Droits des femmes : le parent pauvre de l'Europe selon Caroline de Haas

Droits des femmes : le parent pauvre de l'Europe selon Caroline de Haas
Droits des femmes : le parent pauvre de l'Europe selon Caroline de Haas
Dans cette photo : François Hollande
Bien décidée « à ne pas laisser le champ libre en Europe aux populistes et à l’extrême droite », l’ancienne militante du parti socialiste et proche conseillère de Najat Vallaud-Belkacem Caroline de Haas se lance dans la bataille des élections européennes à la tête d’une « liste féministe ». Une démarche qui se veut une alternative à la politique menée actuellement par le gouvernement.
A lire aussi
Près de 8 pauvres sur 10 sont des femmes et des enfants, selon le Secours catholique
femmes
Près de 8 pauvres sur 10 sont des femmes et des enfants,...


Comme dit l’expression consacrée, sa lettre adressée au premier secrétaire du PS n’était pas piquée des hannetons. Après treize ans de militantisme au sein du parti de la rue Solférino, Caroline de Haas a rendu sa carte, certes sans ménagement mais non sans arguments. Lassée d’un mouvement politique incapable, aujourd’hui, de « transformer le réel » et qui a « fait reculer la gauche dans les têtes », désabusée par la réponse politique donnée après la déroute des municipales, la cofondatrice d'Osez le féminisme et ex-conseillère de la ministre des Droits des femmes écrit : « Je ne reproche pas au Parti socialiste de ne pas avoir renversé la table. Je lui reproche de n’avoir même pas essayé de la faire bouger. »

Se rappeler aux bons souvenirs du Parlement européen

Or, cette fameuse table, elle entend désormais la bousculer, en vue des élections européennes du 25 mai prochain, sous l’appellation « Féministes pour une Europe solidaire ». Des nouvelles listes, rassemblant militants politiques, associatifs et syndicaux, lancées dans au moins huit eurorégions et ce, afin de replacer « le droit des femmes au coeur des politiques publiques en Europe ». « Il y a urgence », clame Caroline de Haas, tête de liste en Ile-de-France. Elle explique, ici, pourquoi.

Terrafemina : « Depuis deux ans que la gauche est au pouvoir, j’ai le sentiment que nous avons plus géré que transformé », avez-vous écrit dans votre lettre de démission du parti socialiste. Partagez-vous le même constat concernant le ministère des Droits des femmes de Najat Vallaud-Balkacem dont vous étiez l’une des conseillères jusqu’en mai 2013 ?

Caroline de Haas : Pour la peine, mais je ne suis probablement pas très objective, j’ai le sentiment que sur ce point-là, nous sommes parvenus à faire bouger la société de manière importante. Et je ne suis d’ailleurs pas la seule, puisque beaucoup me le confirment sur le mode « au moins, il y a eu ça ». Rien que le fait d’instaurer un tel ministère et d’imposer la parité au sein du gouvernement, cela a remis le droit des femmes dans l’agenda politique. Mais cette question ne peut être circonscrite à l’action gouvernementale de Najat Vallaud-Belkacem.

Tf : C’est-à-dire ?
C.d.H. : Quand le gouvernement crée les emplois d’avenir d’abord à temps plein avant de les ouvrir au temps partiel, ce changement impacte négativement la situation des femmes de notre pays puisqu’elles occupent à 80% ces postes. Résultat, cela fige d’autant plus les inégalités de salaire. Même constat, quand il décide de faire le CICE (crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi, ndlr) en faveur des entreprises plutôt que d’investir dans les crèches et le pouvoir d’achat. Idem, lorsqu’il s’attaque à la réforme des retraites de manière à peu près identique à la droite, il ne met pas en place les moyens de réduire l’écart de 40% entre les femmes et les hommes. On le voit bien, si l’on isole l’action du ministère des Droits des femmes, c’est positif, mais si l’on élargit le tableau, le bilan est moindre.


Tf : Selon vous, le PS ne serait plus du côté des salariés et notamment des femmes, premières victimes de la crise économique. La vérité est-elle aussi brutale ?
C.d.H. : Lorsque le pouvoir en place privilégie une politique de l’offre pour relancer la croissance, ce qui revient à réduire les déficits et notamment les dépenses publiques, qui sont les plus touchées si ce n’est les femmes ? Ce sont elles les plus précaires, qui ont le plus besoin d’avoir accès aux services publique et qui composent, à hauteur de 85%, les familles monoparentales. Quand on fait un choix politique de cette teneur, on est manifestement plus aux côtés des chefs d’entreprise que des salariés. En outre, je rappelle que ces décisions prises sont fortement critiquées non pas par d’affreux gauchistes, mais par des organismes comme l’OFCE (Observatoire Français des conjonctures économiques, Ndlr) ou des prix Nobel tel Paul Krugman.

« Faute de courage politique, nous aurons encore dans 20 ans 13% de femmes maires »

Tf : À vous lire, pour ce qui est du droit des femmes, le PS ferait preuve d’une certaine hypocrisie. L’arrivée au pouvoir de François Hollande, au-delà de la question de la parité au sein de son gouvernement, n’a-t-elle rien changé ?
C.d.H. : Je n’ai pas employé le mot « hypocrisie » dans ma lettre et à bon escient, dans la mesure où la situation est bien plus compliquée que cela. La majorité, pour ne pas dire la globalité, des militants socialistes sont attachés à l’égalité femmes-hommes, c’est incontestable. Par contre, les organisations politiques, comme syndicales ou associatives, continuent de reproduire – malgré elles – les mécanismes de domination. Et je ne parle pas seulement des femmes dans ma lettre, observez bien l’origine sociale et le parcours des responsables politiques, la plupart sont issus des milieux favorisés. Or, si l’on aspire un tant soit peu à transformer la société, une réelle réflexion sur ce sujet me paraît indispensable. On ne fait pas disparaître les inégalités en claquant des doigts, nous sommes imprégnés de ces stéréotypes. Il suffit de regarder un plateau de télé où débattent les politiques pour s’en apercevoir ! Si l’on ne fait pas preuve de courage politique, nous aurons encore dans 20 ans 13% de femmes maires. Cette année, c’est la première fois, depuis que les femmes peuvent voter et se présenter devant les électeurs, que la proportion d’élues a baissé. Nous sommes ainsi passé de 14% à 13%. C’est la honte internationale, tout de même


Tf : Comment expliquez-vous une telle régression ?
C.d.H. : Les partis politiques ont, en premier lieu, présenté peu de candidates, environ 17% seulement. Et qui plus est, dans des villes difficilement gagnables. Mais j’aimerais, tout de même, revenir rapidement sur la question spécifique de la parité au gouvernement. Car, c’est un acte politique majeur qu’il s’agit de ne pas minimiser. Et qui a des répercussions aussi bien dans les médias – offrant, depuis deux ans, bien plus de visibilité aux femmes politiques – qu’aux tribunes des meetings. Ce n’est en rien suffisant, certes. La répartition des portefeuilles ministériels l’atteste : affaires sociales, jeunesse, santé, écologie… Mais, pas de ministère de l’Intérieur, des Affaires étrangères, l’Education nationale ou des Finances, soit les postes les plus importants au sein du gouvernement. La parité numérique est respectée, mais l’équilibre dans le partage des pouvoirs, non.


Tf : A vos yeux, après la victoire de mai 2012, Hollande a manqué l’opportunité historique d’ « imposer ce changement en Europe et de renégocier le traité budgétaire (…), de refuser le dogme de l’austérité ». Ces prochaines élections européennes sont-elles celles de tous les dangers ?
C.d.H. : A chaque élection, nous avons toujours l’impression d’être à la croisée des chemins, que le moment se veut historique, etc. Tout cela est un peu emphatique, il suffit de demander à ceux qui militent depuis une quarantaine d’années… J’hésite donc toujours à utiliser de telles expressions. Il n’empêche, nous sommes confrontés aujourd’hui à un rapport de force inédit en Europe avec les populistes et l’extrême droite. Or, j’ai bien l’impression qu’on leur laisse le champ libre sur le plan idéologique. Il faut donc mener la bataille pour le droit des femmes et contre l’austérité économique. L’Europe n’est pas un objet neutre, il n’existe pas une seule façon de la construire. Et pourtant, en ce moment, notamment à travers le dogme si symbolique des 3%, c’est bien le sentiment que nous avons. Il faut se battre contre ça.

Le droit à l'avortement menacé en Espagne, « sans que l’Europe ne bouge le petit doigt »

Tf : D’où la création des listes « Féministes pour une Europe solidaire » et vous concernant, un départ plutôt fracassant du PS…
C.d.H. : Pour la simple raison qu’il y a un sentiment d’urgence concernant le droit des femmes. En Espagne, pays voisin, le pouvoir en place est, tout de même, en train de supprimer le droit à l’avortement sans que l’Europe ne bouge le petit doigt. Et ce, sous la pression des lobbies réactionnaires et religieux. Sentiment d’urgence donc, mais aussi d’abandon. En Europe, les droits des femmes sont loin d’être pris en compte dans les politiques publiques. Deux exemples parmi d’autres en attestent : baisse des places en crèches et diminution ou stagnation des salaires des fonctionnaires. Pour le premier, je rappellerai qu’en Europe, 80% des tâches domestiques et parentales sont prises en charge par les femmes. Autant dire que ces arbitrages économiques affectent directement leur autonomie et réduisent d’autant plus leur possibilité de faire carrière. Quand à la question de la rémunération dans la fonction publique, notons là aussi que 70% des fonctionnaires sont des femmes. Dès lors, geler ce type de salaires ne fait que renforcer les inégalités de revenus entre les femmes et les hommes.

Tf : Comment expliquez-vous que le droit des femmes soit aussi difficile à défendre à Strasbourg ?
C.d.H. : Primo, pour la simple et bonne raison que l’Europe n’est que le reflet des Etats-nations. Et peu sont ceux qui s’en préoccupent réellement au sein de leurs frontières. Secundo, parce que ces thématiques touchent à l’intime, à la manière dont nous gérons nos vies et éduquons nos enfants. Il est donc logique que ces sujets entraînent plus de résistance que d’autres. Mais dire cela ne justifie aucunement que l’on soit timoré dans notre action politique. Nous avons été capables, au moyen notamment de directives européennes, de modifier les comportements des citoyens vis-à-vis de leur poubelle. Si ce n’est tout le monde, beaucoup désormais trient leurs détritus. Si nous avons réussi cela sur la question des vide-ordures, nous pouvons peut-être nous attaquer désormais aux violences faites aux femmes, non ? Un drame au quotidien qui concerne, je le rappelle, une femme sur trois en Europe…