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Mais pourquoi on aime tant... détester ? J'ai enquêté sur le phénomène du "hate watching" (et ça m'a emmené très loin)
Publié le 6 mai 2026 à 16:00
Télé-réalité sexiste, contenus de coachs vaguement mascus, comédies françaises terrifiantes : on perd tant de temps à consommer ce que l'on déteste : on appelle cela du hate-watch ! Mais pourquoi ? En fait, les raisons sont autant psychologiques... Que politiques. Oui oui.
Mais pourquoi on aime tant... détester ? J'ai enquêté sur le phénomène du "hate watching" (et ça m'a emmené très loin)
Mais pourquoi on aime tant... détester ? On a enquêté sur le phénomène du "hate watching" On a beau détester des choses pour de bonnes raisons ( = les contenus mascus, faciles à tourner en ridicule), d’autres véhémences réveillent surtout chez nous la philosophie du hater : un sentiment de supériorité pas super sain. Mais alors, qu’est-ce que ça nous apporte au juste ? Hormis des rires très nerveux et un certain sentiment d’arrogance - “Je regarde ça en sachant que c’est nul”. Pour certains, consommer du contenu “détestable” a une utilité : façonner notre esprit critique. Plus on se confronte à ce qu’on déteste, plus on est lucide face à ce que l’on aime. Pas juste une question de goût : mais aussi, un enjeu intime, politique. On se heurte volontiers à ce qui s’oppose à nos convictions, à nos valeurs, pour mieux consolider celles-ci ! Presque, car le hate-watching, si l’acte peut faire office de catharsis (purger des passions : se défouler comme au temps des jeux du cirque) il se repose aussi sur de gros préjugés. Le must du “hate-watch” étant la télé-réalité, qui n’échappe pas - quand elle est visionnée “pour rire” - à un arrière-fond de mépris social et culturel. Oui oui.

T'es-tu déjà retrouvée à scroller des heures sur Insta ou TikTok en savourant la moindre vidéo un tant soi peu agaçante ou volontairement polémique ? Ou à écouler de trop longs après-midis pluvieux en binge-watchant sur YouTube quantité de contenus horripilants, régressifs, aux titres click bait ? Pas de panique, le verdict est net : tu souffres du syndrome du hate-watching. Et cela n'a rien de grave.

En fait, tout le monde en souffre : le hate watching, cette pratique consistant à s'abreuver de programmes franchement agaçants, contraires à nos convictions, de mauvais goût, sensationnalistes ou simplement médiocres (ce qui n'est déjà pas mal) a fait la gloire de bien des chaînes de télévision hier comme aujourd'hui, ne jouant que sur l'appétence d'un public pour le scandale et la nullité, et désormais, cela se retrouve de reels Insta en vidéos TikTok. La visibilité grandissante des "bad buzz" n'arrangeant rien à ce phénomène. 

Sur les réseaux sociaux, cela va plus loin : on passe au crible les stories qui malmènent nos affects, des photos de vacances trop idylliques d'unetelle aux opinions très (trop ?) tranchées d'une autre sur des sujets toujours clivants. On se plaît à "rager" seuls, dans notre coin, fulminant pour personne si ce n'est nous-même. Mais sans éteindre notre téléphone.

Une fascination un brin masochiste mais vieille comme le monde : des grands méchants du cinéma aux vedettes de MTV (Paris Hilton au sommet), on a toujours "aimé détester" ! C'est un classique de la psychologie humaine et de la société consumériste. Le hate watching est l'équivalent culturel et audiovisuel de la junk food. On sait que c'est très mauvais. Mais on s'en abreuve. 

Pourquoi ? On va tout faire pour tenter d'y répondre.

"On aime ce qu'on est" 
"Cachalot" : une influenceuse victime de grossophobie en plein live sur TikTok

Télé-réalité sexiste, contenus de coachs vaguement mascus, comédies françaises terrifiantes : on perd tant de temps à consommer ce hate-watch, au sein d'une vie hyper connectée où l'émotion se confond avec l'opinion, et où les plateformes elles-mêmes basent leurs algorithmes sur nos sentiments confus ! En fait, les raisons de ce phénomène sont autant psychologiques... Que politiques. 

Oui oui. Certains créateurs de contenus le savent, et misent tout sur le rage baiting : attirer les spectateurs par la provocation, le scandale, pour mieux susciter notre indignation facile, tutoyer la controverse voire carrément l'embrasser, à grands coups de titres sulfureux, de points d'exclamation abondants et de "take" énervées, ou énervantes.

Mais alors, qu’est-ce que ça nous apporte au juste ? 

Le casting des "Marseillais vs Le Reste du Monde 6".

Hormis des rires très nerveux et un certain sentiment d’arrogance - “Je regarde ça en sachant que c’est nul”, adage bien connu de ceux et celles qui s'adonnent au binge watching des pires émissions de téléréalité depuis l'avènement du Loft. Pour certains, consommer du contenu “détestable” a une utilité : façonner notre esprit critique. 

Plus on se confronte à ce qu’on déteste, plus on est lucide face à ce que l’on aime. Pas juste une question de goût : mais aussi, un enjeu intime, politique, une forme d'engagement quelque part, où connaître ce qui nous répulse permet de consolider ce en quoi l'on croit. On se heurte volontiers à ce qui s’oppose à nos convictions, à nos valeurs, pour mieux consolider celles-ci !

En un sens donc, le hate-watching c’est déjà un acte féministe. Une façon de se définir par l'inverse du miroir, exacerbé, quitte à malmener notre santé mentale. Progressiste, quelque part. 

Ou presque.

Car en creusant, je me suis rendu compte que cette fascination compliquée pour ce qui nous horripile n'est pas si "woke" que cela. 

Le hate watching, une forme de mépris... Ou pas ?
Les "Anges de la téléralité", bouillon de sexisme ?

Presque, car le hate-watching, si l’acte peut faire office de catharsis (purger des passions : se défouler comme au temps des jeux du cirque de la Rome antique) il se repose aussi sur de gros préjugés, de ceux qu'il faudrait peut être interroger - quand on aura le temps entre deux bouffées de détestation facile. 

Le must du “hate-watch” étant la télé-réalité, qui n’échappe pas - quand elle est visionnée “pour rire” - à un arrière-fond de mépris social et culturel. Oui oui. On cultive tous ce point de vue sur ce qui fut longtemps qualifié de "sous-culture". Outre-atlantique, on va parler de "trash tv" - de télé-poubelle. Qualificatif employé très récemment pour Frenchie Shore, programme des plus exubérants dans le genre, abondant en vulgarité, en grivoiseries et en séquences pollissonnes.

Et si sous la hate, se trouvait notre prétention ?

C’est ce qu’analyse avec brio la journaliste Constance Vilanova dans son essai hyper intéressant sur le sujet, nous promenant des Anges au Loft : “Vivre pour les caméras”.  L’autrice y étudie toute la violence symbolique qui émane des “haters” envers ce qui est considéré comme une “sous-culture” justement. 

Constance Vilanova est féministe, engagée sur bien des causes, comme l'égalité des sexes et l'inclusion LGBTQ, mais aussi la lutte contre le slut shaming... et elle aime la télé-réalité : tout cela n’a rien de paradoxal. Car la téléréalité rejoint certains de ses engagements les plus intenses. 

Et si sous la hate, se trouvait notre prétention ?

C’est ce qu’analyse avec brio la journaliste Constance Vilanova dans son essai hyper intéressant sur le sujet, nous promenant des Anges au Loft : “Vivre pour les caméras”.

"La téléréalité est un des seuls endroits restants où l'on voit des gens des classes populaires à l'écran", détaille ainsi la journaliste au Mouv’. L'autrice voit dans ce paysage télévisuel des catégories sociales trop exclues de nos écrans. Et quelque part, une forme de visibilité nécessaire - dans Frenchie Shore par exemple, la candidate Ouryel incarne l'une des très rares personnalités transgenres du PAF. L'occasion aussi d'aborder de vrais sujets de société, pour le pire et le meilleur. On aura en tout cas tort de mésestimer l'intérêt de tels programmes, et de n'y voir que pur divertissement facilement détestable. 

Mais pour comprendre cela, il faut arrêter... De ricaner.

"La haine fait du bien à notre corps, étrangement"

Alors, et si notre hate-watching en disait surtout long sur nous… Jusqu’à nos préjugés, qui demandent parfois à être déconstruits ? 

Bien sûr, on pourrait s'arrêter là, et inciter à ménager la chèvre et le chou. Mais ce serait encore mésestimer l'impact de tels contenus sur la psychologie humaine. 

Car ces conséquences ne sont pas à mésestimer dans tout le processus de hate watching. Ce que j'ai découvert à ce sujet est fascinant. 

Je t'explique.

En fait, si la consommation de contenus irritants est devenue une vraie attitude chez nous, ou en tout cas parmi la plupart d'entre nous, c'est parce que cela procure des sensations pas forcément désagréables. 

Quoi que l'on puisse en penser. 

« La haine, l'amour et le plaisir sont des réactions émotionnelles fortes. Et parfois, lorsque nous ressentons de fortes émotions, même en l'absence de menace réelle, notre cerveau sécrète des neurotransmetteurs », explique à ce titre auprès du média VICE (bien connu... pour ses contenus rage baiting, justement !) le psychologue clinicien JR Ilagan, un spécialiste des émotions humaines - il les couche sur le divan. 

"Ces neurotransmetteurs sont généralement la sérotonine, la dopamine et l'ocytocine, les fameuses « hormones du bonheur » qui favorisent les sentiments positifs. Cela expliquerait pourquoi la haine nous fait du bien, physiologiquement parlant". Donc visionner une vidéo qui met en boule aurait le même effet que de déguster un aliment savoureux, ou faire du sport ? Pas précisément. Néanmoins..."D'autres études montrent que les gens sont plus heureux lorsqu'ils peuvent ressentir des émotions, même désagréables", étaye cette étonnante prise de parole. 

Selon Ilagan toujours, qui partage sa science à VICE, les ragots, la jalousie, le "seum", sont parties intégrantes de la société, puisque du "vivre ensemble". Oui oui c'est paradoxal : on se lie, en se haissant. Cependant, souvent, les affinités éclosent également de ce que l'on déteste ! Ce n'est pas si absurde. "Les anthropologues et les historiens ont constaté que les commérages font partie intégrante du ciment social. Certains prennent cela très au sérieux et vont même jusqu'à montrer l'écran de leur téléphone à la télévision pour que leurs amis puissent regarder ensemble les stories Instagram d'une personne qu'ils détestent".

Et si on avait, quelque part, besoin de ce hate watching, et si notre cerveau le réclamait ? De quoi reconsidérer sérieusement nos nanars préférés, ou le dernier reality show à succès de Netflix.

Par Clément Arbrun | Journaliste
Passionné par les sujets de société et la culture, Clément Arbrun est journaliste pour le site Terrafemina depuis 2019.
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