Qu'est-ce qui se cache derrière les moqueries sur les accents ?

La glottophobie, cette discrimination fondée sur l'accent
La glottophobie, cette discrimination fondée sur l'accent
Stéréotypes régionaux, stigmatisation et discriminations sont à l'oeuvre derrière la glottophobie, qui fait l'objet d'une proposition de loi étudiée à l'Assemblée nationale.
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Derrière un sourire à l'écoute d'un accent chantant du sud, qui rappelle de douces vacances en bord de mer, se cache parfois une autre réalité, celle de la stigmatisation et de la discrimination des personnes qui parlent avec un accent. Cela porte un nom, la glottophobie, et sera bientôt sanctionné par la loi. Une proposition de loi allant en ce sens a en effet été étudiée ce jeudi 26 novembre à l'Assemblée nationale, et adoptée en première lecture.

"Quand je voyageais, on me disait toujours: 'ah, vous êtes d'ici !'. On était directement catalogués comme venant de tel endroit", raconte Élise*, 32 ans. Occupant un poste à haute responsabilité dans le journalisme, cette femme originaire de la région de Montpellier vient d'une famille où l'accent du sud est très prononcé.

Pendant tout son parcours scolaire, elle s'est attelée à gommer cet accent, n'ayant jamais considéré qu'il s'agissait d'un "sujet de fierté". Mais, "je n'avais rien conscientisé de tout cela avant de commencer mes études à Lyon, puis à Paris", poursuit-elle. En dehors de sa région natale, l'accent, quel qu'il soit, vient directement rappeler d'où l'on vient.

Cela ne devrait pas poser de problème en soi. Après tout, qu'est-ce que cela peut bien faire que l'on sache que l'on vient du nord, du sud, de l'est ou de l'ouest ou encore des Antilles à travers son parler ? Rien, en théorie. En pratique, les accents régionaux sont associés à de nombreux préjugés. "En France, on associe les accents régionaux à la ruralité et au manque d'éducation", souligne Maria Candea, maître de conférences à la Sorbonne-Nouvelle, contactée par Le Parisien.

C'est quoi, la glottophobie ?
C'est quoi, la glottophobie ?

"Les accents les plus discriminés en France sont ceux de la moitié nord"

"Mes collègues francophones ont toujours été très moqueurs, particulièrement mes collègues du sud de la France. J'avais le droit à 'mon consanguin préféré', 'campagnard', 'espèce de belge', 'apprends à parler' et j'en passe", témoigne ainsi pour La Voix du Nord Gaëtan.

Car parmi les différents accents, certaines régions sont plus discriminées que d'autres, à commencer par les habitants du nord. "On accepte un peu mieux les accents méridionaux parce qu'il y a une représentation positive du sud, mais c'est très ambivalent. Quelqu'un qui parle avec du soleil dans la voix ne pourra pas vous donner de conseils sérieux en matière de finance ou de prévention du terrorisme", ajoute Maria Candea.

C'est aussi ce qu'expliquait auprès du HuffPost le sociolinguiste Philippe Blanchet, qui a forgé le concept de glottophobie dans son ouvrage Discriminations : combattre la glottophobie. "Les accents les plus discriminés en France sont ceux de la moitié nord, dans les zones rurales, et les zones suburbaines (les banlieues). C'est-à-dire que si vous avez un accent populaire d'une grande ville de la moitié nord de la France ou un accent rural non méridional, c'est fortement stigmatisé."

"Non seulement les gens trouvent que ce n'est pas acceptable, mais en plus ils vont tenir des propos comme: 'ceux qui parlent comme ça ne sont pas éduqués, pas intelligents, pas beaux, sales. C'est aussi lié à d'autres aspects non linguistiques que sont les représentations et les stéréotypes que l'on se fait de ces groupes humains là", explique-t-il.

C'est souvent lorsqu'ils arrivent à Paris que ces Français porteurs d'un accent réalisent qu'ils ne sont pas "dans le moule", comme si l'accent venait rappeler qu'on ne correspond pas aux standards de la capitale. "J'avais peur que, dans le milieu du journalisme, cela fasse très provincial. Mon petit accent chantant faisait facilement sourire, même si ce n'était pas malveillant, on le remarquait", se souvient Céline*, née en région parisienne mais qui a grandi à Marseille. Pour éviter de se sentir différente, très vite, elle gomme son accent. Elle établit même une liste de mots à ne pas prononcer, comme "jaune" ou "rose". "Je ne voulais pas être démasquée", poursuit-elle.

Phénomène d'exclusion

Céline est loin d'être la seule à avoir ressenti ce fossé entre la région et la capitale. "Après avoir vécu grandi en Belgique jusqu'à l'âge de 3 ans, j'ai grandi à Biarritz, ce qui m'a donné un accent belgo-basque assez particulier. Plus tard, je suis venue à Paris pour mes études et, là, les moqueries étaient permanentes. Dans le milieu culturel, tout le monde parle de la même manière: si on ne se conforme pas à ce standard, c'est très difficile, surtout quand on prétend parler de Kant !", regrette l'écrivaine Diane Ducret, interviewée par L'Express.

"Lorsque j'ai présenté des émissions sur la chaîne Histoire, son directeur, Patrick Buisson, m'a carrément envoyée chez l'orthophoniste ! Encore aujourd'hui, je rêverais de pouvoir me laisser aller, mais je me surprends à m'efforcer de fermer les 'an' et les 'on'. La norme sociale est telle que je continue, malgré moi, de me contrôler", poursuit-elle.

Élise se souvient aussi, de son côté, d'avoir été blessée en arrivant à Paris pour ses études. Pas au sein de l'école qu'elle fréquentait, mais par la famille qui l'hébergeait alors. "Eux étaient vraiment de la bourgeoisie parisienne. Moi, à côté, j'étais la plouc de province, alors que j'étudiais au même endroit que leur fille. Ils me faisaient répéter des mots, comme si c'était divertissant pour eux", se souvient-elle.

C'est là tout l'enjeu principal derrière une loi contre la glottophobie. Car les moqueries à répétition, au-delà d'être stigmatisantes, peuvent créer un sentiment d'exclusion, et entraîner des discriminations dans la sphère professionnelle. Pour Élise, ces moqueries sont en fait "le symbole d'une relation de domination et d'un phénomène d'exclusion. On nous dit 'plie-toi, ressemble-nous plus', ce qui gomme et lisse la diversité", estime-t-elle.

Un phénomène d'exclusion tellement ancré qu'elle-même reproduit parfois ce schéma. "Je ressens parfois une petite fierté d'avoir réussi à gommer mon accent, et quand j'entends ma famille prononcer des mots comme 'rose', je vais moi-même être glottophobe ! Dans le milieu professionnel, si j'entends un fort accent, je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il doit desservir la personne", avance la jeune femme, très consciente d'avoir intériorisé ce schéma.

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