Et si en 2021, on arrêtait d'être jalouses entre femmes ?

"Gossip Girl", la jalousie dès l'adolescence.
"Gossip Girl", la jalousie dès l'adolescence.
C'est plus fort que nous, un sentiment de jalousie s'installe dès qu'on repère une femme qui aurait mieux réussi. Et ce, quelque soit le domaine. On décrypte ce phénomène nourri par une misogynie intériorisée, et on fait le pari, cette année, de ne plus y céder.
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"La jalousie est un vilain défaut". C'est ce qu'on se répète depuis quinze minutes, soit le temps passé à faire défiler les profils LinkedIn et Instagram de Clara, notre ennemie jurée du collège. Clara est belle - elle l'a toujours été, intelligente - elle l'a toujours été, entourée - elle l'a toujours été.

Aujourd'hui (alors qu'en 4e, on se rassurait en se disant que rien ne dure), elle a un boulot en or et fait partie de ces gens qui ont passé le confinement dans leur maison de campagne familiale, quand on se morfondait dans un appart' sans vue sur le ciel. Elle s'est mariée l'année dernière dans une robe impeccable et a les dents archi-blanches alors qu'elle fume comme un pompier depuis dix ans. Nous, on se tape des sessions dentiste intensives tous les trois mois pour un résultat beigeâtre au mieux, et notre dernière clope date du lycée.

En bref, chez Clara, rien ne cloche. Tout a l'air facile. On pourrait se réjouir pour elle, mais non. Cette aisance avec laquelle elle semble évoluer nous dérange.

A l'époque, cette envie s'expliquait - et s'excusait - aisément. Au contraire de Clara, on appartenait moins à la caste populaire qu'à la plèbe, se fondant parfaitement dans une foule un peu gauche qui ne savait pas trop comment gérer sa croissance. En 2021, en revanche, on n'en est plus à ce stade de l'adolescence pas franchement agréable. Notre confiance en soi s'est (heureusement) accrue considérablement, et notre vie nous comble parfaitement. Pourtant, ce (res)sentiment est encore bien installé, un simple coup d'oeil sur la vie de notre nemesis nous suffisant à se comparer. Et puis, là où ça devient plus problématique encore, c'est que ce réflexe n'est pas isolé.

A dire vrai, dès qu'on trouve une femme douée, inspirante, belle, on ne peut pas s'empêcher d'éprouver une sorte d'amertume peu reluisante. "Quel âge elle a, aussi ?", se demande-t-on, agacée, quand on tombe sur le parcours de l'intéressée. Comme si quelques années de plus que nous pouvaient réussir à nous réconforter, voire à nous convaincre qu'on avait encore le temps de l'égaler. Manque de bol, parmi celles qu'on admire en demi teinte, le compte n'est pas bon. Jeanne Damas a deux ans de moins, l'autrice Sally Rooney quelques mois tout de même et Billie Eilish, n'en parlons pas. Pas simple pour notre ego.

A force de repérer cette jalousie quasi automatique - chez soi et chez les autres - et clairement nocive - pour soi et pour les autres - on s'est demandée d'où elle venait, exactement. Si elle était réellement propre aux femmes, pourquoi et surtout : comment s'en débarrasser une bonne fois pour toutes. Réponse.

Rivalité féminine et misogynie intériorisée

"Meilleures Ennemies", entre jalousie et amitié.
"Meilleures Ennemies", entre jalousie et amitié.

"On nous a appris à se comparer", explique dans les colonnes de Glamour Maria Paredes, docteure en philosophie. Tout le monde le fait, précise-t-elle, mais les femmes y sont formées dès leur plus jeune âge (la preuve avec ces terribles concours de beauté qui classent les gamines comme du bétail, épingle notamment le magazine). L'experte remet en contexte : "Le besoin inné de comparaison et de compétition que tous les humains ressentent provient d'une partie très primitive du cerveau, et d'avant que nous soyons des êtres sociaux". Pour les femmes cependant, il y a une raison plus récente, socialisée.

"Lorsque nous regardons l'évolution des droits des femmes, nous constatons que leur accès aux ressources est encore très jeune", détaille-t-elle. "Nous n'avons pas encore le même accès. Et nous subissons toujours le traumatisme de [ces inégalités], ce qui nous place dans une situation où nous interprétons toute autre personne comme une menace". Pour le psychologue David Buss, même topo : les femmes sont jalouses entre elles lorsqu'elles se sentent en insécurité.

Ça, et parce qu'on n'a que trop intégré les rouages sexistes de nos sociétés. Qu'à force d'être mises en compétition, d'être définies par notre physique, notre rapport aux hommes et leur regard sur nous, on adopte nous aussi ces codes néfastes qui nous empêchent de nous réjouir du succès - quel que soit le domaine - de l'une des nôtres. Ou à la rigueur, de parvenir à en demeurer totalement indifférente. De quoi expliquer pourquoi entendre ou formuler que l'on "n'est pas comme les autres" provoque chez certaines une satisfaction immense (et sacrément problématique).

"Les places sont chères et les hommes restent les dominants", explique en outre au journal belge La Libre Mélanie Chappuis, autrice de Ô vous, soeurs humaines, un livre qui reprend des histoires de dames qui se tirent dans les pattes pour un mec ou une opportunité. "Il y a des femmes qui vont préférer faire le jeu des hommes plutôt que de se serrer les coudes entre elles".

Dans un entretien pour Le Monde paru mi-janvier, l'actrice et chanteuse Camélia Jordana met d'ailleurs des mots sur le phénomène qui a tendance à nourrir la rivalité féminine : la misogynie intériorisée. Et confie en avoir elle-même été victime. "Dans le milieu du spectacle, j'avais intériorisé la misogynie qui nous fait voir chaque autre femme comme une ennemie ou une rivale, j'ai appris à déconstruire ce discours", livre-t-elle. Il serait grand temps de lui emboîter le pas.

Entretenir la sororité

"Girls", de Lena Dunham et Judd Apatow.
"Girls", de Lena Dunham et Judd Apatow.

En 2021, on a trop avancé sur la route de la lutte féministe pour continuer à se mettre des bâtons dans les roues gratuitement, ni encourager une haine insufflée par des siècles d'inégalités et d'invisibilisation. Alors cette année, bien que le concept en lui-même ne nous transcende pas toujours, on prend une résolution.

Celle de se raisonner quand on sent pointer les premiers signes de notre jalousie. En se demandant, par exemple, si cette manie de lever les yeux au ciel jusqu'à s'en décoller les paupières quand on mate le compte d'Emily Ratajkowski, est fondé sur des arguments réels, ou simplement preuve de notre désir brûlant de lui ressembler rien qu'un peu (on penchera pour l'option deux). La docteure Maria Paredes évoque quant à elle l'idée d'entretenir "des relations avec des femmes qui sont vraiment heureuses pour vous, et que vous encouragerez. Et pas seulement 'Je les encourage si cela m'aide, ou je les encourage seulement si je fais l'expérience de quelque chose de bien'", insiste-t-elle.

Face à l'adversité, donc, sororité ! Plutôt que de laisser notre esprit transformer la réussite d'une comparse en un reflet de notre échec, on applaudit son parcours, et on s'en inspire. Plutôt que de se sentir menacée par le physique de rêve d'une autre, on complimente sa grâce. On évite surtout de toujours ramener à soi, en se comparant puis en convoitant la vie de cette autre qui n'a rien à voir. Et dont on ne connaît finalement pas grand-chose.

On s'entraide, on se porte, on se félicite. Et on s'affranchit d'un comportement toxique.

Alors bien sûr, arrêter d'être jalouse ne veut pas dire aimer tout le monde. Il y a des femmes chiantes, malpolies, harcelantes, agressives qui ne méritent pas notre bienveillance. D'autres qui nous tapent sur les nerfs. Ça veut seulement dire arrêter de critiquer celles qui ont mieux que nous, juste parce qu'elles ont mieux que nous. Et le même genre, au passage. Autre disclaimer tant qu'on y est : ceci n'est pas non plus une façon de plonger la tête la première dans un vieux stéréotype selon lequel toutes les femmes seraient jalouses. Il n'en est rien, beaucoup d'entre nous ont réussi à passer entre les mailles de ce filet sinueux.

Quand on y pense, c'est certainement le cas de Clara. Mais promis, on ne l'enviera pas.

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