Comment gérer une amitié avec une personne qui ne vous le rend pas

Comment gérer une amitié avec une personne qui ne vous le rend pas
Comment gérer une amitié avec une personne qui ne vous le rend pas
En amitié comme en amour, quand les efforts et l'attention communiqués ne semblent pas aussi importants d'un côté que de l'autre, on a tendance à morfler. Des phases peu enthousiasmantes, voire clairement blessantes, que vous nous avez confiées.
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Nos amitiés sont précieuses. Elles incarnent un socle sur lequel on se repose lorsqu'autour de nous, tout fout le camp. Un espace chaleureux au sein duquel s'épanouir. Un repère essentiel et salutaire, un miroir de nos comportements nécessaire. C'est auprès de nos ami·e·s qu'on se confie, qu'on se remet en question, qu'on lâche prise, qu'on grandit.

Seulement parfois, ce cocon de bienveillance qu'elles devraient représenter coûte que coûte n'est pas aussi solide qu'on aurait pu l'espérer. Sans parler des remous habituels et sains que peut rencontrer toute relation, certaines semblent davantage surfer sur une dynamique à sens unique.

Il y a la personne qui donne beaucoup, et celle qui prend. Celle qui accorde une attention particulière aux besoins de l'autre, et celle qui n'est pas réellement présente. Et puis, des cas bien particuliers - et fréquents - de changement de tempo radical alors que pendant des mois voire des années, nos envies avaient l'air de s'accorder. Déstabilisant ? Sans aucun doute.

Afin de décrypter les émotions variées qu'on peut éprouver quand on sent qu'on ne s'y retrouve plus, et savoir comment rétablir le lien ou s'en affranchir, on a donné la parole à deux concernées, et interrogé la psychothérapeute et psychanalyste Virginie Bapt. Témoignages.

"Comme une moule qui s'accroche à un rocher qui ne veut plus d'elle"

Elsa a 22 ans et connaît bien ce genre de déceptions amicales. Elle en identifie deux majeures sur les quatre dernières années. Il y a d'abord Léa, avec qui elle passait tout son temps en Terminale, il y a 5 ans. "Au début, notre amitié était très fusionnelle", se souvient-elle. "On se voyait tous les jours avec les cours, je la considérais vraiment comme une amie très proche, voire ma meilleure amie."

L'amitié prend l'eau lorsque Léa sort avec Thomas, le premier petit ami d'Elsa. Une relation que cette dernière ne juge en aucun cas problématique : de l'eau était passée sous les ponts depuis leur rupture, ils sont mêmes restés bons amis. Seulement pour Léa, cette entente est difficile à supporter.

"Elle a commencé à s'éloigner au bout de quelques mois passés avec Thomas. Je ne comprenais pas pourquoi, elle ne me parlait plus comme avant, on ne riait plus autant ensemble, c'était toujours moi qui envoyais le premier message. J'ai compris plus tard qu'elle était jalouse de l'amitié que j'entretenais toujours avec lui." Petit à petit, Léa - comme leur lien jadis si fort - s'efface de la vie d'Elsa.

Disputes amicales et estime de soi en vrac.
Disputes amicales et estime de soi en vrac.

En 2019, elle rencontre de nouveau ce genre de problèmes. Avec Camille, cette fois, sa nouvelle coloc et très bonne copine de fac. Tout était fait pour se dérouler à merveille, mais c'était sans compter sur un détail majeur qui aura raison de leur complicité : en intégrant l'appartement, Elsa prenait la place de la meilleure amie de Camille.

"Elle m'a fait comprendre très tôt que ce n'était pas vraiment chez moi", raconte la jeune femme. "Je devais, par exemple, lui demander quand j'invitais des gens pendant son absence (elle partait tous les week-end et n'était pas là pendant les vacances, j'étais donc souvent toute seule). Elle ne restait jamais avec moi pour manger, presque pas pour regarder un film ou une série, elle était dans sa chambre. Quand je venais la voir pour lui parler, je faisais face à un mur. Pas moyen de le briser."

Un renversement de situation qui, comme quelques années auparavant, l'affecte particulièrement. D'autant plus que les tentatives de conversation n'y font rien. Résultat, c'est l'image qu'elle a d'elle-même, qui subit.

"Je me suis directement remise en question", admet-elle. "Je me suis sentie un peu comme une moule qui s'accroche à un rocher qui ne veut plus d'elle. Abandonnée. Avec ces deux filles, j'ai tout fait pour les solliciter, ce qui n'était peut-être pas la meilleure idée mais j'avais envie qu'elles me parlent, qu'elles m'expliquent. Cependant, je n'osais pas non plus leur demander ce qu'il n'allait pas. J'avais sûrement trop peur de la réponse qu'elles pouvaient me donner." Des émotions contradictoires et douloureuses qui n'ont rien d'anecdotique.

"Blessée dans mon estime de moi"

La preuve avec Iris, 30 ans, qui nous partage ses expériences récentes. D'un côté, il y a son meilleur ami et ex-colocataire, Romain, qui, lorsqu'elle a quitté l'appartement pour s'installer en province avec son copain il y a peu, a espacé progressivement les contacts.

"Nous avons vécu ensemble pendant des années à Paris à tout partager : coups durs, bonheur, chagrins... Une relation fusionnelle très importante pour nous deux. Du coup, même après avoir quitté la capitale, dès que l'occasion pouvait se présenter, j'étais ravie de sauter dans la voiture et d'aller le retrouver pour un catch-up express. Du sien en revanche, 4 ans sans venir une seule fois me voir." Elle l'affirme : "La déception s'installe rapidement chez moi car le manque de prise de nouvelles était dur à accepter."

En parallèle de cette relation qui semble s'étioler, il y a son amitié avec Clara qui part en lambeau. La faute à une différence de classe sociale, analyse Iris, à laquelle Clara était trop attachée. "J'étais d'un côté l'épaule sur laquelle elle pouvait pleurer concernant le rapport qu'elle avait avec son corps, ses relations amoureuses et familiales, des sujets très profonds en privé. Et d'un autre côté, la copine qu'on ne présente pas à tout le monde ou qu'on ne préfère pas mettre en stories sur Instagram".

Une irrégularité qui la touche. "J'étais blessée dans mon estime de moi", avoue-t-elle, même si elle ajoute ne pas être tombée de trop haut. "J'ai la chance de savoir à quoi correspond la réelle et sincère amitié et j'ai su très vite que la nôtre n'arriverait jamais à ce stade." Pour son ex-meilleur ami Romain en revanche, le sentiment est plus douloureux. Mais elle réussit à remédier à cette parenthèse désagréable grâce à une communication honnête et indispensable : "Je lui ai dit que j'avais l'impression que notre amitié se perdait. Sa réponse m'a rassurée, il ne s'en rendait malheureusement pas compte".

Tout est bien qui finit bien. Et d'après la psychothérapeute et psychanalyste Virginie Bapt, autrice de Ils ont vécu le burn-out (éd. Vuibert), cette confrontation bienveillante est exactement la marche à suivre. Ça, et se demander : "Suis-je bien en amitié avec moi-même lorsque je suis en amitié avec cette personne ?"

"Une relation qui nuirait au respect que l'on a pour soi est à écarter"

Lorsque l'amitié vaut le coup, parler pour avancer.
Lorsque l'amitié vaut le coup, parler pour avancer.

Avant de nous indiquer quelques précieux conseils pour aborder ces moments difficiles, l'experte met le doigt sur une contradiction pertinente. "Quand on parle d'amitié, on entre dans une dimension d'intimité particulière avec quelqu'un, qui est régie par d'autres règles que les règles sociales. Et cela implique des attentes réciproques un peu sous-entendues. Cependant, le propre de l'amour et de l'amitié, c'est qu'ils ne peuvent pas être quantifiés, et quelque part jamais être réciproques." Elle invite ainsi à se demander : l'amitié n'est-elle pas toujours déséquilibrée ? Et insiste sur des notions plus parlantes.

"A quoi peut-on repérer une amitié qui est bonne pour soi ? Lorsque l'autre vous renvoie une bonne version de vous-même. L'amitié sert à être plus beau, plus aimable dans les yeux des gens. Mais si vous vous rendez compte que l'autre ne vous renvoie qu'une mauvaise version de vous-même, vous fait perdre votre confiance en vous, vous isole : là, ce sont des signes que l'amitié est toxique. Si c'est une amitié qui vous donne le sentiment de n'être jamais à la hauteur de l'autre, de n'être jamais une assez bonne amie, là aussi, c'est problématique."

"A l'inverse", poursuit-elle, "les amitiés qui font grandir sont celles qui nous font nous sentir important, nous-même, sans effort d'adaptation, véhicule la sensation de nous instruire, de grandir. Une amitié qui n'est pas forcément très forte en sentiments mais toujours bienveillante."

Et afin de rappeler qu'il est essentiel d'agir avec indulgence envers celui ou celle qui nous laisse tomber temporairement, elle cite le poète Robert Desnos : "Un jour, je te décevrai, et ce jour-là, j'aurai besoin de toi". "Parfois, une relation n'est pas réciproque à certaines périodes, et pour autant, résister et continuer à être là quand l'autre est décevant peut être un beau signe d'amitié. Ce n'est pas automatiquement parce que l'autre n'est pas à la hauteur à un moment donné que ce n'est plus de l'amitié."

Toutefois, il est essentiel de ne pas sombrer dans un engrenage pernicieux. "Toute relation qui nuirait au sentiment de respect qu'on a avec soi est à écarter", martèle la psychothérapeute.

Alors, finalement, que faire si l'on veut remédier à ce décalage avec une personne qui nous est chère ? Prendre recul sur cette réciprocité, ne pas compter chaque acte comme autant de preuve qu'on nous aime, mais s'attarder sur la façon dont on se sent choyé·e, la bienveillance - le terme est crucial - qui règne.

Et puis, engager un dialogue indispensable sur ses propres besoins, en gardant en tête que chacun·e est différent·e. "On offre à l'autre ce qu'on aimerait recevoir mais on ne se demande pas forcément ce qu'il aimerait lui recevoir. Ce qu'il faudrait, c'est partager nos attentes pour lui laisser une chance d'y répondre ou pas. L'autre peut être un très bon ami sans être capable de donner exactement ce dont on a besoin", affirme Virginie Bapt.

L'heure est donc à la réflexion, à l'amour de soi et à la discussion. Se prioriser sans se braquer, et finalement, lorsque la relation vaut le coup : parler pour mieux avancer.

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