Y a-t-il (encore) un sourire sous le masque ?

Y a-t-il (encore) un sourire sous le masque ?
Y a-t-il (encore) un sourire sous le masque ?
Le masque couvre la bouche, et par conséquent, le sourire. Alors que la protection faciale devient la norme, l'expression du visage risque-t-elle d'y passer ? On a discuté avec Isabelle Crouzet, autrice, de son avenir camouflé. Et qu'on se rassure, rien n'est perdu : c'est même l'occasion de l'accentuer.
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Après deux mois de confinement, Louise a pris rendez-vous chez le coiffeur. Un petit plaisir auquel elle s'adonne d'habitude une fois par trimestre. Dans le salon qu'elle côtoie, elle a ses marques. Mais ce mois-ci, l'employé qui s'occupe toujours d'elle n'est pas disponible ; elle est mise entre les mains d'un nouvel expert capillaire. Rien de bien palpitant jusque-là, on en convient, sauf que cette rencontre avec un inconnu lui fait réaliser un aspect important du "nouveau monde" : le masque altère le sourire et nos rapports aux autres.

"Généralement, pendant la coupe, j'adresse quelques sourires de politesse au coiffeur, un peu comme si je lui faisais comprendre que j'aime ce qu'il fait, garder le lien sous le sèche-cheveux", raconte-t-elle. "Et là, impossible. J'avais l'impression d'être une cliente odieuse, d'autant plus que je ne le connaissais pas". Elle analyse au-delà de l'anecdote : "Le masque modifie réellement notre façon de communiquer, il rend les échanges plus secs avec celles et ceux qu'on ne fait que croiser". Et son ressenti n'est pas isolé.

Le sourire se lit dans les yeux et s'entend dans la voix, martèle Isabelle Crouzet.
Le sourire se lit dans les yeux et s'entend dans la voix, martèle Isabelle Crouzet.

Autour de nous, depuis un mois, on entend souvent les réflexions sur l'ambiance morose, peu chaleureuse, qui parcourt les rues depuis qu'on les emprunte bouche couverte. Pour y remédier, une entreprise a même créé des modèles avec son propre bas du visage imprimé. Aujourd'hui, alors que les protections faciales deviennent la norme, le destin de l'expression serait-il menacé ? A sorties masquées, sourire condamné ?

Pas du tout, répond Isabelle Crouzet, autrice de La Force du sourire, ed. JC Lattès. Car la spécialiste nous le martèle : "Le sourire s'entend dans la voix et se voit dans dans les yeux." Et avance même un pendant positif du contexte : celui-ci offrirait une occasion de se concentrer davantage sur ce qu'elle appelle "le sourire de récompense", ou le plus authentique de la (longue) liste.

Décryptage du passé, du futur et de l'effet indiscutable sur notre moral d'un réflexe à réinterpréter, à l'heure où, pour protéger son entourage du Covid-19, il nous faut le dissimuler.

Un symbole d'opposition

En France, le sourire a une histoire fascinante, riche, révoltante. Un parcours rocambolesque qui dépasse le naturel ou l'ironie plus ou moins bienveillante qu'il nous inspire, souvent, en 2020. Dans son livre, Isabelle Crouzet décortique son odyssée avec passion.

"Avant le début du XVIIIe siècle et le premier dentiste de profession, Pierre Fauchard, il était extrêmement impoli de sourire", nous résume-t-elle par téléphone. En cause, le risque "de montrer ses dents". "Et jusque-là, celles des gens sont cariées, voire pourries, dégageant une odeur nauséabonde, ou carrément inexistantes", détaille l'experte. Joli portrait.

L'expression trahirait également un signe de crétinerie ou de promiscuité sexuelle. Socialement, le rictus, forcé ou non, se voit donc réprimé dans les cultures chrétiennes. Un article des Règles de la bienséance et de la civilité chrétienne, écrites en 1703 par Jean-Baptiste de la Salle, le proscrit d'ailleurs fermement : "Il y en a qui élèvent tellement la lèvre du haut, et abaissent si fort celles d'en bas, que leurs dents paraissent quelquefois même tout entières, cela est tout à fait contre la bienséance, qui ne veut pas qu'on voie jamais les dents à découvert, la nature ne les ayant couvertes de lèvres que pour les cacher."

Et puis, arrive la Révolution française.

Le sourire, symbole d'opposition au régime pendant la révolution française.
Le sourire, symbole d'opposition au régime pendant la révolution française.

Là, le sourire devient un "outil anti-monarchique", poursuit Isabelle Crouzet, car interdit à la cour du roi. "A cette époque, il a un rôle de libération des moeurs, de contestation de l'ordre politique en place." Il signe son appartenance au mouvement révolutionnaire. Plus tard, quand Robespierre sonne la Terreur, il change de camp. L'égérie du parti politique des Girondins Manon Roland en habillera d'ailleurs ses lèvres sur l'échafaud, en 1793, avant de lancer la célèbre "Liberté, que de crimes on commet en ton nom !" et d'être exécutée.

A l'époque, fendre son visage revient à affirmer son opposition au régime, à réclamer une liberté, une justice qu'on nous refuse, à défier les oppresseurs, ou du moins ceux qui n'écoutent pas le peuple gronder. Tout un symbole qui pourrait aussi prendre son sens sous le masque. Se parer d'un sourire - protégé·e - par temps de pandémie incarnerait-il une forme de résistance face à la maladie ? Ce qui est sûr, c'est que même la science le démontre : on ne s'en débarrassera pas de si tôt.

Deux partent, l'autre reste

Il existerait plus de 14 sourires d'après Paul Ekman, auteur de Je sais que vous mentez ! : L'art de détecter les menteurs et les manipulateurs. Le nombre file le vertige. Paula Niedenthal, psychologue, les a regroupés selon trois catégories : le sourire d'affiliation, le sourire de domination et le sourire de récompense, aussi appelé sourire de Duchenne, du nom du médecin français (et fondateur de la neurologie) qui l'a étudié au XIXe siècle.

Chacun évoque une situation bien précise. Le premier représente un sourire discret, lèvres jointes, qui communique l'existence d'un lien, l'absence de menace ou l'apaisement, nous explique Isabelle Crouzet. Le deuxième, asymétrique, indique le statut social d'un individu par rapport à un autre, le mépris ou la critique. Et enfin, il y a le sourire de récompense. Le sourire "de joie", qui résulte d'un réel moment de bonheur, d'une émotion authentique et spontanée qui se traduit, sans arrière pensée, sur notre visage. Et qui se lit dans les yeux.

"Tandis que les zygomatiques tirent les commissures des lèvres vers les pommettes jusqu'à découvrir les dents, l'orbiculaire de l'oeil se contracte : de petites pattes d'oie apparaissent, la paupière inférieure se gonfle légèrement", développe la spécialiste. Et si les sourires d'affiliation et de domination ne survivront pas sous le masque, celui de "récompense" a de bonnes chances de s'en tirer. Mais encore faut-il que les Français·e·s modifient leurs habitudes. Car dans le domaine, si les femmes sont mieux loties que les hommes, il nous reste tout de même du boulot.

Chercher le sourire

"Une étude (menée par Kuba Kris dans 44 pays, ndlr) montre qu'en France, nous avons une aversion pour le sourire", confie l'experte. Et honnêtement, difficile de la contredire après dix ans de vie parisienne. Elle explique cette réticence par une crainte de l'inconnu, de l'incertitude, et le fait que l'expression soit culturellement associée à un manque d'intelligence. Ah, l'accueil à la française.

Les Français·e·s, mauvais élèves du sourire. (Dans Paris, de Christophe Honoré)
Les Français·e·s, mauvais élèves du sourire. ( Dans Paris , de Christophe Honoré)

Heureusement ou pas, nous ne sommes pas les seul·e·s à craindre ce trop-plein de positivité. Les Japonais·e·s, aussi, ont du mal à dévoiler leurs quenottes. Ils et elles possèdent toutefois un coup d'avance : là-bas, le sourire se lit déjà davantage dans les yeux que sur les lèvres. "Il n'y a qu'à voir leur smiley, qui ne se compose pas d'une parenthèse pour la bouche comme nous, mais de deux accents circonflexes qui représentent le plissement des yeux lorsque l'on sourit. Les yeux dits 'rieurs'", appuie Isabelle Crouzet. "^^" plutôt que ":)". "Nous partons de loin", consent-elle. "Mais nous aussi, comme les Japonais, nous pouvons nous former au sourire des yeux pour signaler à la fois affiliation et récompense."

C'est en tout cas l'opportunité de s'y entraîner sans relâche, d'accentuer nos traits, et de ne surtout pas s'abandonner à un manque de courtoisie néfaste par prétexte que personne ne pourra nous voir. "Le masque n'est pas un prétexte pour faire la gueule !", lance l'autrice, qui ajoute que la voix aussi, indique notre intention (une étude démontre que le sourire s'entend notamment au téléphone, et des scientifiques du CNRS Aix-Marseille font "sourire" des bribes de dialogue grâce à un algorithme). "Il s'agit d'un rempart contre le virus, pas d'une forteresse contre les autres".

En ces premiers mois du "monde d'après", l'heure est à l'apprentissage de nouveaux codes. Professionnels, personnels, mais aussi culturels. De plus, chercher le sourire dans le regard de l'autre établit un contact nécessaire avec celui ou celle que l'on devine sous l'écran facial, qui réduirait le stress de 17 %. Et en ce moment, on prend.