C'est quoi, "l'amitié virile" ?

"Point Break", cette grande romance entre deux mecs.
"Point Break", cette grande romance entre deux mecs.
Des films "de mecs" ultra-populaires comme "Top Gun" et "Point Break" en parlent - sans forcément le vouloir - et pourtant, il n'est toujours pas si simple de comprendre cette drôle de bestiole qu'est "l'amitié virile". Explications.
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Will Smith et Martin Lawrence dans Bad Boys, Jonah Hill et Channing Tatum dans 21 Jump Street, Mel Gibson et Danny Glover dans L'arme fatale, Edward Norton et Brad Pitt dans Fight Club (no spoiler please)... La culture populaire regorge de duos masculins emblématiques. Duos, ou plutôt couples. Des mecs liés par le sang. Qui passent leurs journées ensemble, s'envoient des vannes pas toujours fines, se bastonnent à s'en arracher la mâchoire, renversent les obstacles main dans la main. Pas forcément doués pour les sentiments, ils préfèrent s'adonner aux bons vieux contacts physiques. Mais en toute hétérosexualité bien sûr. C'est par l'action, la prouesse et le corps que leur relation se soude : ainsi se caractérise leur "amitié virile".

L'amitié virile est un drôle de concept. Le cinéma d'action américain l'a exploré jusqu'à l'usure à travers le genre du "buddy movie" : un duo de personnages antinomiques apprenant à se connaître - et à s'aimer - à travers les coups, les poursuites et les flammes. Malgré la présence de personnages féminins (délaissés, tués ou sauvés), seule importe cette union (sacrée) entre les "buddies", c'est-à-dire les "copains". Entre eux, c'est à la vie, à la mort. Loin d'être un simple gimmick, ces passions mâles fascinent par leurs extrêmes. Et déroutent. Car les films avec lesquels nous avons grandi en disent long sur l'ambivalence des amitiés entre mecs.

Boys, boys, boys

"Top Gun", avoir un bon copain, c'est important.
"Top Gun", avoir un bon copain, c'est important.

De quoi cette "amitié virile" est-elle au juste le nom ? Encore une fois, un film culte - d'aucuns diraient : "générationnel" - comme Fight Club pourrait en être la Bible. Selon Christine Castelain Meunier, sociologue au CNRS et spécialiste des transformations du masculin, l'amitié virile est une amitié "très forte, solide". Elle correspond en cela aux représentations populaires de "l'idéal viril", fait de muscles et de puissance. C'est une amitié qui résiste, à l'image d'un biceps en plein bras de fer. Ou d'un corps roué de coups. "Mais l'idée de "virilité" étonne lorsque l'on parle simplement d'amitié : est-ce en référence à un serment particulier ? à un pacte ?", s'amuse l'autrice de L'instinct paternel : plaidoyer en faveur des nouveaux pères. Pacte, serment, règles tacites : bienvenue au Fight Club.

En réponse à cette si vaste interrogation, Mélanie Mâge a une petite idée du "comment" de l'amitié virile. Dans son podcast Ils se confient, la trentenaire recueille avec attention la parole des hommes. L'occasion de questionner leur masculinité. L'un d'entre eux, le jeune Valentin, explique qu'il ment à ses potes depuis son adolescence, dès lors qu'il s'agit de relater ses prouesses sexuelles. Autour de lui, tout tourne vite autour du "qui couche avec qui", des conquêtes, voire même du plan à trois. Ce qui définit l'amitié virile, par-delà les vantardises, c'est donc la compétition. L'amitié masculine, pour exister, s'encombre de rituels de validation. Et de rites de passage. A l'image d'une véritable "fraternité", dont il faut respecter le règlement.

"Les potes s'imposent eux-mêmes, entre eux, une forme de pression sociale, qui n'est pas très saine. C'est comme si, à travers le regard de ces amis masculins, il y avait celui de la société", observe la podcasteuse. Et à travers lui, une logique largement relayée au gré des représentations les plus populaires : celle du "qui a la plus grosse". Un "concours de bites" qui dévoile une troisième caractéristique : la virilité est (toujours) une rivalité.

Des genres, des amitiés

Aimer, c'est ce qu'il y a de plus beau. Et la virilité alors ?
Aimer, c'est ce qu'il y a de plus beau. Et la virilité alors ?

Cette contradiction mâle est d'ailleurs au coeur d'un autre film "culte", Point Break. Infiltré parmi une bande de surfeurs-braqueurs, le super-flic Johnny Utah (Keanu Reeves) se rapproche du leader charismatique - et mystique - Bodhi (Patrick Swayze). Ne vous y trompez pas : malgré la présence d'un élément "perturbateur" féminin, c'est bel et bien leur confrontation qui a tout du "je t'aime, moi non plus". Entre quelques corps à corps fougueux (sur le sable, en chute libre, avec supplément arts martiaux), Utah ne cesse de vouer pour Bodhi une fascination masochiste. Si bien que tous deux "s'épargnent" mutuellement dès qu'ils le peuvent - et qu'Utah y sacrifie même sa carrière. Mâtinée d'adrénaline, cette liaison imaginée par la cinéaste Kathryn Bigelow dépeint l'ambiguïté fraternelle : qui dit virilité dit rivalité, si bien que la compétition se ritualise (repousser sans cesse ses limites au fil de défis mutuels) au sein d'un entre-soi très fermé. Et vers un idéal que seuls les hommes semblent pouvoir atteindre - ou comprendre.

Comme à l'intérieur d'un "boys club". un club de garçons, c'est-à-dire "un lieu d'exclusion et de domination au sein duquel le masculin se conforte pour maintenir son pouvoir", explique la sociologue Christine Castelain Meunier. Car si la notion de "virilité" s'immisce, c'est pour mieux opposer amitié masculine et amitié féminine. "Les codes de l'amitié ne sont pas les mêmes selon le genre", affirme à ce titre la journaliste Victoire Tuaillon. Pour l'instigatrice du podcast Les couilles sur la table (Binge Audio), il y a par exemple "moins de proximité physique dans l'homosociabilité masculine hétérosexuelle". Alors que les fictions les plus pop esquissent les contours de la virilité à coups de poing, les signes d'affection, eux, restent aux vestiaires.

"Les hommes, souvent, n'ont pas été socialisés à faire preuve d'intimité et de soutien émotionnel. Il y a une rétention de certaines émotions et surtout une rétention des signes d'affection : se faire des câlins, se caresser les cheveux, se prendre dans les bras, sont plus des caractéristiques de l'amitié féminine", analyse la podcasteuse érudite en gender studies. En se différenciant l'une de l'autre, ces amitiés "de genre" se confortent fatalement dans cet entre-soi. Au lieu de signes d'attachement impudiques et autres "trucs de meufs", l'amitié masculine nous renvoie plus volontiers à la vision de deux hommes "à la fraîche, détendus du gland", entre mecs. Puisque leur amitié est virile, elle est bien plus "forte" que la relation qu'ils pourraient nouer avec une femme. C'est d'ailleurs là l'éternelle - et désuète - ritournelle du chanteur Henry Garat : "Avoir un bon copain / Voilà c'qui y a d'meilleur au monde / Oui, car, un bon copain / C'est plus fidèle qu'une blonde". No comment.

C'est l'histoire d'une bromance

"Trainspotting" : binouzes, piquouzes et amitié virile.
"Trainspotting" : binouzes, piquouzes et amitié virile.

Le souci avec l'amitié virile, c'est qu'elle ne s'oppose pas simplement à la féminité. Par-delà les grosses machines hollywoodiennes des années 80 et 90, de nouvelles variations de la fraternité sont entrées en ligne de compte. Sitcoms et comédies potaches sont venus renouveler cet imaginaire du "buddy movie" en popularisant l'idée de "bromance" : une romance entre "brothers". De Scrubs au film pour ados Supergrave en passant par Friends et Very Bad Trip, l'amitié, teintée de lose, n'a alors plus grand-chose de "virile" et tourne volontiers à la dérision.

Les mecs ne craignent plus de rire de leur "règlement" tacite et détournent non sans malice l'idée de love-story au masculin. Problème, le principal ressort comique de ces "nouvelles amitiés" reste toujours le même : semer la confusion en s'amusant de son côté "gay friendly". Câlins et larmes vrillent volontiers au burlesque, voire au grotesque. Après tout, les mecs restent des mecs. Cette propension à qualifier de "gay friendly" la moindre émotion considérée comme trop "efféminée" peine à cacher, par-delà une crainte des sentiments et de leur expression, une peur inavouée de l'homosexualité.

"Si deux mecs sont proches, ils sont obligés de préciser qu'ils ne sont pas gays. Et les contacts physiques ne sont pas forcément autorisés", constate Victoire Tuaillon. Cependant, les hommes perpétuent entre "bros" la plus décomplexée des promiscuités physiques. Ils peuvent rester torse nu (voire en caleçon) dans un appart' confiné, et ce des journées entières. Uriner côte à côte, au sein d'une rue où ils "marquent leur territoire". Voire même, il y a quelques décennies de cela, se masturber à l'unisson au sein d'un cinéma pornographique. Sans la moindre gêne. Et pourtant, un malaise plus insidieux pointe le bout de son nez à un certain niveau de proximité.

"Les relations entre hommes se construisent dans une tension entre interdiction de l'homosexualité et une survalorisation des relations entre hommes", décrypte la podcasteuse. Cette "tension" entre un culte ritualisé et démesuré de l'amitié masculine et la peur (parfois inconsciente) qu'elle porte en elle fait de l'idéal viril une vaste construction sociale, élaborée "par différenciation et même répulsion à l'égard de l'homosexualité et de la féminité, comme une forme de différenciation hiérarchisée", dixit Christine Castelain Meunier. Et entre les lignes, c'est encore une autre façon pour les mecs d'affirmer leur domination de bons copains.

Vers un masculin "humanisé"

"Fight Club", les muscles de l'amitié.
"Fight Club", les muscles de l'amitié.

Mais tout cela ne demande qu'à être renversé. Mieux, à en lire l'autrice de L'instinct paternel : plaidoyer en faveur des nouveaux pères, la révolution a déjà commencé. Les masculinités se réécrivent tant et si bien que le terme de "virilité" n'a plus grand-chose à faire ici. "Les représentations qu'il suppose sont en train de devenir obsolètes", se réjouit la spécialiste, qui en appelle à une "humanisation" du masculin. Se débarrasser de ces images d'un mâle "sauvage, dominateur, brutal" en mettant l'accent sur une solidarité globale. Une fraternité qui, par exemple, "ne considère plus la femme comme un trophée pour l'homme, ou un objet de rivalité". Ce masculin "humanisé" ne désigne pas juste les nouveaux amis, mais les nouveaux pères et amants.

C'est aussi là l'opinion de Mélanie Mâge, qui rêve d'une amitié masculine sans "validation ni jugement, score ou compétition". Et pourquoi pas, après tout ? Car entre hommes, les émotions ne sont pas rares. "On observe très souvent cette idée de vie de couple entre potes : des amis qui se voient tous les jours et prennent l'apéro ensemble, qui considèrent leur ami comme un "frangin", voire même une seconde famille - mais une famille qu'ils ont choisie", soutient la podcasteuse. Alors, si l'on balançait aux oubliettes ce fichu concept de "virilité" pour se recentrer sur l'amitié ?

 

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