Une compagnie aérienne souhaiterait cacher les mères qui allaitent

Elle allaite son bébé en plein vol, on lui demande de se couvrir.
Elle allaite son bébé en plein vol, on lui demande de se couvrir.
On ne compte plus le nombre de fois où "la pudeur" n'est rien de plus qu'un argument d'autorité patriarcale. Et dans le genre, cette initiative de la compagnie aérienne KLM Airlines fait fort.
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"Tous les passagers ne sont pas à l'aise avec l'allaitement dans leur voisinage et parfois, ils se plaignent au personnel de cabine". C'est ainsi que la compagnie aérienne néerlandaise KLM Royal Dutch Airlines explique l'initiative qu'elle pourrait prochainement mettre en place : exiger des mères allaitantes qu'elles se couvrent. Et ce pour "assurer la paix" au sein des vols, poursuit le chargé de communication sur Twitter. Avant d'ajouter, l'air de rien : "Bien sûr, l'allaitement est autorisé à bord. Cependant, en tant que compagnie aérienne internationale, nous transportons des passagers d'horizons divers".

Ces publications déroutent par leur ambiguïté. Si le community manager précise que la compagnie "[essaie] de trouver une solution acceptable pour tous et respectueuse du confort et de l'espace personnel de chacun", on imagine hélas de quel côté la balance peut éventuellement pencher en cas de "désagréments". Nous, paranos ? Pas du tout : le mois dernier, alors qu'elle nourrissait son bébé, une voyageuse s'est vue fortement "invitée" à couvrir sa poitrine. Sous la demande insistante d'une hôtesse de l'air. Et ce afin "de ne pas offenser" les passagers. Et quelle était le nom de la compagnie ? KLM.

L'allaitement en public, ce vieux tabou

Sur Facebook, Shelby Angel (la mère en question) a affirmé se sentir "mal à l'aise et non respectée" durant ce vol reliant San Francisco à Amsterdam. "Voici un avertissement à toutes les mères qui allaitent : ne volez pas avec KLM", dit-elle. Indignée, elle a déposé une plainte dans les heures qui ont suivi.

Mais KLM ne fléchit pas. Selon la passagère, la compagnie aurait affirmé qu'une telle demande "était conforme à la politique de KLM Airlines". Et KLM s'est même permis, douce ironie, un petit tweet où passagers en couleurs et passagers en noir et blanc partagent les sièges. Le sous-titre ? "Notre expérience de vol vous fera oublier la notion du temps". Nous, on y voit plutôt un grand bond dans le passé, du style morale rétrograde en vol plané. Un geste qui ressasse le tabou de l'allaitement en public, cette pudibonderie trop inavouée qui opprime les mères.

 

Dans bien des pays, comme le Royaume-Uni, il est illégal d'exiger d'une mère qui allaite de "se couvrir". Et pourtant, le réflexe persiste. Bien souvent, on jette l'opprobre sur les femmes qui donnent le sein, où qu'elles soient. Dans la salle d'attente d'un hôpital, comme ce fut le cas d'Ariana Elders. Dans un parc (coucou Dartford). Dans une zone commerciale (ici, à New York). Voire même, dans une garderie - c'est qui est arrivée à Jennifer Mancuso, en Ohio. En plein restaurant, une citoyenne américaine à qui l'on exigeait le "respect d'autrui" avait trouvé une habile pirouette : se couvrir...le visage.

Quelle que soit la situation, c'est toujours celle qui allaite qui se doit de culpabiliser. Pour des injonctions et fantasmes dont elle n'est pas responsable et contre lesquels elle ne peut rien faire, si ce n'est se taire. "Les attitudes négatives à l'égard de l'allaitement en public découlent de la sexualisation excessive du corps des femmes", déplore l'organisation Equality Now.

De son côté, Stylist parle carrément d'une "culture de la honte" et on ne saurait mieux dire. Les lois semblent bien élastiques dès lors qu'une poitrine s'affiche et offusque les esprits trop tordus au nom d'une soi-disante bienséance. "Ce sont des valeurs obsolètes qui recouvrent le corps des femmes de honte", cingle en ce sens Shelby Angel sur Facebook. Pour son prochain vol, la passagère américaine compte bien privilégier la compagnie qui respectera "[son] autonomie corporelle et [son] droit de prendre soin de [ses] enfants de la meilleure façon possible". On lui souhaite de tout coeur, ainsi qu'à celles qui, un jour ou l'autre, risquent de subir les mêmes outrages.