La romantisation du confinement, ce "luxe" de femmes privilégiées

Refugiée dans sa maison de campagne secondaire pendant le confinement
Refugiée dans sa maison de campagne secondaire pendant le confinement
Il faut se rendre à l'évidence : l'exceptionnelle situation de confinement pendant l'épidémie de coronavirus ne fait qu'exacerber les discriminations. Non content d'invisibiliser les femmes victimes de violences conjugales, les personnes sans-abris, le confinement met en lumière les privilèges de certain·e·s.
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"La romantisation de la mise en quarantaine est un privilège de classe". C'est ce slogan puissant qu'affiche une banderole déployée au détour d'une rue, en Espagne, dans un pays qui, à l'instar de l'Italie, est profondément touché par la pandémie de coronavirus actuelle et totalement confiné. Photographiée par l'instigatrice du compte @MemesFeministas ("les memes féministes"), cette punchline en dit long sur la situation de confinement que nous vivons, et sur ce qu'elle raconte de notre société.

Car ce confinement inédit ne rend que plus visibles de profondes discriminations sociales, déjà présentes, trop souvent ignorées. Dès lors, c'est une forme de lutte des classes qui émerge, entre celles et ceux qui ont tout loisir - et confort - à idéaliser cet isolement, et les plus précaires. Et si le confinement était un luxe de privilégié·e·s ?

Un luxe de conte de fées

C'est tout du moins ce que laissent à penser ces voix que l'on entend pas ou trop peu. Les caissières, infirmières, femmes de ménage, aides-soignantes, toutes celles qui n'ont pas droit au télétravail et prennent des risques au quotidien en s'exposant au virus. Ces "femmes invisibles" dont la santé mentale - et physique - est chaque jour violentée et menacée. C'est d'ailleurs à elles que s'adresse le collectif féministe "Notre corps, nous-mêmes" sur sa page Facebook en rappelant que, parmi les métiers les plus sollicités pour la gestion de l'épidémie, les femmes sont en première ligne.

"Majoritaires dans les métiers de l'enseignement, du soin, du care (assistantes maternelles, assistantes à domicile, femmes de ménage) et dans la grande distribution, pour des salaires souvent très bas, elles sont aussi celles qui réalisent la majorité du travail domestique, travail aussi invisibilisé que nécessaire socialement, d'autant plus dans la période qui s'annonce", déplore le collectif militant.

Face à cette double-peine (des professions sous-payées et à risques), que prévoit le gouvernement ? Quand la question des primes est évoquée, le ministre de l'Action et des comptes publics Gérald Darmanin répond sans bafouiller : "La meilleure prime qu'on peut donner aux soignants, c'est de respecter les gestes sanitaires". Preuve en est que ce confinement est affaire de violences sociales.

 

Privilèges encore, lorsque l'on s'attarde sur certains "Journaux de confinement" mis en ligne. Dans les pages du Monde, l'écrivaine Leila Slimani compare cette situation au conte de La Belle au bois dormant. Et en direct de sa maison de campagne "où [elle] passe tous [ses] week end depuis des années", dit-elle, elle ironise : "Nous rêvions d'un monde où on pourrait, depuis son canapé, regarder des films, lire des livres, commander à manger. Nous y voilà, ne bougez plus, vos voeux sont exaucés".

L'autrice perçoit en ce confinement (en résidence secondaire) une véritable "aubaine" d'écrivain. "Soyez certain que dans des centaines de chambres du monde entier s'écrivent des romans, des films, des livres pour enfants, des chansons sur la solitude et le manque des autres. Je pense à mon éditeur qui va crouler sous les manuscrits", dit-elle encore. Mais les infirmières, aides-soignantes, caissières, goûteront-elles à l'unisson à cette tant attendue "solitude" ? Sont-elles en mesure de poétiser "le manque" ? Ou plus encore leurs week-end, quand une grande partie d'entre elles sont appelées à travailler le dimanche ?

"Le 'Journal de confinement' de Leïla Slimani est proprement indécent", s'indigne en retour le site Diacritik. Le média indépendant voit là un texte "déplacé" qui dit l'hébétude "d'une bourgeoisie qui se rêve écrivain, écriture en temps de pandémie mais qui n'exhibe que sa folie de classe, à l'heure où les gens meurent".

On le dit, et on le répète : la romantisation du confinement est un privilège de classes. Alors que l'autrice rédige ses carnets de bord de sa maison de campagne, "les ouvriers partent travailler au péril de leur vie, tout s'effondre : Le loisir du confinement, l'ennui dans le confinement, le confinement est, hélas, tout aussi terrible qu'il soit, un privilège de classe", cingle encore la revue en ligne. Un privilège si intériorisé pourtant que peu s'en rendent compte.

 

Pour preuve, la sociologue au Centre de sociologie des organisations Alizée Delpierre a adressé une tribune dans Libération afin de rappeler l'essentiel. Un texte salutaire où elle évoque les dangers encourus durant cette crise par "toutes ces femmes qui travaillent chez les autres", des gardes d'enfants aux femmes de ménage. Risques sanitaires mais également économiques : ne pas pouvoir assurer ses heures de travail, ne pas être rappelée par son employeur, perdre son unique source de revenus, être d'autant plus vulnérable financièrement, tout en ayant, pour beaucoup, une famille à nourrir.

"Il semble que le cas des travailleuses à domicile en cette période de crise cristallise la fragilité plus générale de l'ensemble des travailleurs et travailleuses aux emplois précaires, qui ne cotisent pas tou·te·s pour bénéficier des aides au retour à l'emploi, et dont on ne parle pas", s'attriste à ce titre la sociologue. Fragilité, aussi, des femmes victimes de violences conjugales et des femmes sans abri, de celles qui, à domicile, subissent une charge mentale d'autant plus redoutable (entre travail et enfants), bref, de toutes ces femmes de l'ombre bien loin de s'ébrouer dans leur maison de campagne.

Face à ce confinement qui semble éloigner d'autant plus les privilégiées des autres, c'est tout un système qui doit être repensé, insiste Alizée Delpierre, et notamment "des modèles alternatifs de solidarité et d'entraide". Aux antipodes des contes de fées et des solitudes idylliques, c'est au gouvernement et aux politiques publiques d'agir aujourd'hui pour changer le cours d'une histoire qui, de son côté, s'énonce bien loin des résidences secondaires.