6 super films de réalisatrices françaises à voir au moins une fois dans sa vie

"L'une chante l'autre pas", un grand film féministe d'Agnès Varda.
"L'une chante l'autre pas", un grand film féministe d'Agnès Varda.
Sororité et ciné : dans leur fanzine "Ce n'est pas joyeux, mais c'est vivant", Pauline le Gall et Aurore Carric rendent hommage à dix films français, et à ses dix réalisatrices. L'occasion de délivrer un top parfait pour tout·e cinéphile féministe qui se respecte.
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"Je ne dis pas que le cinéma résout tout. Je ne dis pas qu'il aide, qu'il soigne, je ne dis pas qu'il nourrit. Je dis que quand j'ai un problème, je me tourne toujours vers les écrans. C'est comme ça". Elle est pleine d'espoir, de sororité et de bonnes ondes féministes, la revue à prix libre de la journaliste Pauline Le Gall et de l'illustratrice Aurore Carric (alias Barbusse Buro).

Ce n'est pas joyeux mais c'est vivant, car tel est son nom, est - c'est son autrice qui l'énonce - un "petit voyage introspectif et personnel" au coeur de dix films français, méconnus, mémorables, magnifiques, et des réalisatrices à qui l'on doit ces moments de cinéma alternatif. Et même que tout cela se commande ici.

Au fil des cinquante pages de ce fanzine, traversées d'esquisses colorées et subtiles, l'on (re)découvre l'art d'Agnès Varda et de Céline Sciamma, de Diane Kurys et de Chantal Akerman. Comme un écho stimulant au fameux "regard féminin" décrypté par Iris Brey dans son ouvrage éponyme. Rédigé en plein confinement, ce petit guide subjectif dit avec éloquence le pouvoir des films en période d'incertitudes, notamment quand ces oeuvres investissent un panorama artistique encore trop peu inclusif.

Un pouvoir émotionnel, transgressif, politique.

Résultat, l'on en ressort avec des envies de séances nocturnes. Oui, mais quels films faut-il à tout prix privilégier ? Pas de panique, Pauline le Gall nous en recommande six, du film culte au futur classique du ciné hexagonal.

"L'une chante l'autre pas" d'Agnès Varda (1977)

"L'une chante l'autre pas", pour s'initier au cinéma d'Agnès Varda.
"L'une chante l'autre pas", pour s'initier au cinéma d'Agnès Varda.

Le pitch : L'histoire d'amitié entre deux femmes que tout sépare, Suzanne, mère de famille, et Pauline, étudiante. Un récit étendu sur 15 ans qui nous parle de droit à l'avortement, de luttes et du Planning Familial.

L'avis de l'experte : "Je suis venue vers ce grand film via l'association féministe Women do Stuff (dont je fais partie). C'est une oeuvre émouvante qui parle de sororité, de cette amitié qui unit les femmes entre elles, et de la manière dont ces relations peuvent porter des messages politiques. L'une chante l'autre pas a d'ailleurs été un vrai modèle pour les militantes de l'époque et leurs combats. Entre autres car Agnès Varda nous parle ouvertement de l'avortement et de notre droit à disposer librement de nos corps.

Je me suis demandé pourquoi L'une chante l'autre pas n'était pas plus connu : toutes les femmes devraient le voir. Des films comme celui-ci, nous avons envie de les faire vivre et de les partager, pour faire perdurer notre matrimoine. Assurer une circulation des regards entre les films et leurs spectatrices, entre les générations."

"Diabolo Menthe" de Diane Kurys (1977)

"Diabolo menthe", mélancolie, filles en fleur et classeurs de lycée.
"Diabolo menthe", mélancolie, filles en fleur et classeurs de lycée.

Le pitch : En ce début des sixties, nous suivons le quotidien de Anne, jeune ado de treize ans, et de sa grande soeur Frédérique, entre rentrée des classes et désillusions du jeune âge, révoltes, flirts et conflits parentaux...

L'avis de l'experte : "C'est un film que j'aurais tant aimé découvrir ado. Comme L'une chante l'autre pas, Diabolo Menthe mêle intimisme, sororité, politique et événements de son époque. Diane Kurys n'avait que 27 ans quand elle l'a réalisé. Et visuellement, c'est juste sublime. A travers les cadrages, la cinéaste joue beaucoup des effets de symétrie – rétrospectivement, on pense presque au cinéma de Wes Anderson.

Diabolo Menthe parle donc de l'adolescence mais aussi de la fin du gaullisme (juste avant mai 68), du conflit des générations, de la deuxième vague du féminisme (par petites touches, en évoquant le port des collants par exemple, désiré par l'ado, refusé par la mère) mais aussi des discriminations (comme l'antisémitisme). Quand elle est dépeinte à l'écran, la jeunesse semble bien souvent mutique, comme détachée des réalités sociales. Et dans Diabolo Menthe, ce n'est pas du tout le cas ! Il suffit d'écouter de ce que racontent ces héroïnes.

Au fond, c'est un film qui nous parle de la colère de l'adolescence, et de l'incompréhension ou de l'inattention que cela génère : les jeunes filles qui se rebellent ne sont jamais prises au sérieux. En nous parlant de politique, le film nous souffle que ce n'est pas qu'une question de "crise d'adolescence", non, c'est bien plus grand que cela. Et puis il y a ce dernier plan, si éloquent, qui vous hante longtemps après la séance"

"Rue Cases-Nègres" d'Euzhan Palcy (1983)

"Rue Casse-Nègres", une leçon d'histoire trop méconnue.
"Rue Casse-Nègres", une leçon d'histoire trop méconnue.

Le pitch : Situé dans la Martinique des années trente, ce film dépeint la vie des travailleurs noirs, oeuvrant dans les plantations de cannes à sucre, et celle de José, orphelin dont l'avenir n'est pas encore tout tracé. D'après le roman de Joseph Zobel.

L'avis de l'experte : "Quand j'ai visionné le film enfant, à l'école, je n'avais aucun bagage historique et éducatif suffisant pour comprendre tout ce qu'il évoque : la colonisation, et le fait qu'à la fin de l'esclavage, l'exploitation des Noirs ait encore perduré sous d'autres formes - ces travaux laborieux aux salaires de misère. De par son sujet et la façon dont il le traite (à hauteur d'enfants), cette oeuvre est exceptionnelle.

Mais ce qui la rend si spéciale, c'est aussi l'histoire de sa jeune réalisatrice. Euzhan Palcy a découvert le roman de Joseph Zobel à 17 ans seulement et s'est jurée de l'adapter. Elle a donc étudié le cinéma toute seule, puis est allée poursuivre son apprentissage à Paris. Le projet a été refusé par plein de producteurs qui ne voulaient pas 'se mouiller'. Heureusement, il été soutenu par des personnalités comme Aimé Césaire et François Truffaut – qui a beaucoup aimé le scénario.

Au final, Euzhan Palcy a été la première Antillaise a obtenir l'aide du CNC. Ensuite, elle est allée travailler aux Etats-Unis car la France lui offrait trop peu d'opportunités artistiques. Hélas, je doute que les choses auraient été réellement différentes aujourd'hui pour une réalisatrice noire..."

"Travolta et moi" de Patricia Mazuy (1993)

"Travolta et moi", l'adolescence autrement.
"Travolta et moi", l'adolescence autrement.

Le pitch : Une adolescente fan de John Travolta (Grease vient de sortir) rencontre un garçon, et tombe amoureuse. Mais pourra-t-elle revoir son crush alors que ses parents l'obligent à surveiller la boulangerie familiale ?

L'avis de l'experte : "Pensé pour la chaîne Arte dans le cadre d'un festival thématique intitulé "Tous les garçons et les filles de mon âge", Travolta et moi est très culte dans le milieu cinéphile. C'est un téléfilm, et l'une des plus belles oeuvres que j'ai pu voir sur l'adolescence. Patricia Mazuy relate très bien cette rage que l'on éprouve ado. En dépeignant l'univers intérieur de sa protagoniste et la complexité de ses émotions, elle délivre un film à la fois naturaliste, romantique et onirique.

Romantique au sens le plus dramatique, voire tragique du terme - sans vouloir spoiler bien sûr. Comme bien des oeuvres du genre il y a tout un aspect "coming of age", c'est à dire une dimension initiatique, le passage de l'enfance à l'âge adulte, la découverte de la sexualité, le désir d'émancipation hors du carcan familial. La séquence finale est inoubliable, comme le regard de cette actrice trop méconnue qu'est Leslie Azzoulai".

"La captive" de Chantal Akerman (2000)

"La Captive", pour (re)découvrir Proust et Akerman.
"La Captive", pour (re)découvrir Proust et Akerman.

Le pitch : L'histoire d'amour obsessive entre Ariane (Sylvie Testud) et Simon (Stanilas Merhar).

L'avis de l'experte : "C'est un film inspiré de l'oeuvre d'un auteur cher à mon coeur : Marcel Proust. Si ce n'est qu'ici, la fameuse Albertine ne s'appelle pas Albertine mais Ariane. Chantal Akerman nous fait épouser le regard de cette femme, au lieu de se limiter à la première personne proustienne. En ouvrant une fenêtre sur elle, elle nous fait partager l'expérience féminine. Et, en même temps, capte l'essence de A la recherche du temps perdu.

Proust, c'est un auteur parfait (surtout en temps de confinement), mais c'est aussi l'un des romanciers les plus "inadaptables" qui soient. Mais la cinéaste relève si bien le défi que La captive est tout autant une judicieuse initiation à son cinéma qu'à l'oeuvre de l'auteur : c'est magnifique, épuré, très personnel. Et plein de justesse. Comme lors de cette scène où Akerman s'attarde parcoure de sa caméra les profils de prostituées au sein du Bois de Boulogne. On ressent là son "regard féminin" : ce n'est jamais voyeuriste, mais très subtil et authentique".

"Atlantique" de Mati Diop (2019)

"Atlantique", récompensé au dernier festival de Cannes.
"Atlantique", récompensé au dernier festival de Cannes.

Le pitch : Dakar : que va donc devenir la jeune Ada alors que son amant, Souleiman, a décidé de partir pour l'Espagne ? Alors que celle-ci doit se marier, ce départ inattendu pourrait bien changer sa vie.

L'avis de l'experte : "A l'instar de Portrait de la jeune fille en feu, Atlantique est un film qui est très bien accueilli à l'étranger malgré une réception plus mitigée en France – même s'il a reçu le Grand Prix du Festival de Cannes en 2019. Et comme dans le film de Céline Sciamma, l'océan joue là encore un rôle primordial - Mati Diop le filme d'ailleurs d'une façon mémorable, tout comme elle s'attarde sur les visages de ses personnages. C'est une oeuvre contemplative sur la séparation et l'absence des êtres, mais aussi sur la solidarité féminine, qui porte en lui un message : quand les hommes s'en vont, les femmes continuent de porter tous les soucis. Comme une charge?"