Oui, les femmes ont le droit d'être "bruyantes"

Des manifestantes à Alger pour la journée des droits des femmes le 8 mars 2021
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Dans une société qui les silencie systématiquement, faire du bruit est pour bien des filles et des femmes plus qu'un choix : c'est un véritable acte politique.
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Au sein d'une époque de grands bouleversements où la libération de la parole se fait massive, les femmes n'en entretiennent pas moins un lien très compliqué avec leur propre voix. Dès leur éducation, bien des filles souffrent de cette injonction : leur voix, tout comme leur colère, doit être modérée, si ce n'est simplement tue.

A contrario des garçons qui, eux, ont du "caractère"... Et quand la voix devient un enjeu de genre, le bruit, lui, se fait force politique. C'est d'ailleurs un grondement sororal que l'on entend dans les manifestations féministes.

Les femmes bruyantes perturbent volontiers les machos et inspirent de nouvelles générations de jeunes filles libérées. Oui, les femmes ont le droit d'être bruyantes, et c'est même une très bonne chose.

"Prendre la place"

Tout ce qui a trait à la voix des femmes en dit long sur l'évolution de la condition féminine au fil des siècles. C'est ce que rappelle Veronica Rueckert, autrice de l'essai Outspoken: Why Women's Voices Get Silenced and How to Set Them Free ("Pourquoi les voix des femmes sont réduites au silence et comment les libérer") à la revue en ligne The Helm : "Les femmes ont toujours été contraintes à une relation dysfonctionnelle avec leurs voix", dit l'experte. Ce dont témoigne notamment la mode du corset dans les années 1700 et 1800, vêtement qui réduisait considérablement la portée de la voix des femmes en leur empêchant de respirer correctement.

Le bruit occupe une place tout aussi significative dans cette histoire, le mot lui-même s'opposant à l'idée d'une féminité socialement acceptée, autrement dit discrète et élégante. D'où le fameux adage réapproprié avec force ironie au sein des manifestations féministes des années 60 : "Sois belle et tais-toi". "Ma grosse voix était mal vue quand j'étais une jeune fille, dans les années 70", témoigne par exemple Viv Groskop, autrice d'un article du Guardian sur le sujet, pour qui faire trop de bruit revenait tout simplement "à prendre trop de place".

Oui, les femmes ont le droit d'être "bruyantes"
Oui, les femmes ont le droit d'être "bruyantes"

Pour la journaliste britannique, le succès de personnalités inspirantes comme Beyoncé ou Lady Gaga prouve que quelque chose a, timidement mais sûrement, changé. Les femmes "bruyantes" auraient enfin pris le pouvoir. Ou presque. Car bien des dirigeantes ne sont pas particulièrement connues pour hausser la voix. Theresa May et Angela Merkel par exemple ne sont pas les plus extraverties des oratrices, observe-t-elle.

Mais ce n'est pas du tout le cas de l'ancienne Première dame Michelle Obama, qui a contrario insiste sur l'impact contestataire du bruit au féminin : "Je l'admet : je suis plus bruyante que la moyenne des êtres humains et je n'ai pas peur de dire ce que je pense. Ces traits ne viennent pas de la couleur de ma peau, mais d'une croyance inébranlable en ma propre intelligence", affirme l'ex First Lady, autrice du best-seller autobiographique Devenir.

Le bruit est aussi une question de présence dans l'espace public, et politique.

"Faites du bruit !"

"En tant qu'adolescente et adulte, j'avais constamment honte de mon apparence et pendant un certain temps, alléger ma voix était devenu un moyen d'essayer de m'intégrer", témoigne de son côté l'autrice du blog Sounding Out !. Après des années de bruit tabou, la narratrice a finalement trouvé sa voix, et l'a embrassée.

"Au fil des ans, je suis devenue plus à l'aise avec la façon dont ma voix résonne. Pour moi, embrasser ma voix est aussi une sorte d'acceptation du corps. Mon corps prend de la place. Ma voix elle aussi prend de la place", détaille encore la blogueuse, qui fustige une vision profondément archaïque : "La politique de respectabilité" alimentant la rhétorique négative selon laquelle les femmes ne devraient pas faire de bruit.

Le bruit serait donc une question de force personnelle, mais aussi de rapports de pouvoir au sein d'un système hiérarchisé. C'est ce que démontre le stéréotype de la femme noire en colère, préjugés dont sont victimes des femmes politiques comme la Vice-présidente Kamala Harris. Ainsi pour Soraya Chemaly, autrice de l'essai féministe Le pouvoir de la colère des femmes, le cliché raciste de "la rageuse noire" prétend que les femmes noires feraient trop de bruit, chercheraient forcément la bagarre et le désordre.

Preuve en est que la diabolisation du bruit des femmes est aussi une forme de violence "institutionnelle" chargée de réprimer l'indignation citoyenne. Raison de plus pour scander "louder!" ("plus fort !") comme dans une salle de concert. Plus qu'une idée, un mot d'ordre générationnel. Ainsi Tchika, le premier magazine féministe pour enfants, a-t-il opté pour un slogan des plus éloquents : "Faites du bruit, les filles !". A bon entendeur.