Pourquoi "ne le prends pas mal" est clairement le signe qu'on doit mal le prendre

Pourquoi "ne le prends pas mal" est clairement le signe qu'on doit le prendre mal
Pourquoi "ne le prends pas mal" est clairement le signe qu'on doit le prendre mal
C'est l'expression-bouclier que certain·e·s utilisent pour faire passer une critique ou un reproche plus ou moins fondé. Seulement, à en croire les spécialistes et notre longue expérience, on a toutes les raisons de "le prendre mal", justement.
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Ce sont cinq petits mots qui n'annoncent rien qui vaille, voire qu'on nous balance comme une brève formalité avant de nous en foutre - si si - plein la gueule.

"Ne le prends pas mal, mais je ne supporte pas le bruit que tu fais quand tu manges", "Ne le prends pas mal, mais tu serais pas un peu à cran en ce moment ?", "Ne le prends pas mal, mais t'as pensé à mettre de l'anticernes ?", "Ne le prends pas mal, mais tu te laisses vachement marcher sur les pieds par ton gosse quand même !"

Autant de critiques sur notre comportement, notre physique, notre état d'esprit jugés "pas assez" ou "trop", qu'on se retrouve à devoir encaisser sans rien dire car, tiens tiens, on nous enjoint à "ne pas le prendre mal", justement. Parce qu'au fond du fond, ça partirait d'un "bon sentiment". Vraiment ?

Une phrase pleine de bonnes intentions, vraiment ?
Une phrase pleine de bonnes intentions, vraiment ?

Il y a aussi l'autre version. Celle qui consiste à lancer la phrase en question après avoir lâché la bombe, et à l'accompagner d'un air étonné quand on dévoilerait, malgré nous, que ça nous a blessé·e. "Oh mais ne le prends pas mal !", dit par exemple notre grand-mère à chaque fois qu'elle y va de sa réflexion désobligeante sur l'évolution de notre carrière ou de notre vie sentimentale - ses deux sujets préférés si on exclut le retour en politique (fantasmé et improbable) d'Alain Juppé - et qu'on grogne d'agacement.

Ou notre partenaire qui, après un énième reproche qu'on reçoit comme une balle traversant notre amour-propre, lève les yeux au ciel en nous toisant de son "arrête de tout prendre si mal..." si rageant et systématique qu'on n'a plus la force d'y répliquer. Enfin plutôt, pas la place de le faire.

A écouter plusieurs expert·e·s en psychologie, s'il y a effectivement des "ne le prends pas mal" qui ne sont coupables que de maladresses, d'autres peuvent s'avérer bien plus problématiques. Précisément quand la formule s'inscrit dans une démarche plus ou moins assumée de gaslighting destructeur. Décryptage.

Nos émotions sont valides

Avant toute chose, il est utile de se rappeler que nous seul·e pouvons savoir ce qu'on ressent. Et surtout, que ces émotions, aussi intenses soient-elles, sont valides. On a le droit d'avoir envie de pleurer quand on nous dit qu'on a l'air fatigué·e alors qu'on le sait très bien, et qu'on n'est de toute façon pas là pour être agréable physiquement. On a le droit d'être vexé·e, en colère, quand on nous assène de faux conseils bienveillants sur la manière dont on éduque nos enfants.

L'important, c'est d'avoir confiance en son jugement pour faire la différence entre une remarque constructive et une remarque blessante que quelqu'un (de clairement malveillant, pour le coup) nous adresserait pour le plaisir.

Dans ce dernier cas, aussi proche soit-on de la personne, il est essentiel de rester sur ses gardes. "Si vous commencez à remarquer une série de retours du type 'tu es trop sensible' de la part de la même personne (généralement un proche, comme un partenaire), cela vaut la peine d'en prendre note", avise Stylist. "Prenez du recul : êtes-vous vraiment hypersensible ? Ou le problème vient-il de la personne qui vous lance ces réflexions ?" A réfléchir.

Gare aux insultes déguisées

C'est là qu'entre en jeu le terme (flippant) de "gaslighting", une technique de manipulation mentale qui consiste à ce que la personne qui la pratique fasse douter sa victime de sa raison. Typiquement : une insulte suivie d'un "ne le prends pas mal" qui viendrait nier ce qu'on avait pourtant analysé comme injurieux.

"Ses auteurs aiment vous couper en plein coeur et vous dire des choses profondément blessantes", écrit ainsi Dre Claire Jack, thérapeute, dans un article publié sur Psychology Today. "Lorsque vous réagissez par la colère, la contrariété ou même de quelque manière que ce soit, ils vous reprochent de mal prendre ce qu'ils ont dit, ou personnellement." Il peut aussi vous dire que vous êtes "trop sensible" ou que vous "ne supportez pas la plaisanterie", poursuit-elle. "Dans tous ces cas, le·la gaslighter ne fait qu'invalider votre expérience."

Pour la thérapeute Marianne Vicelich, il est essentiel d'évoquer le sujet à des proches de confiance, si on sent que l'emploi de l'expression frôle la manipulation ou le bouclier qui déguiserait une véritable insulte. "Entourez-vous d'amis et de membres de votre famille qui entretiennent des relations saines et aimantes", lance-t-elle encore auprès de Stylist. "Cela vous rappellera que le 'bon amour' existe et vous pourrez ainsi relever la barre de ce que vous acceptez dans une relation".

Et de marteler : "Une relation ne doit pas être une source de drame et d'excitation : cherchez vos sensations fortes ailleurs". C'est noté.

Surtout, ne vous sentez plus coupable, ni honteuse, d'éprouver un quelconque sentiment négatif lorsque la fameuse phrase arrive à vos oreilles. Même lorsque la situation n'appelle pas au gaslighting, d'ailleurs. Parce que, qu'on se le dise, s'il n'y avait réellement rien d'offensant dans ce qu'on nous lâche, il n'y aurait pas besoin de le préciser...

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