Ce 9 mars, les Mexicaines ont disparu

Les Mexicaines ont marché dans la rue en amont du 9 mars, journée de grève féminine
Les Mexicaines ont marché dans la rue en amont du 9 mars, journée de grève féminine
Lundi 9 mars, les Mexicaines ont décidé de ne pas aller travailler, de ne pas aller en cours, de ne pas sortir. La raison : protester contre les féminicides, recensés au nombre de 1006 en 2019, et montrer à quoi ressemblerait un monde sans femmes.
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Lundi 9 mars, les guichets du métro de Mexico City, habituellement tenus par des Mexicaines, étaient fermés. Les wagons quasiment dépeuplés de femmes. Pareil pour les salles de classe d'université, les rues, les bureaux ou les principaux lieux publics de la capitale. Comme si la moitié de la population s'était évanouie du jour au lendemain, laissant peser une atmosphère étrangement apocalyptique sur la ville. #UnDiaSinNosotras ("Un jour sans nous"), c'est le nom de l'initiative féministe derrière cette grève historique. Un cri de colère silencieux qui vise à faire réagir le gouvernement sur le rapport tragique des féminicides de 2019. Disparaître comme celles qui n'ont plus la chance de le faire pour manifester, disparaître pour prouver leur valeur.

L'année dernière, 1006 femmes ont été tuées pour des raisons entièrement relatives à leur genre (Le Monde indique cependant que ce chiffre correspond aux comptes des autorités, les associations recensant 3825 meurtres). Soit 10 % de plus qu'en 2018 et 137 % de plus qu'il y a cinq ans. Plus précisément, ce sont dix femmes qui partent de chez elles chaque matin et n'y rentrent pas le soir. Dix femmes violées et assassinées par des hommes qui puisent leur haine dans la culture traditionnellement machiste du Mexique. Parce qu'il faut que cela cesse et que le gouvernement agisse, les Mexicaines ont décidé de déserter, espérant que leur absence - et la perte économique liée estimée à 300 millions de dollars - alarme enfin le président Andrés Manuel López Obrador.

Une impunité quasi systématique

"Il n'est plus possible de continuer à vivre dans un pays où une femme peut être assassinée de manière brutale, sans aucune conséquence, et dans une culture qui permet que cela arrive", s'indigne Lorena Wolffer, artiste et militante féministe, au New York Times. La révolte a pris davantage d'ampleur après #MeToo, mais aussi suite aux meurtres d'Ingrid Escamilla, 25 ans, tuée, écorchée et éventrée, et de Fátima Cecilia Aldrighett, 7 ans, violée et dont le corps a été retrouvé enveloppé dans un sac plastique.

Des crimes terribles et pourtant courants dans le pays d'Amérique centrale, qui ont ouvert un débat nécessaire, bien que tardif, sur les violences sexistes présentes dans toutes les strates de la société, et surtout l'impunité dont bénéficie leurs auteurs. Car sur 1006 féminicides recensés, 95 % des cas restent non-élucidés, selon le Comité pour les Droits Humains en Amérique Latine (CDHAL).

Pour certaines Mexicaines, la décision a été dure à prendre. Principalement celles dont le travail ne peut pas attendre un jour de plus, ou dont le salaire ne sera pas garanti (selon le New York Times, les grands groupes du pays, comme Walmart, ont assuré que leurs employées ne rencontreraient aucune répercussion). Mais l'urgence de la situation en a convaincu une partie de rejoindre le mouvement. C'est le cas d'Isaura Miranda, une biologiste interrogée par le quotidien américain, qui a déclaré avoir beaucoup réfléchi avant de rester chez elle en signe de protestation, en raison de ses responsabilités au centre de recherche où elle travaille.

"J'ai réalisé que je devais faire quelque chose", confie-t-elle, émue aux larmes. "Je ne peux pas continuer avec ce sentiment de rage et d'impuissance face à tant de morts qui sont cruelles, sans dignité. De plus, je ne veux pas que ma fille sorte un jour et ne revienne plus jamais".

Des promesses non tenues de la part du gouvernement

Arrivé au pouvoir en décembre 2018, le président Andrés Manuel López Obrador avait pourtant promis un changement radical durant sa campagne. Quinze mois plus tard, les choses ont empiré. "Pendant toute une année, ce gouvernement a répondu par des promesses aux demandes de la population", dénonce Alejandra Santamaria, 28 ans et professeure de droit, au Guardian. "Mais la situation des femmes ne s'est pas améliorée. Les femmes sont confrontées aux mêmes types de violence qu'auparavant et le pays est devenu encore plus militarisé. Rien n'a changé".

De son côté, celui qu'on surnomme Amlo a attribué les féminicides aux "politiques néolibérales" des gouvernements précédents et a suggéré à plusieurs reprises que les protestations des femmes faisaient partie d'un complot de droite contre lui. Ce lundi 9 mars, il a répété l'allégation, en ajoutant que les femmes étaient libres de protester, mais en affirmant que certaines "voulaient que notre administration échoue".

Au ministère du Travail, secteur le plus touché par la grève d'après France 24, les employés en profitent pour se remettre en question - littéralement. "Nous avons fabriqué une boîte à suggestions que nous avons appelé boîte à honnêteté", explique le directeur exécutif du ministère du Travail, Tomas Damerau. Une façon de prendre conscience des raisons derrière le mouvement. Suffisant ? Pas vraiment, selon les activistes.

"Chaque jour, nous avons de plus en plus de preuves qu'ils nous tuent spécifiquement parce que nous sommes des femmes", insiste Maria de la Luz Estrada, coordinatrice exécutive de l'Observatoire national des citoyens sur le féminicide, au Guardian. "Si ce gouvernement veut une transformation, il doit faire face au problème". Dimanche 8 mars, 80 000 Mexicaines s'étaient retrouvées dans les rues pour manifester. Sur l'une des bannières on pouvait lire : "Pardon du dérangement, mais ils nous tuent !". Un message qui ne reflète que trop bien le sort auquel l'inaction du pouvoir condamne les femmes.