Le confinement a-t-il rendu la campagne "glamour" ?

Après le confinement, vers une glamourisation de la campagne ?
Après le confinement, vers une glamourisation de la campagne ?
Avec le confinement, la campagne serait-elle devenue glamour aux yeux des citadins ? C'est ce que laissent à penser les nombreuses études dédiées à "l'exode sanitaire" des populations urbaines. Un phénomène qui suscite bien des réflexions quant à notre rapport au monde. Le journaliste et essaysiste Jean-Laurent Cassely nous explique tout.
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On les a tant pointés du doigt, ces citadins partis en masse vers nos campagnes dès les premières annonces présidentielles du confinement national. Sans oublier tous ces artistes évoquant leur résidence secondaire. Railleries et jugements se sont enlacés pour désigner un phénomène bien plus large qu'un bête "bashing" : le curieux regard que portent les résidents urbains sur la campagne. "La" campagne, déjà, comme s'il n'y avait qu'une seule idée, authentique, de cette France éloignée des villes - et de leurs confusions modernistes.

Mais à l'heure du déconfinement et des bilans qu'il engendre, des questions persistent. Quelle est donc cette campagne pensée comme un lieu idéal d'isolement en temps de pandémie ? N'est-elle pas justement trop idéalisée, si ce n'est glamourisée ? Celles et ceux qui s'y sont aventurés risquent-ils d'y rester ? Et qu'est ce que cela raconte au juste sur ce que l'inconscient collectif perçoit à travers la dualité "ville et ruralité" ?

Des interrogations complexes qui ne laissent pas Jean-Laurent Cassely indifférent, loin de là. Ce journaliste et essayiste (No Fake, Editions Arkhê), expert des problématiques urbaines, a pour habitude de décrypter ce type de phénomènes et mouvances du côté de Slate.fr. Pour Terrafemina, le spécialiste éclaire nos lanternes. Et passe au crible les notions d'exode sanitaire, de "rural chic" et autres "imaginaires du terroir"...

Terrafemina : On a beaucoup glosé sur le départ des citadins, et notamment des Parisiens, à la campagne. Mais qu'en est-il réellement ?

Jean-Laurent Cassely : En s'attardant sur cet "exode sanitaire" pour la Fondation Jean Jaurès, nous avons relevé avec Jérôme Fourquet que 4 % de la population globale (tout âge, toute profession) avait changé de résidence pendant le confinement. Chez la catégorie des Parisiens CSP +, on arrive carrément à 17 %. Ce sont les mêmes chiffres qu'avait observés Orange en suivant les lignes de ses abonnés.

On estime aujourd'hui que 400 000 personnes sont parties concernant Paris intra-muros... et plus d'un million sur la région parisienne ! C'est énorme. La majorité des citadins ne sont pas partis, mais la proportion qui a bougé est considérable. Ce n'est donc pas un épiphénomène.

A l'heure du déconfinement, on constate que deux catégories de personnes ont participé à cet exode : les adultes d'âge moyen, plutôt aisés, actifs, qui ont une résidence secondaire, ou bien ont opté pour une location Airbnb, ou se sont fait prêter une maison par la famille... Et celle des jeunes actifs qui travaillent (des profils juniors, des stagiaires, des étudiants) qui d'ordinaire vivent dans des petits appartements en ville, des deux-pièces, ou en coloc.

La "distribution" de leur exil n'est pas précise puisqu'elle concerne toute la France : leurs parents, de jeunes retraités en majorité, habitent un peu partout – à la campagne, dans le périurbain, dans des villes grandes ou moyennes, dans le Grand Est, en Lorraine, en Ardèche, dans le Lot, le Cantal ... Dans le cas des jeunes actifs, la situation géographique est moins dictée par l'envie précise d'un cadre de villégiature idyllique que par les circonstances de cette période.

Les citadins en plein exode ?
Les citadins en plein exode ?

Aujourd'hui se pose évidemment la question de la permanence de cet exode. Va-t-il durer ? Était-ce éphémère ? Ou va-t-on assister à une relocalisation à la campagne des populations citadines ? En ce qui me concerne, je pense que cela restera éphémère. Ne serait-ce que parce que toutes ces personnes sont contraintes de vivre autour de leurs lieux de travail, et doivent entretenir leur réseau professionnel – surtout les jeunes actifs.

De plus, avec la crise économique que nous vivons, les gens n'auront pas forcément les moyens de déménager tout de suite, ils seront plutôt dans une attitude attentiste, une fois la grosse frayeur passée.

Comment expliquer cette fuite hors de Paris et cette idéalisation de la campagne ? Celle-ci n'est-elle pas romantisée par les citadins ?

J.-L. C. : Avec ce confinement, on a pu observer des phénomènes et des envies populaires déjà bien perceptibles auparavant. Le confinement et le coronavirus ont été des accélérateurs et des effets de loupe mis sur des tendances préexistantes : le e-commerce, le circuit-court, le Drive fermier, le télétravail, la relocalisation à la campagne en général.

Et le rejet des villes est également un sujet au coeur des réflexions des urbanistes depuis une décennie. Tous les jours, des gens quittent les villes et s'installent à la campagne et dans des villes qu'ils jugent à taille humaine, s'installent en permaculture, etc. Pour beaucoup, ce départ était peut être un vague projet, que le confinement est venu concrétiser.

En période de crise, il faut dire que la carte de France a comme été inversée. Ceux que l'on considère généralement comme les "gagnants", les privilégiés, ceux qui habitent en ville, sont presque devenus les laissés pour compte de l'épidémie : ils restaient entre eux, dans leurs petits appartements, sans pouvoir sortir, avant de s'agglutiner sur le canal Saint-Martin (et d'être critiqués pour ça)... Cette opposition entre la vie parisienne et le reste de la France va probablement sortir renforcée de ce confinement.

Des campagnes confinées à la "campagne Instagram".
Des campagnes confinées à la "campagne Instagram".

En traînant sur Instagram, on constate effectivement une romantisation de la ruralité. L'esthétique qui revient est bien souvent la même : celle des vacances, de la villégiature, de la campagne "baba cool", repensée à la mode Instagram. Elle se décline beaucoup sur les sites américains. C'est la campagne des petites loupiotes et des tablées champêtres, une réécriture pour la jeune génération d'une mythologie déjà perceptible dans les publicités des années 90 : l'imaginaire des terroirs.

Il y a cependant quelque chose d'autre qui s'écrit derrière ces représentations : l'idée que les luttes sociales se sont longtemps cantonnées aux villes. Et qu'aujourd'hui, l'on est train de tourner le dos à cela. Peut-être car par-delà les phénomènes de gentrification, les villes sont devenues des endroits inaccessibles, où la qualité de vie s'est dégradée. La compétition sociale y est de plus en plus violente. Les gens associent désormais l'urbain à tous ces problèmes, et plus vraiment à l'idée de progrès. La ville est devenue le noeud de toutes les tensions : celles de l'hyper-croissance, de l'hyper-consommation et de l'aliénation publicitaire.

Alors qu'à l'inverse, on a l'impression qu'à la campagne, on va être protégé de toutes ces tensions, adopter un mode de vie plus sain et plus lent. C'est une question de rythme et de temporalité : on associe la ville à la vitesse, et la campagne à la tranquillité. Oui, la campagne avec un grand C, cette campagne un peu mythique que l'on ne sait pas vraiment situer sur une carte, fait fureur (auprès des jeunes urbains notamment), et cela se comprend : on l'envisage comme le lieu des possibles, des marges de manoeuvre, de la réinvention des vies citadines et des modes de consommation différents.

Un exil éphémère ?
Un exil éphémère ?

A travers l'inconscient et l'histoire populaires, il y a aussi cette idée selon laquelle la ville est forcément associée à la propagation des maladies (alors que la relation entre la densité des territoires et la propagation du virus n'a pas du tout été prouvée). A l'inverse, l'on pense que le rural en serait davantage protégé.

Cette conception des lieux ruraux se retrouve dans les discours survivalistes et collapsologues. Mais aussi dans tous ces films-catastrophe américains, où les héros fuient la ville quand tout "foire" et provoquent des embouteillages monstre sur l'autoroute.

Paradoxalement, cette poétique du temps long se traduit donc par l'instantanéité des posts Instagram. Dans cet article mis en ligne sur Slate, vous parlez d'une véritable mode : celle du "rural chic" et de la "campagne Instagram"...

J.-L. C. : Oui, car l'on observe sur Instagram cette tendance des campagnes assez luxueuses, instagrammables par définition. Cela s'observe aussi à travers ce que mettent en avant certains chefs parisiens "hype" qui partent à la campagne et s'établissent dans un domaine, rachètent une ferme, ouvrent un restaurant au milieu de nulle part. C'est comme si la campagne était devenue un nouveau lieu d'exclusivité. Cela se perçoit à travers l'exemple du Barn, cet hôtel rural chic situé dans la forêt de Rambouillet. Dans ce cas, on consomme de la campagne.

Et puis il y a encore un autre rapport à la campagne : la branche plus communautaire et engagée. Une campagne plus accessible financièrement et plus reculée, qui rejoint les aspirations des néo-ruraux, avec un projet entrepreneurial derrière, qui ne soit pas forcément en rupture avec la société.

La campagne permet-elle vraiment l'isolement ?
La campagne permet-elle vraiment l'isolement ?

Derrière les tendances, cette attirance pour la campagne traduit-elle l'envie d'une rupture ?

J.-L. C. : Il faut comprendre qu'aujourd'hui, plus personne ne pense qu'en vivant au fin fond de la Bretagne ou de la Drôme, l'on va totalement se couper des autres. C'est impossible ! Que ce soit en termes de réseau téléphonique, de consommation ou d'infrastructure routière : Amazon et la 4G peuvent aller à peu près partout. Reste bien sûr le modèle zadiste, ce vrai point de rupture, mais il demeure minoritaire.

Désormais, Airbnb est partout dans les campagnes. L'idée selon laquelle il existerait une campagne tout à fait séparée de la société de consommation est déjà derrière nous. Internet a changé la donne car l'interconnexion généralisée fait que l'on se sent moins à l'écart. La vraie rupture est plus compliquée, fantasmée.

Mais je pense que les gens ne recherchent pas vraiment cette rupture, mais un meilleur équilibre, entre cette vie urbaine qui les épuise, et ce qu'ils imaginent être une vie plus calme et douce.