Tunisie : « une condamnation du patron de Nessma TV serait inadmissible »

Tunisie : « une condamnation du patron de Nessma TV serait inadmissible »
Tunisie : « une condamnation du patron de Nessma TV serait inadmissible »
Le procès de Nabil Karoui a repris aujourd’hui en Tunisie. Patron de la chaîne de télévision Nessma, il risque trois ans de prison pour avoir diffusé le film « Persepolis » de Marjane Satrapi. Amnesty International a rejoint la cause de l’accusé qui a vu sa maison brûler et ses journalistes agressés. Décryptage avec Françoise Leÿs, responsable de la coordination Tunisie d'Amnesty International France.
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Nabil Karoui, patron de la chaîne privée tunisienne Nessma TV, s’est présenté aujourd’hui au tribunal de première instance de Tunis pour la reprise de son procès. Il est accusé d’ « atteinte aux bonnes mœurs et trouble à l’ordre public » pour avoir diffusé sur la chaîne Nessma le film « Persepolis », dans lequel une scène représente Dieu, ce qui est interdit par l'islam. Dans la salle d’audience jeudi, les plaidoiries des parties civiles et de la défense ont commencé à se succéder. L’intervention de Me Raja Mansour, relatée par Jeuneafrique.com, a été particulièrement commentée sur les réseaux sociaux. Celui-ci a affirmé que son fils avait été très choqué et avait eu une crise après avoir vu le film, et a ensuite réclamé des sanctions appropriées. Le procès a été de nouveau ajourné au 3 mai, date de la Journée mondiale de la liberté de la presse…

Terrafemina : Le procès de Nabil Karoui, patron de la chaîne Nessma TV, a repris aujourd’hui pour être de nouveau ajourné au 3 mai. Dans quel contexte va se dérouler ce procès ?

Françoise Leÿs : Ce procès avait été ajourné en janvier, et vu l’atmosphère en ce moment on peut s’attendre à des manifestations. Une centaine d’avocats se sont ligués contre Nabil Karoui, à qui l’on reproche d’avoir blasphémé. Amnesty International se positionne pour défendre M. Karoui parce qu’il symbolise la liberté d’expression en Tunisie. Il serait inadmissible qu’il soit condamné, même si le film qu’il a diffusé a heurté les règles de l’islam.

Tf. : Pour avoir diffusé le film « Persepolis » de Marjane Satrapi, il risque en effet trois ans de prison, en vertu d’un article du code pénal qui réprime la diffusion d’informations « susceptibles de porter atteinte à l’ordre public ou aux bonnes mœurs ». Ce film a-t-il vraiment choqué l’opinion tunisienne ?

F. L. : La religion musulmane interdit de représenter Dieu, or, dans le film, la petite fille qui raconte son histoire voit Dieu apparaître. Cela a certainement choqué les croyants les plus orthodoxes dans leur pratique de l’islam, mais les laïcs et même la plupart des citoyens croyants trouvent cette arrestation excessive.

Tf. : Comment peut évoluer la loi tunisienne pour éviter ce genre de collusion entre la religion et la liberté des médias et de la culture ? Le travail de l’Assemblée constituante élue en octobre dernier va-t-il dans le bon sens ?

F. L. : Cela ne va pas être facile, actuellement la nouvelle Constitution est rédigée par une Assemblée où le parti Ennahda est majoritaire. Le chef du gouvernement, Hamadi Jebali, issu de ce parti, a néanmoins promis de ne pas toucher aux acquis des femmes, et on peut faire confiance aux membres démocrates de l’Assemblée pour qu’ils montent au créneau sur tous les sujets liés au respect des libertés et droits humains. Il y a un point très positif à souligner, c’est que cette Assemblée a renoncé à inscrire la charia dans la nouvelle Constitution. Reste à attendre de voir comment tout cela va évoluer.

Tf. : Des journalistes de Nessma TV et d’autres médias ont été agressés, la maison de M. Karoui incendiée en octobre 2011. Dans l’un des pays les plus modernes du monde arabe, quel danger représentent les mouvements extrémistes religieux ?

F. L. : Les salafistes sont très actifs en ce moment, ils ont occupé la faculté de la Manouba plusieurs mois, ils ont multiplié sit-in et grèves de la faim pour que les femmes en hijab puissent assister aux cours, néanmoins ils n’ont pas obtenu gain de cause, des élections étudiantes ont eu lieu, et ce sont les jeunes de gauche qui ont gagné. Mais les Tunisiens savent bien que les salafistes sont très minoritaires, ils savent se rendre visibles et faire du bruit, mais cela n’affole pas la population. Reste qu’il subsiste une certaine ambiguïté sur les rapports entre le parti majoritaire Ennahda et sa branche salafiste. C’est pourquoi le gouvernement de H. Jebali, qui appartient plutôt à la mouvance modérée d’Ennahda, n’intervient pas immédiatement et ne se positionne pas de façon tranchée lorsqu’ils agissent, s’efforçant toujours de composer avec les intégristes de l’ancienne école sans froisser l’opinion. 

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