Pourquoi les femmes souffrent du "caca-shaming"

"Les femmes ont déjà assez de merde à gérer"
"Les femmes ont déjà assez de merde à gérer"
Le "poop-shaming" - comprendre "la honte du caca" - n'a rien de (si) rigolo. C'est un véritable problème social qui en dit long sur les constructions du genre.
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Le "poop shaming", cela vous dit quelque chose ? Comme le nom l'indique, ce phénomène socio-psychologique concerne tous les complexes et non-dits associés à ce grand tabou qu'est le caca. Un sujet pas si fastoche à caser au sein d'une conversation, il est vrai. Ou autour de la machine à café. Surtout lorsque l'on est une femme. Dans ce cas-là, la honte ne fait que s'exacerber. Et oui, car le caca est une problématique de genre(s).

C'est tout du moins de ce que nous raconte ce long et captivant article du New York Times : la "honte du caca" en dit long sur les stéréotypes féminins et la manière dont la société envisage, fantasme et traite les femmes, au sein de l'espace public et dans l'inconscient collectif. Loin du cadre intime des simples toilettes, de la grosse commission émerge des réflexions beaucoup plus fines qu'il n'y paraît. Sans rire. Et l'on vous dit pourquoi.

Le "caca-shaming" chez les femmes

Le "poop shaming" et les stéréotypes de genre.
Le "poop shaming" et les stéréotypes de genre.

Car oui, les femmes aussi font caca, même au travail, et il faut savoir passer à autre chose. Mais ce n'est pas si fastoche quand le caca est une telle source de silences gênés. Peur de laisser une odeur persistante dans les toilettes, de les boucher par mégarde avant la venue de sa successeuse, nécessité d'avoir toujours un désodorisant sur soi et, parfois, de "faire vite" comme s'il s'agissait d'une simple pause pipi - histoire de ne pas éveiller les soupçons. C'est tout un taf. On a beau se dire qu'en 2019, la grosse commission n'a plus rien d'un gros mot, et pourtant, "la honte de caca est réelle - et touche de manière disproportionnée les femmes", explique le New York Times en s'appuyant sur les études très sérieuses du psychologue Nicholas Haslam, auteur de Psychology in the Bathroom ("La philosophie dans la salle de bains").

A en lire les observations d'Haslam, les filles apprennent dès leur plus jeune âge à "contenir" leurs fonctions corporelles naturelles. Bien plus tôt que les garçons. Et, les années passant, doivent faire preuve de la plus grande discrétion dès qu'il s'agit de lâcher des gaz inopportuns. Alors que, des cours de récré aux comédies américaines les plus potaches en passant par les discussions entre potes, on sait bien à quel point l'humour scatologique est, plus qu'un langage "décomplexé" et comique, une véritable tradition culturelle au sein de la communauté des "hommes adultes hétérosexuels" - comme l'énonce Haslam. Et la vie de bureau ne change pas vraiment la donne.

Le rapport aux pets et au caca est donc l'une des premières formes de "distinction" des sexes et de discrimination. Et ce pour de pures raisons de construction sociale. C'est d'ailleurs ce que nous explique encore la spécialiste Sarah Albee, l'autrice de l'instructif opus Poop Happened : "Si un garçon pète, tout le monde rit. Si une fille pète, elle est mortifiée". L'égalité des sexes se heurte à un sacré mur dès qu'il est question de ce que François Rabelais appelait "le bas matériel grossier" : le bas-ventre, les flatulences, le caca et compagnie. Et les éléments d'explication ne manquent pas.

Petit précis de stratégies scatos

Le "poop shaming" et son shitty sexisme.
Le "poop shaming" et son shitty sexisme.

La plus coriace de tous, affirme le professeur Nicholas Haslam, concerne les valeurs traditionnelles que l'on associe à la notion de "féminité", si souvent définie - et meurtrie - par le patriarcat. La femme serait synonyme de "pureté" et de tout ce qui lui est relatif "en matière d'hygiène et de civilité". De bienséances, en somme : une bonne fille doit savoir bien se tenir et être impeccable sur elle. Selon des croyances populaires (qui nous renvoient directement au fantasme de la virginité), on exige des femmes qu'elles soient pures. C'est-à-dire, "qu'elles soient propres et sans odeur", raconte le professeur. Au fil de ses études, Haslam a ainsi constaté qu'une femme décochant un banal : "Excusez-moi, je dois aller aux toilettes" était plus négativement jugée qu'un homme exprimant des propos identiques. Les mecs n'ont pas à être "dépourvus d'odeurs". Après tout, ils sont "virils".

Cette honte du caca, Sarah Albee ne saurait la dater. Déjà à l'époque de la ruée vers l'or, dit-elle, les hommes déféquaient à l'air libre, se contentaient de trouver un arbuste, alors que les femmes des prairies "formaient des cercles protecteurs afin de se protéger mutuellement du regard des autres, tenant leurs jupes sur le côté pour ériger une sorte de mur". Et au centre de ce grand cercle "emmurant", chacune venait, tour à tour, faire la grosse commission. Un procédé étrangement sororal qui confère à l'acte une gravité cérémoniale, là où la défécation entre mecs dénote par son insouciance certaine. Des siècles plus tard, rien n'a vraiment changé.

Bon, aujourd'hui, les femmes ne ritualisent plus forcément à ce point le "poop time". Mais il n'empêche, les stratagèmes perdurent. Par exemple, ajoute l'autrice de Poop Happened, le "Scatological Standoff" désigne le fait qu'une femme attende systématiquement que sa consoeur "brise le silence" pour pouvoir déféquer, lorsque les deux se trouvent côte à côte, par toilettes interposés, au taf. Un curieux suspens qui en dit long sur le tabou. Car cette gêne est réelle et son poids, étouffant. La preuve ? Sondage à l'appui, le New York Times nous apprend que 71% des citoyennes canadiennes (sur un panel de mille femmes interrogées) déclarent déployer "des efforts considérables pour se retenir de déféquer, en particulier dans les toilettes publiques".

A bas le patriarcaca !

Le "poop shaming" est un sujet encore trop tabou.
Le "poop shaming" est un sujet encore trop tabou.

Les conséquences de cette pression ? Elles sont nombreuses. La honte entraîne le malaise et le malaise, le stress. Résultats, les femmes affichent des taux plus élevés d'irritation du colon et autres maladies inflammatoires de l'intestin. De plus, s'alarme encore le journal, elles sont davantage constipées que les hommes. Ce sont là les dommages d'un plus vaste système, au sein duquel l'architecture-même des toilettes est pensée et élaborée par les hommes. La dominance des mecs sur l'espace intime et les formes de discriminations qui lui sont inhérentes portent un nom : "le pooptriarchy". Le "pooptriarcat", quoi. Ou "patriarcaca", si vous préférez.

De plus, précise le journal, les travaux de la gastro-entérologue Robynne Chutkan démontrent que "l'anxiété du caca" ressentie par femmes est tout autant culturelle et psychologique... qu'anatomique. Car il existe de profondes différences, explique la médecin, entre les voies digestives féminine et masculine, "à commencer par la densité du côlon, qui est plus long chez les femmes", affirme la spécialiste. Ce qui impliquerait davantage de complications physiques quand il s'agit de soulager ses intestins.

Supposer que la "honte du caca" en dit long sur les inégalités de genre n'est pas une divagation. Mais une tentative de cerner à quel point, au sein d'une société patriarcale, les femmes se retrouvent opprimées jusqu'aux cabinets. L'idéal serait alors de déculpabiliser le plus tôt possible les filles au sujet de ces besoins naturels. Histoire de virer du coin de la main les idées sexistes les plus "shitty". Car comme l'énoncent les journalistes Jessica Bennett et Amanda McCallla, "les femmes ont déjà assez de merde à gérer".