"Mamas", la BD décomplexante qui questionne l'instinct maternel

"Mamas", la nouvelle BD de Lili Sohn qui questionne l'instinct maternel
"Mamas", la nouvelle BD de Lili Sohn qui questionne l'instinct maternel
Dans son troisième album, l'illustratrice et autrice Lili Sohn explore l'instinct maternel et sa propre envie de maternité, qu'elle mesure à ses convictions féministes. Un ouvrage drôle, touchant et réellement décomplexant.
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Après La Guerre des tétons qui racontait son cancer du sein et Vagin Tonic qui mettait le sexe féminin à nu, Lili Sohn s'attaque, avec sa nouvelle bande dessinée Mamas (ed. Castermann), à un nouveau sujet de taille : l'instinct maternel. Réel phénomène ou construction sociale pour justifier que les femmes s'occupent davantage des enfants que leurs partenaires masculins ? L'autrice décrypte son ressenti, son vécu, et offre une véritable démarche ludique de recherche historique et anthropologique - avec l'aide de plusieurs chercheuses - qui lève le voile sur ce mythe persistant.

"Petite, j'étais persuadée qu'il fallait avoir des enfants. A 15 ans, je pensais que je serai mère à 20 ans, à 20 ans je pensais que ça serait vers 25 ans", commente-t-elle à propos de sa BD. "Et puis j'ai rencontré des gens qui pensaient autrement et qui questionnaient la charge sociale de l'obligation de maternité. J'ai commencé à me demander si moi, j'en voulais vraiment. Ce que ça signifiait et pourquoi on le faisait ? J'étais très mitigée sur le sujet. Et puis un jour, à 29 ans, j'ai eu le cancer. En même temps que l'annonce de la maladie, on m'a prévenue que les traitements allaient probablement me rendre stérile."

A ce moment-là, elle le pose en majuscule dans son ouvrage : son désir d'enfant devient VISCÉRAL. Elle est obsédée par l'idée. Seulement quand elle tombe finalement enceinte, quatre ans plus tard, elle se rend compte que cette envie soudaine - et sa concrétisation - va peut-être à l'encontre de ses idéaux. Et notamment, de son féminisme. Car avec son statut de mère en devenir arrive aussi des dizaines d'injonctions - qui, elles se le demandent, iraient même jusqu'à lui dicter son envie d'être mère ? Son corps se transforme en "un bien public", comme elle nous le confie. Et les conseils qu'on lui ordonne plus qu'on ne lui suggère semblent "infantilisants".

C'est ce carcan omniprésent d'une maternité zéro défaut, et l'inégalité révoltante qui règne dans la parentalité à l'échelle de la société, qu'elle livre avec humour et justesse dans Mamas.

Un album qui aborde plusieurs tabous

"Je pars d'une expérience personnelle, je ne généralise pas", précise-t-elle humblement lorsqu'on lui demande à qui l'ouvrage s'adresse. "Cela m'a permis de me décomplexer moi-même par rapport à certaines pensées. Il y a des choses que tout le monde trouve normales, que tout le monde vit, mais personne n'ose en parler. C'est aussi pour ça que je voulais utiliser la première personne, pour faire redescendre la pression, permettre à d'autres femmes de ne pas se sentir toute seule".

Parmi ces choses que l'on tait, l'absence de coup de foudre avec son enfant à la naissance. Lili Sohn le raconte dans ses pages : elle n'a pas ressenti "l'amour instantané" qu'on lui promettait avant l'accouchement. Son fils (surnommé Gérard dans la BD), elle en est tombée amoureuse au fur et à mesure, pour en devenir complètement accro par la suite. Et si elle n'est certainement pas la seule à avoir ressenti ça, le formuler divise encore.

"Il y a beaucoup d'emphase mise sur le fait d'avoir un enfant, la maternité, que c'est génial, que c'est extraordinaire. On a tellement magnifié cet amour maternel que ça peut paraître choquant de dire qu'on ne ressent rien, que ça vient plus tard".

Mamas, de Lili Sohn
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Elle dédie également un chapitre à un sujet essentiel : le congé paternité - et notamment les conséquences du décalage qu'il y a entre la mère et le père en France sur un point de vue professionnel et social. "Le congé paternité est LA solution", affirme-t-elle. "Si on laisse la mère trois mois seule à la maison, elle va tout gérer et devenir l'interlocutrice principale. Alors que si les deux parents sont au fait du fonctionnement de la famille et s'en occupent, cela aura des répercussions positives au travail, et donc moins d'écart salarial." A congé parental égal, l'embauche aussi, serait moins déséquilibrée, assure l'autrice. Avec 11 jours consécutifs pris en charge en France pour un père contre 16 semaines pour la mère, difficile effectivement de lutter avec efficacité pour l'égalité.

La maternité est-elle finalement anti-féministe ?

A cette problématique qu'elle formule dans les premières pages, Lili Sohn répond au fur et à mesure. En citant notamment Simone de Beauvoir, qui compare la maternité à un "drôle de piège pour une femme". Elle nous explique qu'elle ressent moins ce "piège", désormais, car elle est "plus forte". Mais avoue qu'elle ne s'était pas posée la question de l'égalité au sein de la parentalité avant sa grossesse.

"Et c'est enceinte que je me suis rendu compte qu'il n'y a rien de plus inégalitaire que la parentalité. Tout le monde commençait à s'adresser à moi directement, je me suis dit que j'allais devoir me battre. Au début, c'était très déstabilisant, aujourd'hui moins. Mais il y a quelque chose d'un combat au quotidien". Un combat qui n'a rien d'anti-féministe, bien au contraire, et représente plutôt une lutte qui a toute sa légitimité dans le mouvement.

"La maternité est-elle anti-féministe ?"
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"La maternité est-elle anti-féministe ?"

"Je voyais bien que les enfants, leurs soins et leur éducation était une charge féminine", écrit Lili Sohn dans les dernières planches de Mamas. "Mais je n'imaginais pas à quel point cela nourrit l'inégalité hommes-femmes. Et je me rends compte aujourd'hui que je suis mère, à quel point c'est un enjeu capital du féminisme. Même si je tente, dans mon foyer, d'accéder à une certaine équité, je n'ai pas le pouvoir de faire ça à l'échelle de la société". Elle nous dit avoir récemment demandé à ses abonnées sur les réseaux sociaux ce qu'elles pensaient de la compatibilité entre féminisme et maternité. "Quelques-unes m'ont répondu qu'en étant mère, elles se sont aussi rendu compte du combat à mener pour l'égalité, et 70 % que c'était complètement compatible. Qu'avoir des enfants permettaient d'ailleurs de se remettre en question tous les jours car même en temps que femme, on peut être très sexiste".

A travers 300 pages brillamment illustrées d'un parcours et d'un cheminement personnels qu'on vit comme une aventure, en même temps que l'autrice, Lili Sohn fait le tour de ses questions, tout en laissant la place pour nos propres réponses. Un récit touchant et mordant, qui concerne aussi bien les mères que les pères, les femmes qui veulent des enfants que celles qui n'en désirent pas. A lire absolument.