Port du voile et football : « la décision de la Fifa met en danger les jeunes femmes »

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Verra-t-on bientôt des footballeuses voilées fouler les terrains lors de compétitions internationales ? Oui, si l'on en croit la Fédération internationale de football (Fifa) qui s'apprête à modifier son règlement afin d’autoriser le port du voile lors des rencontres féminines. Une décision qui émeut Annie Sugier, présidente de la Ligue du droit international des femmes. « Nous avons perdu une bataille dans la guerre pour l'universalité du sport », déplore-t-elle. Interview.
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Terrafemina : Que pensez-vous de la décision de la Fédération internationale de football (Fifa) d’autoriser le port du voile sur le terrain lors des compétitions féminines ?

Annie Sugier : Nous nous battons sur ce sujet depuis 20 ans maintenant et nous avons pressenti ce revirement de situation et cette décision du Board (organe garant des lois du football, ndlr.) lorsque le port du voile s’est invité aux Jeux Olympiques de la Jeunesse en 2010. Les joueuses de l’équipe de football d’Iran s’étaient présentées voilées et, au nom du principe de neutralité du sport, avaient été radiées de la compétition, le règlement de la FIFA stipulant que « les tenues des joueurs ne doivent porter aucun signe politique, religieux ou personnel ». Mais finalement, la Fifa et la fédération iranienne de football se sont entendues afin de permettre à ces jeunes femmes de jouer avec un sweat-shirt à manches longues, un long short, des bas et, surtout, la tête couverte d’un foulard.
Or, à mon sens, cette négociation n’avait pas lieu d’être car les principales caractéristiques du sport sont la règle unique et la neutralité. Lorsqu’ils entrent sur un terrain, les athlètes se doivent de laisser aux vestiaires leurs vêtements mais aussi leurs convictions politiques et religieuses. C’est d’ailleurs en vertu de cette neutralité que, lors des Jeux de Mexico, en 1968, plusieurs athlètes noirs américains ont été exclus pour avoir levé leur poing ganté de noir sur le podium, afin de protester contre la ségrégation raciale. De même, lors des JO de Pékin en 2008, les athlètes français n’ont pas été autorisés à porter le badge « Pour un monde meilleur » destiné à montrer leur attachement aux droits de l'Homme.
Ainsi, non seulement la décision de la Fifa et du Board ne respecte pas les fondements du sport, mais elle met en danger les jeunes femmes d’origine maghrébines qui, elles, les respectent. Je pense notamment à Hassiba Boulmerka, cette athlète algérienne qui avait été menacée par des islamistes pour avoir couru en short lors des Jeux Olympiques de Barcelone, en 1992. Comment pourra-t-elle, désormais leur répondre qu’elle ne fait que respecter les règles de son sport ?

Tf. : Ce n’est pourtant pas la première fois que le voile est autorisé lors de compétitions sportives internationales ?

A. S. : Effectivement, c’est régulièrement le cas lors des Jeux Olympiques car le CIO a été le premier à céder sur ce point. Ainsi, alors qu’aucune délégation ne présentait de sportives portant le voile en 1992, une première y a été autorisée lors des JO d’Atlanta en 1996. En 2008, ce sont 14 délégations qui étaient voilées !
Par ailleurs, cette même année où il avait été interdit aux Français de porter leur fameux et imperceptible badge, la délégation iranienne ne comptait qu’une seule femme, voilée qui plus est, et en avait même fait son porte-drapeau. « Mieux vaut une femme voilée qu’une femme absente », avaient alors estimé les organisateurs face à la colère de plusieurs associations féministes. Or, l’un n’excuse pas l’autre. La règle 51 de la Charte Olympique exclut toute forme d’expression politique ou religieuse sur les terrains. Pourquoi ne devrait-on plus la respecter tout d’un coup ?

Tf. : Certaines footballeuses françaises de confession musulmane estiment que cette mesure est la preuve que l’on peut pratiquer un sport en gardant ses valeurs. Que leur répondez-vous ?

A. S. : J’estime qu’arborer un signe religieux sur un terrain de sport n’est pas un signe de respect des valeurs, d’autant plus lorsque les règles l’interdisent. La plupart des sportifs prêtent serment mais ne sont pas formés à respecter les valeurs du sport et son langage universel ; ils le devraient. On ne peut pas changer les règles et estimer que ça n’a pas d’importance ; cela relève du parjure.

Tf. : D’autres estiment que c’est une preuve d’ouverture d’esprit…

A. S. : Céder aux diktats de l’Iran, du Qatar, de la Jordanie ou du Koweït pour des raisons financières n’est pas un signe d’ouverture d’esprit. Par ailleurs, les athlètes Sud-Africains ont été interdits de Jeux Olympiques pendant presque trente ans en raison de l’Apartheid qui était appliqué dans le pays. Lors de leur retour à la compétition en 1992, ils n’ont pas gardé une chaîne aux pieds en mémoire des années difficiles qu’ils venaient de traverser. La politique et la religion n’ont pas leur place dans le sport car des gens meurent chaque jour en raison de leurs convictions politiques et religieuses. Le sport est l’un des rares domaines qui soit encore épargné et il doit le rester.

Tf. : Quelles peuvent être les conséquences, en France, de la décision de la Fifa si celle-ci est entérinée ?

A. S. : On peut craindre que les sportives, poussées par des groupes d’intégristes, se présentent voilées sur les terrains sans que les arbitres ne puissent rien y faire car la règle est d’ores et déjà tombée. Nous avons perdu une bataille dans la guerre pour l’universalité du sport. Afin que la décision soit acceptée – et signe de leur hypocrisie - les instances gouvernantes du sport ont osé décrire le voile comme un signe culturel.
La décision finale doit être rendue début juillet, après que les fédérations et les dirigeants se sont assurés que jouer au football avec le voile ne représentait aucun risque, notamment d’étranglement, pour les athlètes. D’ici là, nous espérons encore un revirement de situation…

Crédit photo : Reuters/Equipe féminine de football d’Iran juin 2011

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