Surfer pour rester libre : l'incroyable histoire des petites rideuses du Bangladesh

Au Bangladesh, les filles se mettent au surf pour échapper aux mariages précoces et au travail forcé. Petit zoom sur leur histoire et la manière dont elles ont reconquis leur liberté en s'accrochant à leurs planches.
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Pendant deux ans, la photographe américaine Allison Joyce a suivi un groupe de 8 filles âgées de 10 à 15 ans qui se sont mises au surf pour échapper aux menaces qui pèsent sur les enfants au Bangladesh. Sur ses clichés, plein de douceur et de joie, on voit les fillettes rire et surfer ensemble, comme n'importe quelles jeunes adolescentes. Sauf que une fois hors de l'eau, la réalité est toute autre.

Mariages précoces et travail forcé : l'enfance volée des petites Bangladaises

Etre une fille au Bangladesh n'a rien de très joyeux. D'après l'association Girls Not Brides qui lutte contre les mariages d'enfants, c'est le deuxième pays au monde où il y a le plus de mariages précoces : plus de 3/4 des filles sont mariées avant leurs 18 ans. Et c'est le premier en ce qui concerne les mariages avant 15 ans (1/5 de la population féminine bangladaise).

De plus, un terrifiant rapport de l'UNICEF sur le Bangladesh rappelle que non seulement le viol, l'exploitation sexuelle et le trafic de femmes et d'enfants y sont monnaie courante, mais qu'en plus, ces commerces florissants ont encore de beaux jours devant eux. Il faut aussi mentionner le problème des fatwas, les vengeances prononcées sur les femmes considérées comme impures ou infidèles : dans ce pays musulman à 85%, elles ouvrent le bal à d'innombrables salves d'attaques à l'acide, de coups de fouet ou de canne, et autres supplices raffinés.

Mais ce ne sont pas les seuls dangers qui menacent les petites filles, loin s'en faut. L'association humanitaire Concern Worldwide estime que seulement 1/3 des femmes au Bangladesh savent lire et écrire : l'école étant payante, seuls les plus privilégiés y ont accès. Ce qui laisse 3 millions d'enfants dans les rues, dont une majorité de filles. Comme l'explique Allison Joyce à Refinery29, dans le sud -la région qui longe l'océan Indien-, elles sont envoyées dès leurs 7 ans vendre des cigarettes, des fruits secs et des babioles sur les plages pour aider leurs familles. A 10 ans, la plupart de ces petites marchandes de rue sont expédiées dans des familles aisées pour servir de domestiques, un emploi "plus convenable", avant d'être mariées le plus vite possible.

C'est pour éviter ce triste sort que certaines ont décidé de faire de la résistance : et pour cela, elles se sont armées de planches de surf.

Le surf pour rester libre

Leur histoire commence à Cox's Bazar. Avec ses 120 km, c'est la plus longue plage au monde ; et comme les touristes s'y attroupent, c'est aussi le principal lieu de travail des enfants de la région. C'est la que les "petites surfeuses du Bangladesh", comme les appelle Allison Joyce, ont rencontré leur mentor, Rashem Alam, 24 ans. Plus jeune, il a travaillé lui aussi sur la plage en louant des chaises longues aux touristes. Mais à 16 ans, il a appris à surfer seul, avec une planche empruntée. Et en 2008, il a fini par réussi à ouvrir son école de surf, qui compte aujourd'hui une cinquantaine de membres et qui tourne grâce à une collection de planches de seconde main, explique The Rider Post. Et alors que le sport était très majoritairement masculin, il a trouvé sa voie en commençant à prendre sous son aile les fillettes qui travaillaient sur la plage : il en coache actuellement une dizaine, âgées de 10 à 15 ans.

Ces heures sur l'eau sont leur seul exutoire, leur unique moyen d'évasion. Allison Joyce explique à The Independent : "Lorsqu'elles surfent, c'est le seul moment où elles ont la possibilité d'être des enfants, d'avoir confiance en elles et d'en attendre plus de leurs vies". Le regard fixé sur l'horizon, elles attendent les vagues à califourchon sur leurs planches en chantant du Bollywood : "Lorsqu'elles sont sur l'eau, c'est une coupure avec tout ce qui se passe sur terre. Elles sont intouchables.[ ...] Elles ne peuvent pas expérimenter cette liberté, hors de l'eau", ajoute la photojournaliste. Sur les vagues, elles retrouvent un peu de leur insouciance, de leur enfance volée. Elles apprennent à croire en elles, à voir au-delà des mariages et du travail de rue, à faire des projets. Le surf leur permet en fait d'envisager quelque chose d'autre, tout simplement : et c'est une immense richesse, pour ces fillettes qui n'avaient pour horizon que l'enfermement et les abus d'un mari qui a trois fois leur âge.

"Ma vie avant c'était fabriquer des bijoux, travailler, dormir, faire des bijoux, travailler, dormir" a confié Mayasha, 14 ans, à The Rider Post. "Mais depuis que j'ai commencé à surfer, je pense à mes rêves, et je me suis rendue compte qu'il y avait plein d'autres choses que je voulais faire".

Un avenir meilleur sur l'océan pour les Bangladaises ?

Faire en sorte que les filles puissent continuer à surfer est un défi de taille, dans la société conservatrice et musulmane du Bangladesh. Cela va sans dire qu'il n'est pas bien vu pour une femme de pratiquer une activité sportive au vu et au su de tous. Les hommes qui partageaient la plage avec les petites surfeuses les ont d'ailleurs menacées violemment, au point où M. Alam a été obligé d'avoir recours à la police pour protéger les filles, avant de déménager l'école pour garantir leur sécurité.

Mais le plus gros problème reste évidemment d'aller à l'encontre du poids des traditions et de la nécessité, afin de convaincre les familles de laisser leurs filles s'entraîner à danser sur les vagues plutôt que de travailler. En vrai Sisyphe des temps modernes, Alam se bat chaque jour pour les garder sur leurs planches, afin de tenir à distance le spectre du mariage précoce.

La première petite protégée d'Alam, Shoma, a déjà disparu pendant une semaine : sa mère l'avait envoyée travailler comme femme de ménage dans une famille riche. Alam avait été la voir en lui promettant de l'aider financièrement si elle laissait sa fille revenir. Quelques mois plus tard, Shoma grimpait sur la 3ème marche du podium lors de la compétition locale de la plage de Cox's Bazar : elle remporta la somme de 40 dolalrs, soit deux mois salaire en temps que femme de ménage. Sa mère fut convaincue au point où elle déclara en riant à Allison Joyce : "Elle se mariera quand elle le décidera. Elle ira peut être surfer à Hawaï un jour, alors...".

Et c'est là toute la beauté de l'engagement d'Alam : montrer que le surf, et plus largement, l'océan, peut ouvrir de nombreuses portes aux filles. En plus de leur enseigner comment se tenir sur une planche, il leur apprend la nage et les premiers secours, dans l'espoir que certaines pourront devenir maître-nageurs à leurs 18 ans. Tous les après-midis, il s'efforce de leur transmettre quelques notions d'anglais afin de leur offrir des opportunités dans le tourisme. Pour ces petites as de la glisse, le surf n'est pas un simple passe-temps mais une inspiration, une sortie de secours. C'est même devenu même la clé de leur émancipation : Allison Joyce a créé un fond pour financer leur éducation, et grâce à son reportage et aux joies du crowdfunding, elles ont assez pour aller toutes les 8 à l'école l'année prochaine. Elles n'avaient jamais encore eu de livres ou d'uniformes.

Véritable bouée de sauvetage, le surf aide les filles à éviter les écueils du mariage précoce, du travail forcé, et des abus sexuels ; et cette belle leçon d'humanité nous rappelle combien le sport peut être un instrument précieux dans la lutte pour l'empowerment des femmes.