Pourquoi être célibataire est (presque) devenu la norme en 2020

Pourquoi le célibat est (presque) devenu la norme
Pourquoi le célibat est (presque) devenu la norme
Dans "Nos coeurs sauvages", à paraître le 4 février prochain et disponible en précommande chez votre libraire, France Ortelli dissèque nos comportements amoureux, et leur évolution. Elle interroge nouvelles et anciennes générations pour répondre entre autres à une question : pourquoi, en 2020, le célibat est-il quasiment devenu la norme ?
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Pendant trois ans, la réalisatrice, scénariste et reporter France Ortelli a mené une vaste enquête sur nos amours. Au fil des pages de son ouvrage, intitulé Nos coeurs sauvages (ed. Arkhé), elle observe la façon dont les nouvelles générations se détachent du moule relationnel d'antan, qui voulait nous voir marié·e·s absolument avant 30 ans.

En 2020, être en couple semble un défi, un challenge. Un choix que beaucoup désirent ne plus faire, même. En 2014, le Bureau of Labor Statistics annonce que, pour la première fois de l'histoire de l'humanité, les célibataires deviennent majoritaires : 50,2 % soit 124,6 millions d'Américain·e·s, rapporte l'autrice dans ses premières lignes. Elle décide d'en chercher la cause : le règne des applis, les codes parfois déstabilisants du dating actuel, le phénomène du "toujours mieux, toujours plus", et aussi, l'affranchissement des normes de genre et un retour à l'état "sauvage", pour dire autonome, timide, qu'elle décrypte avec finesse ?

"Nos coeurs sauvages", de France Ortelli
"Nos coeurs sauvages", de France Ortelli

Elle se demande encore : a-t-on fait disparaître l'amour ? Pourquoi ne tombe-t-on plus amoureux·se ? Pourquoi, alors que les moyens pour y arriver ne cessent de se multiplier, se rencontrer n'a jamais été si compliqué ? Et offre des réponses illustrées d'anecdotes savoureuses et riches d'une documentation rigoureuse, qui nous éclairent sur une situation passionnante, signe d'un réel bouleversement de société.

Des différences générationnelles marquées

"Ce livre est né d'un désir de comprendre comment notre rapport à l'amour a pu autant changer depuis l'époque de nos parents et de nos grands-parents", écrit France Ortelli. "Lorsqu'ils nous parlent de leur histoire, tout paraît simple. Quand j'interroge les gens autour de moi, tout semble compliqué". Et comment. Les témoignages de Valère, Clélie ou Gilda, proches de l'autrice, ne nous parlent que trop bien. Au cours de nos années de célibat, on a en effet remarqué le contraste avec les problèmes de coeurs de nos aîné·e·s. Et entendu plus d'une fois leurs commentaires sur nos prises de tête systématiques.

A l'époque, nous rappelaient-ils, on se rencontrait, on se plaisait, on se mettait en couple, et dans la plupart des cas, on se mariait. On ne se posait pas tant de questions. Résultat, dans notre esprit à nous, la vie - amoureuse, du moins - avait l'air dénuée des préoccupations modernes plus oppressantes. Oui, mais à l'époque, on était aussi moins libres, rétorque France Ortelli.

Elle revient sur la pression sociale et le joug parental qui pesaient alors fortement dans la balance. Particulièrement auprès des jeunes femmes. "La fierté des parents, c'était d'épouser quelqu'un avant ses dix-huit ans. On devait avoir la même culture, venir du même milieu", se souvient Jacqueline, résidente de la maison de retraite La Providence, à Pigalle, interrogée par la journaliste.

Des critères qui se sont peu à peu évaporés, et heureusement. Quoique, en y réfléchissant, la situation géographique reste un facteur déterminant des rencontres 2.0.

Le digital, responsable de l'évolution sentimentale ?

L'évolution de nos vies amoureuses est-elle uniquement liée aux applis de rencontre ?
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Impossible de traiter d'amour à notre ère en zappant les applis. Leur influence sur nos comportements, les nouvelles règles qu'elles instaurent (le ghosting en ligne de mire) et la façon dont elles ajoutent aux relations une dose de FOMO ("Fear of missing out", la peur de manquer théorisée) dont on se passerait bien. Et puis, l'effet "catalogue" qu'elles imposent, exposant toujours plus d'options.

Un avantage au premier abord : on pourrait croire qu'avoir la possibilité de discuter avec des dizaines de personnes décuplerait nos chances de trouver la bonne. Un inconvénient quand on creuse : le trop-plein de choix implique de prendre des décisions parfois difficiles, et de finir par se demander si, là aussi, on a pris la bonne.

Ce champ des possibles perturbant, l'autrice le compare à la carte des boissons Starbucks et à sa liste de propositions interminables. Elle appuie également son analyse par "Le paradoxe du choix", démonstration du professeur américain Barry Schwartz. "Il en découle que la multiplicité de choix est une bonne chose car elle nous affranchit, en nous permettant d'être autonomes et de garder le contrôle de notre vie, mais que cette surabondance crée aussi son lot d'indécision et d'insatisfaction", traduit-elle. "Nous devons faire face à tellement de possibilités que nous finissons souvent par abandonner". Et de revenir à la case départ : être mieux seul·e que mal accompagné·e.

France Ortelli prévient cependant : aussi tentant soit le réflexe d'associer notre tendance à moins se mettre en couple aux "dating apps", elles ne sont pas la seule "variable" à prendre en compte. Non, c'est beaucoup plus complexe, et elle le prouve. D'ailleurs, elle estime qu'opposer "l'amour virtuel" à "l'amour réel" est devenu "caduque" : le premier fait partie intégrante de l'autre.

Et aborde un autre critère : être célibataire aujourd'hui, c'est aussi refuser les diktats.

S'affranchir des injonctions

"Longtemps synonyme de repli sur soi, le célibat est désormais plutôt associé à la nécessité de sauvegarder sa bulle de liberté et d'autonomie", souligne l'autrice, en citant en exemple nombreuses campagnes marketing qui, depuis le début des années 2000, font des célibataires leurs nouvelles ménagères de moins de cinquante ans : la cible principale.

Et puis, il y aussi la façon dont certaines cultures se sont mises à prôner cette situation sentimentale. Avec notamment l'ohitorisama, au Japon, une branche de tourisme qui propose des activités dédiées aux personnes seules. "La dédiabolisation du célibat a entraîné une baisse de la culpabilité liée à l'envie de retrouver du temps pour soi", observe-t-elle. Parallèlement, une étude a prouvé que les femmes seules et sans enfants seraient les plus heureuses.

Finalement, plus qu'un rejet de l'amour, le célibat est entre autres une façon de s'extirper de ce que la société attend de nous, de s'accorder une parenthèse privilégiée pour se recentrer. D'affirmer son indépendance, son auto-suffisance. Ce n'est pas forcément baisser les bras quant à un potentiel futur épanoui à deux, mais revoir sa liste de priorités. C'est aussi la réponse à des codes qui changent, à la propagation des histoires courtes, à la raréfaction des histoires longues. La liste est longue, et Nos coeurs sauvages la dissèque habilement.

La journaliste en est toutefois persuadée : "L'amour n'a pas disparu, il continue de germer entre les dalles d'asphalte", écrit la journaliste. "A nous de le laisser pousser. L'amour ne meurt jamais". La société ne sera donc pas forcément au célibat, mais plutôt à l'adaptation, à la réinvention d'une vie amoureuse aujourd'hui plus libérée que jamais. Un défi, on le disait.

Nos coeurs sauvages, de France Ortelli, éditions Arkhé. 288 pages. 18,50 euros. A paraître le 4 février prochain et disponible en précommande chez votre libraire.