L'incroyable histoire de Katharine Gun, la lanceuse d'alerte qui voulut stopper la guerre

La lanceuse d'alerte Katharine Gun
La lanceuse d'alerte Katharine Gun
Elle est l'une des premières lanceuses d'alerte de l'Histoire. Katharine Gun a voulu empêcher la "guerre illégale" en Irak en 2003, menée conjointement par les Etats-Unis de George W. Bush et le Royaume-Uni de Tony Blair. Alors qu'un film retraçant son histoire sort ce 2 janvier 2020, nous avons rencontré cette héroïne des temps troublés.
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C'était un jour de 2003 comme un autre. Pourtant, il va faire basculer l'existence entière de Katharine Gun. Alors qu'elle était assise à son poste de travail au Government Communications Headquarters (GCHQ), le service de renseignements électroniques du gouvernement du Royaume-Uni, la jeune traductrice découvre un étrange e-mail émanant de la NSA, l'agence de renseignement américaine : les États-Unis sollicitent l'aide des renseignements britanniques pour rassembler des informations compromettantes sur certains membres du Conseil de sécurité de l'ONU et les obliger à voter en faveur de l'invasion de Irak.

Tiraillée entre son devoir de confidentialité et sa conscience, l'espionne va décider de divulguer cette information explosive à la presse afin de tenter d'empêcher la guerre. Au risque de tout perdre. Elle l'expliquera plus tard : "Je travaille pour le peuple, pas pour le gouvernement." Sa décision la rattrapera et Katharine Gun, accusée de trahison, sera emportée dans une bataille judiciaire aussi intense qu'injuste.

C'est cette incroyable histoire, largement méconnue, que raconte Official Secrets, qui sort ce 2 janvier 2020 en e-Cinéma : celle d'une courageuse lanceuse d'alerte, l'une des premières de l'Histoire, qui tenta (en vain) d'empêcher un conflit illégal et de sauver des centaines de milliers de vies. Keira Knightley y campe une Katharine Gun vibrante de détermination, soutenue par Matt Smith (Doctor Who, The Crown) dans le rôle du journaliste Martin Bright qui fera sortir le fameux mémo dans l'hebdomadaire The Observer et Ralph Fiennes en avocat humaniste.

Seize ans après cette journée décisive qui changea le cours de sa vie, nous retrouvons la vraie Katharine Gun dans un hôtel chic parisien. Arrivée de Turquie où elle habite aujourd'hui avec son mari, loin du tumulte médiatique, l'ancienne espionne se sent enfin prête à sortir de l'ombre. D'une voix calme, articulée, elle revient sur son choix et sur la nécessité de la désobéissance à l'aune des événements politiques actuels.

Terrafemina : Quel a été le déclic ce fameux jour qui a changé votre vie pour toujours ?


Katherine Gun : Je suppose que cela a été l'Irak. Je n'étais pas très politisée avant cette histoire, mais j'étais informée. Après l'invasion de l'Afghanistan en 2001, la classe politique a commencé à parler de l'Irak. Et je me suis immédiatement demandée pourquoi ils parlaient de l'Irak. J'étais ado quand ils ont envahi l'Irak durant la première guerre du Golfe et j'avais entendu parler des sanctions pour le 11 septembre 2001 qui ont paralysé le pays et qui ont rendu la vie des habitants très difficile au point qu'il était difficile d'y survivre. Et donc, ils reparlaient encore du fait que l'Irak était une menace pour le Royaume Uni et les Etats-Unis et je me suis dit que c'était dingue !

J'ai donc fait beaucoup de recherches, j'ai beaucoup lu à ce sujet. Et quand j'ai vu le fameux e-mail, j'étais déjà assez convaincue que l'invasion de l'Irak serait illégale. Donc cet e-mail que nous avons reçu, mes centaines de collègues du GCHQ et moi, a été comme voir ce qu'il se passait en coulisses... Cela montrait le niveau qu'ils atteignaient pour essayer d'obtenir une couverture légale pour déclencher la guerre. Au point qu'ils essayaient de bribe et de faire du chantage aux diplomates de l'ONU.


Rien que ça, pour moi, c'était illégal. Ce n'était pas "normal" dans l'environnement diplomatique dans lequel nous travaillions, mais le motif était en plus mauvais parce qu'il visait à déclencher une guerre illégale. Cet email a cristallisé toutes mes inquiétudes. Et je me suis dit que le mémo en lui-même était explosif. Il éclairait ce qui se passait à ce moment-là. Donc je me suis dit que si le peuple était au courant, que les hommes politiques étaient mis au courant, ils seraient forcés à s'arrêter. Et ils poseraient des questions et défieraient Tony Blair. Sauf qu'à ce jour, je n'ai jamais été contactée par un seul ou une seule femme ou homme politique, ou un.e député.e. Aucun d'entre eux ne m'a dit : "Tu as fait ce qu'il fallait" ou "Je suis désolée qu'on ne t'ait pas assez soutenue". Parce qu'il y a eu zéro soutien des hommes politiques britanniques ! Et alors que l'affaire était imprimée en Une d'un journal national sérieux, qu'ils ont tous lu bien sûr, personne n'a pris ce journal et est allé poser des questions... Et ça, pour moi, est très révélateur de la faiblesse qui règne dans les plus hautes sphères.

Avez-vous été immédiatement consciente des conséquences de votre acte et étiez-vous effrayée ?


K.G. : Non, je n'ai pas tout de suite eu peur parce que j'ai essayé de rester anonyme. Ce qui s'est passé, c'est que j'ai vu l'e-mail un vendredi matin, je me suis dit que ce document pourrait avoir un impact. Donc pendant le week-end, j'ai pris contact avec une personne que je connaissais- dont je n'ai jamais donné le nom- et qui connaissait la journaliste de la BBC, Yvonne Ridley.

J'ai dit à cette personne : "J'ai en ma possession quelque chose qui me semble très important et je pense que cela devrait être rendu public". Je lui ai envoyé et elle l'a passé à la journaliste. Et le lundi, je suis allée travailler et j'ai utilisé l'opportunité que nous changions de bureau tous les lundis pour utiliser un ordinateur différent et imprimer l'e-mail. Je pensais être protégée par l'anonymat.

Mais je n'étais pas consciente- parce que c'était la première fois que je faisais face à un tel défi- c'est que je ne serais pas capable de garder moi-même ce secret à propos de mon implication.

Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de révéler que c'était vous qui aviez "leaké" le document ?

K.G. : J'ai senti que je ne pouvais pas vivre avec un mensonge, je ne pouvais pas travailler dans une organisation que j'avais "trahie" et dans laquelle je ne me sentais plus à ma place. Mais je n'avais pas prévu tout cela.

La lanceuse d'alerte Katharine Gun
La lanceuse d'alerte Katharine Gun

Dans le film Official Secrets, votre avocat dit : "Vous n'aviez rien à gagner et tout à perdre". Vous considérez-vous comme une héroïne ?


K.G. : Depuis que le film est sorti, pas mal de jeunes sont venu·es me voir en me disant : "Wow, on aimerait être comme vous !" (sourire). C'est génial que de jeunes personnes se sentent inspirées par le film. Je ne conseillerais à personne de faire ce que j'ai fait parce que, pour être honnête, je suis l'une des plus "chanceuses". J'ai survécu à cet épisode, mais de nombreux lanceurs d'alerte n'y ont pas survécu, même physiquement, ou financièrement ou maritalement. Ou leur santé mentale en a pâti.


C'est un énorme, gigantesque traumatisme dans notre vie. Et c'est le problème : cela ne devrait pas l'être. Les lanceurs d'alerte ne devraient pas être des cibles et détruits.

Que devrions-nous faire pour protéger les lanceur·se·s d'alerte ?


K.G. : Au Royaume-Uni en tout cas, ce qui doit avant tout changer, c'est l'actuel "Official Secrets Act", la loi qui protège les secrets d'État et l'information officielle. En 1984, la défense de l'intérêt public avait été utilisée avec succès par Clive Ponting, qui travaillait alors au ministère de la Défense britannique. La Première ministre de l'époque, Maggie Thatcher, et le gouvernement britannique prétendaient qu'un navire argentin allait attaquer le Royaume-Uni, sauf qu'il allait dans la direction opposée. Il n'y avait aucune menace ! Cette information est sortie grâce Clive Ponting, et le jury et le procès ne l'a pas condamné.

Sauf que dès que cette histoire est arrivée, le gouvernement a immédiatement amendé l'Official Secrets Act, en enlevant la clause qui autorisait de dévoiler des informations si c'était dans l'intérêt général. C'est toujours le cas 30 ans après. Dans une démocratie qui se veut "progressiste", c'est un scandale. On espère lancer une campagne qui poussera à réformer l'Official Secrets Act. Ce sera un premier pas ! (rires)

Bande-annonce VOST de Official Secrets

A-t-il été compliqué de reconstruire votre vie après cette affaire ? Avez-vous l'impression d'être toujours "punie" pour ce que vous avez fait ?

K.G. : Après que les charges contre moi aient été abandonnées, cela a été un immense soulagement de ne pas avoir à affronter ce procès public. Mais cela aussi a été "anticlimax" parce que nous pensions vraiment avoir une chance de gagner. Mais j'étais préparée à aller en prison si cela avait été nécessaire.

Je ne cherchais pas à être sous les feux des projecteurs, je ne cherchais pas l'attention. J'aurais pu me montrer davantage, mais j'ai choisi au contraire de retourner dans l'ombre pour vivre ma vie avec mon mari tranquillement. C'est ce que nous avons fait. Et je pense que c'était la meilleure chose à faire vu les circonstances. Je ne me suis jamais sentie persécutée. Comme je l'ai dit, je suis l'une des "chanceuses". Mais peut-être aussi parce que j'ai choisi de ne pas m'exposer à ce moment-là. J'étais vulnérable et je me serais mise en danger, je pense. Aujourd'hui, 16 ans après, je sens que j'ai atteint un certain niveau de maturité et le temps qui est passé me permet d'en parler sans être trop affectée. C'est bien.

Jusqu'à quel point devrions-nous obéir aux ordres ? Quand est-il sain de se révolter ?


K.G. : Chacun·e d'entre nous a une ligne rouge où notre conscience serait mise à mal si nous dépassions cette limite. C'est difficile... Je ne pensais pas avoir à affronter cela. Certaines personnes m'ont dit : "Mais vous vous attendiez à quoi ? Vous étiez une espionne !".

Pour moi, la ligne infranchissable a été cette guerre illégale basée sur des mensonges et des manipulations des raisons pour entrer en guerre. C'était cette ligne que je ne voulais pas dépasser. Certain·es diraient que je n'avais peut-être pas à devenir une espionne et travailler à la GCHQ. Je ne serais pas aussi radicale. C'est un choix individuel très personnel, mais ce n'est pas un choix facile.

Le referiez-vous ?


K.G. : Si les circonstances étaient les mêmes, oui.

Au regard de la situation politique actuelle, ressentez-vous le besoin de prendre davantage la parole ?


K.G. : Le timing de la sortie de ce film est parfait, je trouve. Nous avons vu tellement de problèmes depuis 2003... Et l'une des principales raisons à tout cela, c'est précisément à cause de l'expérience de la guerre en Irak en 2003. Cela nous a conduit à cette érosion graduelle de la confiance, dans les services publics, dans les médias, dans le système judiciaire. Et tout cela combiné donne une situation très dangereuse pour tous les pays.

La réponse naturelle pour renverser tout cela serait : par quoi allons-nous le remplacer ? Je ne suis pas une radicale donc je ne conseillerais pas un renversement du système parce que c'est trop drastique et il faudrait savoir par quoi remplir cet espace. C'est d'ailleurs ce que nous pouvons constater dans les pays que nous avons envahis comme l'Irak ou la Libye. Je pense donc qu'il est préférable de réformer les institutions qui ont été testées pendant des siècles et les forcer à rendre des comptes.

Official Secrets
Un film de Gavin Hood
Avec Keira Knightley, Matt Smith, Adam Bakri
Disponible dès le 2 janvier 2020 en e-Cinéma

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