Pourquoi les danseurs noirs boycottent TikTok

La danseuse afroaméricaine Mya Nicole (@theemyanicole) sur TikTok.
La danseuse afroaméricaine Mya Nicole (@theemyanicole) sur TikTok.
La réappropriation culturelle serait-elle beaucoup trop banalisée sur TikTok ? De nombreux danseurs et danseuses afro-américains posent la question qui fâche avec le mouvement #BlackTikTokStrike.
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Celles et ceux qui y gravitent régulièrement le savent, TikTok est certes une plateforme de divertissement (volontiers viral), mais c'est également la sphère chérie d'une génération déconstruite et éveillée. Que l'on y prenne position en faveur de la lutte écologiste ou que l'on s'amuse des clichés recyclés par les scénaristes masculins dans les séries et films hollywoodiens, l'engagement, féministe et pas seulement, y palpite.

Et cela s'envisage notamment à travers certains mots clés et mouvements sociaux. Récemment encore, cette facette là fut mise en lumière par l'émergence d'une vague : #BlackTikTokStrike. Qu'est-ce que c'est ? Et bien tout simplement, la protestation générale - et "grève" - des danseurs et danseuses noirs, dénonçant l'usage de leurs chorégraphies sans citation. Outre-Atlantique notamment, les Tiktokeurs afro-américains pointent du doigt celles et ceux qui exploitent leurs danses, dans le cadre de tendances, sans jamais évoquer leur nom.

Une forme d'invisibilisation qui ne passe vraiment pas.

Une mobilisation critique

Sur TikTok, les vidéos estampillées #BlackTikTokStrike avoisinent les 8 millions de vues cumulées, excusez du peu. Le hashtag fait l'objet de témoignages, de débats, de prises de parole libératrices. A l'origine de cette mobilisation, l'impulsion du danseur Erick Louis. Le jeune homme de 21 ans garde à l'esprit certaines injustices passées. Comme l'expérience de la jeune danseuse native d'Atlanta Jalaiah Harmon.

En 2019, sa chorégraphie imaginée sur fond de Lottery (un son du rappeur K-Camp) fait sensation sur la Toile. Le prestigieux New York Times l'envisage comme "l'une des meilleures danses d'Internet". Des millions d'internautes l'érigent en phénomène, déclinant la danse dans leurs vidéos. Mais sans avoir le réflexe de citer le nom de son instigatrice...

"J'étais contente quand j'ai vu ma vidéo postée partout sur Internet, mais je voulais être créditée", déclarera-t-elle alors, comme le rapporte le média Jeune Afrique. Un cas individuel qui ferait système. Sur cette plateforme pop fonctionnant en grande partie à coups de tendances virales et de gimmicks musicaux, il n'est pas rare que les chorégraphies recyclées soient la création de jeunes artistes noirs... Bien souvent reprises par des utilisateurs blancs. Une forme d'exploitation qui suscite la polémique. Et donc, le boycott, choix politique mis en avant par le danseur professionnel afro-américain Erick Louis.

"Cette plateforme ne serait rien sans les Noirs", a affirmé ce dernier. Comme l'énonce Jeune Afrique, cette mobilisation digitale "encourage la communauté afro à ne plus diffuser de vidéos de danse" tout en rappelant l'importe de créditer les créateurs indépendants qui sont pour beaucoup dans le succès de la plateforme.

Les millions de vues suscitées par le hashtag en disent long sur l'ampleur de ce mouvement. Les succès sur TikTok des sons et chorés d'artistes noires très influentes comme Lizzo, Cardi B ou encore Megan Thee Stallion suggèrent à quel point les personnalités afroaméricaines ont toujours importé pour le potentiel viral du site.

En quête de visibilité

"Les danses issues de la communauté noire sont le plus souvent à l'origine des grandes tendances sur l'application, ce qui contribue au succès de la plateforme et pourtant, leurs chorégraphies sont souvent reprises par des influenceurs blancs, davantage médiatisés et mieux rémunérés", déplore à l'unisson le journal Courrier International. Rappelons que comme sur YouTube, les utilisateurs de TikTok peuvent bénéficier des revenus découlant des vues générées par leurs publications. La "grève" entreprise par les utilisateurs et utilisatrices noirs n'a donc rien d'abstraite - visibilité, audience et revenus sont en jeu.

"Une grande partie de la culture populaire américaine vient de la culture noire et cela avant même qu'Internet n'existe. Nous pouvons prendre n'importe quelle période historique et observer la culture populaire, afin de constater comment les Blancs qui ont accès au capital culturel et aux médias grand public s'inspiraient des formes de création des artistes noirs", observe sur les ondes de la radio américaine NPR la professeure Sarah J. Jackson, codirectrice du Inequality & Change Center de l'Annenberg School for Communication (Pennsylvanie).

Une réappropriation culturelle qui ne serait donc que le prolongement d'une triste tradition, outre-atlantique notamment. Un phénomène qui fait encore grincer bien des dents à l'heure où le dernier tube de la rappeuse afro-américaine Megan Thee Stallion, Thot Shit, suscite des millions de vues sur la Toile. Pendant ce temps, les danseurs noirs, de leur côté, sont en quête d'un tant soi peu de reconnaissance.

"Depuis la fondation des Etats-Unis, les formes d'art noires, comme les danses par exemple, ont été réappropriées par les Blancs pour gagner de l'argent. Si vous vous placez dans le contexte de cette longue histoire de travail volé, vous comprenez combien c'est important que les danseurs et danseuses soient crédités", analyse encore Sarah J. Jackson. Une lutte qui, comme bien des mobilisations sociales, se poursuit sur TikTok.