Ces femmes ont décidé d'aller au boulot sans soutien-gorge : elles racontent

"Quand je ne fais du no bra au bureau, les regards sont lourds de jugement"
"Quand je ne fais du no bra au bureau, les regards sont lourds de jugement"
De plus en plus de femmes laissent tomber le soutien-gorge, jusque dans les couloirs du bureau. Mais le no bra est-il facilement adoptable dans un contexte professionnel où le sexisme aussi, officie ? 3 femmes racontent.
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A la sortie du confinement, en mai 2020, 4 fois plus de personnes optaient pour le no bra qu'avant la pandémie. "Je n'imagine pas vraiment le soutien-gorge faire son retour après ça", lançait dans un tweet liké plus d'un demi million de fois la journaliste Tomi Obaro, évoquant la façon dont, avec le télétravail, nombreuses avaient rangé le bout de dentelle et de baleines souvent douloureux et intrusif au fond de leur placard.

Quelques mois plus tard, la "normale" tant attendue par la population mondiale semble avoir repointé le bout de son nez dans certaines régions du monde - et nos tétons aussi.

Soirées entre ami·e·s, journées à traîner, promenades : toutes les occasions sont bonnes pour n'enfiler qu'un t-shirt, un pull ou un sweat sur notre poitrine désormais libre. Mais lorsqu'il est l'heure de reprendre le chemin du travail, sommes-nous toujours aussi à l'aise les seins dégagés de maintien textile ?

On a demandé à trois femmes qui pratiquent le no bra jusque dans la sphère pro, comment se passait leur expérience. Et si elle recommanderait à leur paires de sauter le pas. Témoignages.

"Rébellion féministe" et acceptation de soi

Anne a 33 ans, et depuis six mois maintenant, elle a décidé de "s'affranchir de ce carcan physique et psychologique". Elle travaille au service marketing d'une grande marque de cosmétiques française, et explique que "ne plus porter de soutif" était sa façon "d'apporter une pierre à l'édifice. C'est ma petite rébellion féministe personnelle, de revendiquer le droit de ne plus enfermer mes seins. De, comme mes collègues masculins, n'avoir qu'à enfiler un haut pour être forcément considérée comme professionnelle".

La jeune femme nuance toutefois, consciente que le regard peut changer d'une poitrine à l'autre : "Ce qui facilite peut-être mon expérience, c'est que j'ai des petits seins. Et je pense qu'une femme avec une grosse poitrine qui, elle aussi, se défait de son soutien-gorge, aura certainement plus de remarques que moi avec mon 85 B".

Justement, c'est le cas d'Amélie. A 27 ans, cette Rouennaise est depuis "5 ou 6 ans" barmaid dans l'un des fiefs de la capitale normande. Un petit bar "qui ne paie pas de mine en extérieur, mais qui a une vraie ambiance passé 22 heures". On lui fait confiance. Amélie a "des gros seins, n'ayons pas peur des mots", rit-elle. "Je fais du E depuis que j'ai 14 ans. A l'école, ça a toujours été compliqué. Soit on se moquait de moi, soit on me fixait avec insistance. J'en ai été très complexée jusqu'à il y a peu".

Le déclic ? "Je crois que j'ai simplement commencé à les aimer. A force de voir d'autres types de corps sur les réseaux sociaux, je me suis davantage acceptée. Jusqu'à vouloir me débarrasser de ces soutien-gorges de grand-mère qui me cisaillaient le dos, et les laisser vivre."

On lui demande : ça marche ? "Oh oui ! Après je ne vous dis pas que c'est facile tous les jours. Ça me fait parfois mal, déjà, mais surtout : je me prends des commentaires sexistes réguliers. Par des clients ou par le personnel de l'établissement."

No bra et harcèlement : une réalité

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Dans une étude de l'Ifop datant de juillet 2020, révélant les dessous de la démocratisation de la coutume, l'expert genre et sexualité François Kraus analysait : "La capacité à s'affranchir des injonctions sociales pesant sur cette partie du corps féminin apparaît également plus forte chez les femmes ayant un niveau social et culturel supérieur à la moyenne, se reconnaissant une part d'homosexualité ou une sensibilité féministe mais aussi chez celles qui, résidant dans les grandes agglomérations, souffrent généralement moins du contrôle et du regard des autres."

Ce "regard des autres", c'est ce que sent aussi peser sur elle Tiffany, 35 ans, employée dans une agence d'événementiel. "Quand je fais du no bra au bureau, je sens des regards lourds jugement sur moi. De la part des hommes mais aussi de mes collègues femmes. On m'a même dit une fois que ce n'était 'pas très professionnel' en suggérant que j'aille enfiler un pull".

Une remarque que la jeune femme tacle d'"insupportable", mais qui pose une autre question : y a-t-il réellement des règles à respecter concernant le port du soutien-gorge au boulot ? Selon Caroline André-Hesse, avocate, cela pourrait être interdit dans une hypothèse : "Si le non-port du soutien-gorge est de nature à mettre en danger la santé ou la sécurité de la personne", rappelle-t-elle auprès de RTL.

Clairement pas le cas de nos interlocutrices, donc. A moins que ce soit leur sécurité à elle, que le fait de s'habiller comme elles le souhaitent, couplé à une misogynie ambiante, mettent en danger.

"Une fois lors d'un after work, un employé d'un autre service est venu me draguer. Je l'ai rembarré gentiment, mais il a insisté, est revenu à la charge plusieurs fois", se souvient Tiffany. "Ce jour-là, je ne portais pas de soutien-gorge et il fixait ma poitrine". Depuis, dès qu'elle sait qu'elle va "potentiellement le croiser", elle s'oblige de nouveau à revêtir le sous-vêtement. Une contrainte qui l'attriste particulièrement, mais c'est tout ce qu'elle a trouvé "pour éviter d'être harcelée".

Amélie, elle, lâche, déterminée : "C'est pour ça que je continue à travailler sans soutif, aussi". Pour ne pas que les hommes qui se permettent ce genre de comportement "gagnent". Et qu'on soit "enfin libre de faire ce qu'on veut de notre physique, tout comme eux". Et de conclure : "Mais je comprends aussi que d'autres préfèrent se sentir en sécurité. C'est juste triste qu'en 2021, ce soit toujours un combat que de s'afficher au naturel". Et comment.

Heureusement, les choses avancent, estiment-elles toutes les trois séparément. Reste à ce que ce ne soit plus un sujet, comme le conclut Anne avec espoir.