Il y a des couples qui dérangent. Même beaucoup.
Parmi eux ? Ceux qui brisent une règle tacite vieille comme le monde, légèrement misogyne mais solidement ancrée : celle qui veut que l’homme soit plus âgé, plus établi, plus puissant que son épouse. Dans le duo Aaron Taylor-Johnson et Sam Taylor-Johnson, tout est inversé. Et ça, le fabuleux Internet ne semble toujours pas l’avoir digéré.
À chaque apparition publique de l’acteur britannique et de la réalisatrice de 50 Nuances de Grey, de 23 ans son aînée, c’est la même rengaine. Celle qui parle de leur différence d’âge, parce qu’elle a 58 ans tandis qu’il “n’en a que” 35. Quelle horreur, quel malheur, quelle hérésie ! Jamais rien sur leur couple stable, jamais rien sur leurs deux enfants nés de leur amour, jamais rien sur leur mariage qui dure depuis plus de quinze ans.
On rappelle que les deux se sont rencontrés sur le tournage de Nowhere Boy. Très vite, la relation entre un acteur de 18 ans et une cinéaste de 41 ans est devenue publique. Et très vite aussi, elle est devenue un sujet de débat infinis, de soupçons gênants, de fantasmes quasi malsains. Ils se sont mariés en 2012, ont eu deux filles, travaillent ensemble, durent et s’aiment toujours comme au premier jour. Et pourtant, plus de quinze ans après leur rencontre, le procès populaire ne tarit pas.
Preuve récente : leur apparition à la Fashion Week de Paris. Au défilé Saint Laurent, ils sont arrivés sapés comme jamais, main dans la main. Normal pour un couple amoureux, me direz-vous ? Oui. Mais pas pour tout le monde. Encore une fois, les trolls ont été scandalisés. “Ça devrait être un crime. C’est pas normal, mec”, a estimé un anonyme. “J’ai hâte qu’il ouvre les yeux et qu’il échappe à sa grand-mère”, a osé un autre. “C’est sa mère ?”, a demandé un internaute qui se croyait sûrement hilarant.
“C’est adorable, il est avec sa maman”, a ajouté un autre, ressortant une vanne puérile et éculée. Et puis il y a eu pire. Bien pire. “Si c’était un homme, on parlerait de manipulation. Mais comme c’est une femme, on appelle ça de l’amour.” WTF ? Comme si la différence d’âge suffisait à elle seule à invalider tout consentement. Mais uniquement quand c’est la femme qui est plus âgée, évidemment. Quand c’est l’inverse ? Là, bizarrement, tout va bien.
Les critiques sont-elles les mêmes quand il s’agit du couple d’Al Pacino ? De Vincent Cassel ? D’Hugues Aufray ? De tous ces hommes en couple avec des femmes bien plus jeunes qu’eux ? La réponse est simple : non. Une polémique asymétrique au possible. Des couples avec 20, 30, parfois même 40 ans d’écart, il y en a pléthore à Hollywood et ailleurs. Mais presque toujours dans le même sens.
La relation des Taylor-Johnson, comme celle de Brigitte et Emmanuel Macron, oblige à regarder en face un tabou persistant : oui, les femmes plus âgées désirent. Oui, elles sont aimées. Oui, elles sont choisies. Parfois même par des hommes plus jeunes. Et tant mieux. En bref, on ajoute de l’âgisme à la misogynie ambiante, et on obtient un cocktail explosif totalement archaïque. La “milf” avec un “jeunot”. La “cougar” qui aurait mis le grappin sur un “golden boy”. La “vieille” qui manipulerait un éphèbe innocent.
On a vraiment envie de lever les yeux au ciel.