Stefano Savona : « La place Tahrir était un espace de liberté »

Stefano Savona : « La place Tahrir était un espace de liberté »
Stefano Savona : « La place Tahrir était un espace de liberté »
Avec « Tahrir place de la Libération », le réalisateur italien Stefano Savona signe son neuvième documentaire, une chronique saisissante de la révolution égyptienne qui s’est tenue place Tahrir, au Caire, du 25 janvier au 11 février 2011. La justesse de son regard permet de plonger dans les remous de cette révolte historique, aux côtés de jeunes, de parents, d’enfants, et de vieillards. Rencontre tout en délicatesse et en ferveur.
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TF : Comment vous êtes-vous immiscé dans le quotidien des manifestants de la place Tahrir ?

Stefano Savona : J’ai dormi tous les soirs avec eux sur la Place, pendant près de deux semaines. Je devais de temps en temps retourner à mon hôtel pour recharger les batteries de mon matériel, mais la plupart du temps, j’étais avec eux. De toute façon, il était très difficile de quitter la place. Dès que je le faisais, les ennuis commençaient. La place était paradoxalement le lieu le plus sûr.

TF : Intégrer ce noyau dur de jeunes Egyptiens (Elsayed, Noha, Ahmed et les autres) ne fut pas difficile ?

S.S : Non, pas du tout. J’étais accepté. Ils avaient confiance en moi et j’avais confiance en eux. Je savais jusqu’où ils pouvaient aller dans la prise de risque, alors je les suivais dans leurs déplacements, quand ils allaient au centre de la lutte. Tout le monde se parlait sur la place Tahrir. Elle était un espace de liberté, les gens s’y sentaient chez eux. Et puis, je connais très bien l’Egypte, c’est le pays auquel je suis le plus attaché pour des raisons personnelles, notamment mes études d’égyptologie. Je m’y suis rendu plus d’une vingtaine de fois. Les gens sentaient bien que je ne débarquais pas.

TF : Quelle a été votre posture pour raconter les évènements ?

S.S : Je suis allé sur le terrain guidé par l’intuition, je ne connaissais pas vraiment en amont les données du problème. Il était capital pour moi d’éviter la posture analytique des télévisions qui couvraient la révolution. Quand je suis arrivé sur la Place, mon principal souci a été de trouver les protagonistes de mon histoire. Je voulais des gens qui puissent imprimer au documentaire quelque chose de vraiment personnel. Je me suis muni d’un petit appareil photo qui fait aussi office de caméra. Je pouvais jouer sur sa très faible profondeur de champ pour être au plus près des manifestants, pour incarner un regard qui vit les évènements de l’intérieur.

TF : On est frappé par la facilité avec laquelle ces jeunes hommes et ces jeunes filles ont franchi la barrière des sexes…

S.S : Oui, on ressentait une vraie liberté de dialogue entre ces jeunes, même entre les musulmans pratiquants et les autres. C’était lié, bien sûr, aux circonstances exceptionnelles, parce que dans la vie quotidienne, hommes et femmes s’observent, font attention. La relation entre les sexes est encore compliquée, mais depuis la chute d’Hosni Moubarak, les efforts pour maintenir cette liberté n’ont pas faibli. On observe un retour à la vie normale qui n’est pas un retour à la vie d’avant. Beaucoup de choses ont changé pour les gens, ne serait-ce que la confiance qu’ils ont en eux, la conscience qu’ils ont acquise de ce qui est possible et de ce qui est impossible.

TF : Comment avez-vous surmonté l’obstacle de la langue arabe ?

S.S : Je ne comprenais pas, sur le moment, leurs conversations, mais une fois la caméra éteinte, ils me traduisaient en anglais ce qu’ils s’étaient dit. J’ai ensuite retraduit tous les dialogues au moment du montage.  Mais cette incompréhension momentanée n’était pas un problème. Souvent même, je m’éloignais du groupe que je filmais, je plaçais juste un micro à côté d’eux, et je laissais mon regard flotter sur ce qui se passait ailleurs. Cette tension entre proximité et distance avec les évènements a vraiment nourri ma vision esthétique du documentaire, au moment même où je le tournais.

TF : Vous est-il arrivé de sentir à un moment que votre présence gênait, voire suscitait de la colère ?

S.S : Je ne me suis jamais senti menacé. Il y a bien eu un ou deux cas de mécontentement, mais c’est autre chose. Par exemple, à un moment, je filmais une jeune femme qui appartenait au groupe que je suivais, et derrière elle se tenait une femme voilée. Un homme m’a pris à parti et m’a reproché de me focaliser sur le voile pour travestir la réalité du pays et agiter l’étendard de l’islamisme. J’ai dû lui expliquer qu’elle était simplement dans mon champ de vision, il y a eu une petite bagarre, mais les Egyptiens avec qui j’avais sympathisé m’ont soutenu et ont apaisé la situation.

TF : Et avec l’armée [actuellement au pouvoir, elle a joué un rôle fondamental complexe dans la révolution], les rapports étaient-ils compliqués ?

S.S : J’avais toujours des problèmes avec l’armée, parce qu’en Egypte, il est interdit de la filmer ! Mais à chaque fois, je réussissais à expliquer les choses, à conserver mon matériel et mes images.

TF : Dans votre documentaire, très poétique et porté par une dramaturgie musicale, il y a cette très belle scène où un jeune homme récite un de ses poèmes, une ode à son pays, au changement, à l’amour...

S.S : Ce fut un vrai cadeau. Je ne savais pas du tout qu’il écrivait des poèmes ! Il m’avait juste dit qu’il était traducteur. C’était complètement imprévu. Je lui ai demandé par la suite de me le réciter à nouveau pour enregistrer un son propre et l’insérer en voix-off, en léger décalage avec les images. Comme dans les films sur les concerts rock des années 70 où l’image de la foule était dissociée de la musique jouée sur scène. Je ne voulais pas verser dans l’hyper-réalisme, qui est le contraire du réalisme. Ca tue la liberté du spectateur, en général. Je voulais que mon film se vive comme un parcours de liberté pour le spectateur, qu’il soit un organisme vivant, pas une machine qui se contente de marcher.

T.F : Le 12 février, le lendemain de la chute de Moubarak, vous filmez une femme prise d’angoisse, qui refuse de quitter la place, de peur que le président déchu ne revienne. Qu’avez-vous voulu dire ?

S.S : Je voulais montrer que mon film porte sur les jours de la révolution, du premier au dernier, jusqu’au 11 février, mais que celle-ci continue. D’ailleurs, le sentiment d’inquiétude de cette femme était très répandu. Cette scène relance l’histoire, elle est un pont entre la réalité du film et la réalité de l’Egypte.



Voir la bande annonce du film


Entretien réalisé par Elodie Vergelati


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