On connaît tous Simone Veil.
Ou tout du moins, ses facettes les plus statufiées. L’icône féministe seule contre tous, la femme politique qui a lutté pour le droit à l’avortement devant un parterre d'hommes véhéments, et pour le devoir de mémoire - en tant que rescapée des camps de la mort, jugée par une gardienne "trop belle pour ne pas survivre". Toujours, ce sont les mêmes images qui émanent de cette "grande dame", dans l'inconscient collectif : la gravité, son regard intense, sa silhouette érigée en pleine Assemblée....
Photos fortes mais très connues.
Alors qu’une autre Simone Veil existe. Rayonnante, solaire, libérée.
Pas juste érigée en emblème solennel (ce qu’elle était) mais encore plus proche de nous, accessible, plus intime - rappelant si besoin était que la politique se construit justement dans l'intime, comme le scandent les militantes féministes. Cela, on le découvre au Mémorial de la Shoah, jusqu’au 15 octobre prochain, lors d’une expo poignante : “Simone Veil, mes sœurs et moi”, sur le clan Veil (mère et grand-mère comprises). Une sororité étendue. Au cœur duquel gravite l'éternelle Simone.
Quelques clichés nous ont bouleversé en particulier à la rédaction de Terrafemina. Et ils en disent long sur une certaine représentation des grandes figures féminines historiques, qui se doivent de rester de marbre, mais sont d'autant plus émouvantes quand elles cessent, justement, d'être figées. En émane une émotion exceptionnelle. Récit en images.
Sur cette photo estivale à retrouver ci-dessus par exemple, on la voit en plein bain de soleil, l’esprit léger, en mode clichés de vacances - comme de vieux Polaroid qui auraient été protégés au sein d'un carton, dans un grenier. De nombreuses autres photos l’immergent dans un panorama idyllique, et un univers aquatique, entre mer et piscine (voir ci-dessous), auréolés d'un horizon sans fin, de carte postale, littéralement… Un fond visuel vertigineux à l’aspect Technicolor, comme ces productions hollywoodiennes d'antan.
L’immensité, et la liberté : voici ce qui caractérise ces photographies à l'écrin soyeux. Une impression d’évasion bienvenue. Un repos bien mérité, pour la femme engagée, paraissant épouser le motif poétique de la parenthèse enchantée.
Et au creux de ces découvertes picturales, la sensation d’ouvrir un album de famille, mais sans noir et blanc ou sépia (quand bien même les clichés de jeunesse en noir et blanc abondent à d'autres murs) : juste des couleurs, éblouissantes. Celle qui s’est toujours battue pour la survie (de sa propre personne, et de la mémoire collective) et pour les femmes les plus marginalisées, s’y révèle éclatante, apaisée. Une tranquillité intime que nos manuels d’histoire ne laissent forcément pas transparaître, tragédie du récit de guerre, et pesanteur des causes politiques, oblige.
Ce qui éblouit d'autant plus dans ces instantanés d'escales dépaysantes à souhait, c'est le regard de la femme illustre.
On pense alors à ces quelques lignes de l'une de ses biographes, et journaliste au Monde : "C’est de ses yeux d’un vert transparent et liquide qu’on se souvient d’abord. De ses yeux si clairs, si vifs, qu’elle plantait dans les vôtres et qui semblaient exclure qu’on puisse se dérober." (Annick Cojean - Simone Veil, la force d’une femme)
Mais d'autres clichés encore sont venus nous émouvoir, à un endroit inattendu - c'est toujours ce que l'on exige des expositions, d'autant plus quand elles font événement, cet effet de surprise, visuel et émotionnel.
On pense ainsi à ces photos à retrouver ci-contre, juste en haut de ces lignes, où Simone Veil se fait laver les cheveux. Rien de bien révolutionnaire, dit ainsi. Sauf que, précise l'intéressée dans un extrait d'entretien faisant office d'illustration : elle n’est jamais allée dans un salon de coiffure avant la Déportation. Ce qui saute aux yeux, sachant cela, c’est ce soin ressenti, qui traverse l’image, et contraste avec une souffrance vécue. C’est un symbole extrêmement fort, que ce simple portrait faussement banal d'une femme dans un salon de coiffure.
Et une certaine image de la féminité, qui est rarement mise en lumière dans l’inconscient collectif quand on parle de l’immense Simone Veil. Coquetterie, philosophie du “care” (une éthique du soin et de l'empathie, apportée à soi et aux autres, qui demeure très féminine, et a trait au politique, comme au physique, et au psychologique), esthétique bien évidemment.... Lors de l'exposition, tous les regards se tournent sur ces photographies, gage de leur caractère précieux et éloquent. Quelque chose d'universel s'écrit alors.
Quelque chose sur ces images tutoie l'icône, et semble s'en amuser.
On connaît son chignon mythique, qui contribuera à lui accoler une silhouette reconnaissable entre mille, mais qui l’a déjà vu aux mains d'un coiffeur, recouverte de shampoing ? En terme de résonance, c’est intense : les cheveux d’une survivante de génocide se voient protégés et entretenus avec une grande minutie. Les yeux fermés, l’icône sourit, a l’air de découvrir une expérience incroyable alors que l’acte est, sur le papier, complètement anodin.
Entre les lignes, voilà un événement qui en dit long sur la représentation des icônes féminines. Et féministes. Des femmes frondeuses : pas toujours montrées sur un plan plus intime, plus personnel, comme si cela venait les fragiliser - et rendre vulnérable leur combat au sein d'un monde patriarcal. Au contraire, cela les rend plus fortes, car cela rend leur combat plus réel. Démonstration est faite lors de cette exposition.
Ces bribes d’images, entrecoupées d’archives abondantes (sur l’enfance de Simone et de ses sœurs), ce sont 24 heures de la vie d’une femme pas comme les autres…Et en même temps : si sensible aux autres (femmes) justement, qu’elle était exceptionnelle. Malgré le poids de l'Histoire, on a l’impression de pouvoir la toucher du doigt.
Ces générations, elle n'a jamais cessé de leur parler. Jusqu'à la sortir tardive de ses Mémoires, fin des années 2000, Simone Veil s'adressait aux femmes. Dans les pages du magazine ELLE, elle en profitait alors pour rappeler son engagement. Et son espoir pour les héroïnes de demain. Y allant de sa sentence, en 2007 : "Toutes mes petites filles sont féministes. Comment peut-on ne pas l’être aujourd’hui ? Il y a encore tant à faire pour les femmes.."
Rien que pour cela, on le répète : Merci, Simone. Et on vous convie à la retrouver dans ce contrechamp bienvenu, au sein de cet espace de mémoire nécessaire.