Pourquoi il est important de revoir "Her" au temps du coronavirus

"Her", un petit classique des années 2010.
"Her", un petit classique des années 2010.
Amours solitaires et distanciation sociale, relations numériques et sensation d'isolement généralisé... Revoir "Her" en cette période d'épidémie de coronavirus est une expérience plus que troublante. Le film de Spike Jonze n'a jamais été autant d'actualité.
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Los Angeles, année inconnue. La vie de l'écrivain public Theodore, en instance de divorce avec son ex-femme Catherine, change du tout au tout lorsque ce dernier décide d'installer une intelligence artificielle ultra-perfectionnée. Celle-ci se choisit le prénom de Samantha. Très vite, c'est une histoire d'amour unique qui prend forme entre le célibataire dépressif et cette présence technologique loin d'être dépourvue d'humanité.

En ces temps de (dé)confinement, il est plus que troublant de (re)voir Her. Chronique d'un futur proche, le film de Spike Jonze ne se contente pas de réunir deux grands acteurs au service d'un pitch étonnant (Joaquin Phoenix et Scarlett Johansson, dont on ne perçoit que la voix). Non, il apparaît surtout plus d'actualité que jamais par sa vision de la solitude et du besoin affectif, d'un isolement qui se niche au coeur des grandes villes, d'un amour qui s'écrit à distance et de rapports humains éclatés, indissociables des nouvelles technologies.

Pour être plus clair, Her nous parle un peu (beaucoup) de nous et de nos sentiments (exprimés entre deux écrans), de notre humanité confinée et de tout ce qui s'en dégage - dépression et espoirs, affects qui traversent les murs et impression de vide existentiel. Une pertinence qui n'a pas échappé à la vidéaste et critique Lucie.

Sur sa chaîne YouTube Amazing Lucy, la cinéphile décortique avec minutie les chefs-d'oeuvres qui nous fascinent - comme le magnifique Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, qui lui a inspiré une longue et vertigineuse analyse. Et autant dire que Her ne l'a pas laissé indifférente, surtout par les temps qui courent. Elle nous explique d'ailleurs pourquoi un revisionnage s'impose. On écoute.

Pour ce fascinant "mood" confinement

"Her", film de (dé)confinement ?
"Her", film de (dé)confinement ?

L'oeil de Terra : A revoir Her aujourd'hui, on s'étonne des nombreux échos avec ce que nous avons pu vivre ces dernières semaines - et ce que nous allons encore vivre dans celles qui vont suivre. La distanciation sociale, par exemple, est omniprésente. Lorsque Theodore (célibataire pas encore divorcé, chérissant sa solitude dans son appart désert) retrouve sa meilleure amie Amy (Amy Adams) dans un ascenseur, c'est à un mètre de distance qu'ils papotent. L'isolement du protagoniste est net, même lorsqu'il s'engouffre dans les foules de passants. La ville nocturne qu'il traverse semble endormie, en pause. Comme dans un rêve.

Entre Theodore et Samantha, la distanciation est moins sociale que sentimentale. Tout les oppose - un humain, une intelligence artificielle - et pourtant tout les unit. En dehors de la matérialité et de la mortalité, le thème de la distanciation est constant dans la bouche de Samantha. Elle compose même une chanson où elle évoque ces "millions de kilomètres" qui les séparent elle et lui. De même, quand [spoiler] elle le quitte, elle explique à Theodore résider désormais "dans cet espace infini entre les mots" [spoiler]. Troublant !

Et lorsque Samantha désire matérialiser un sentiment ou un souvenir, elle le fait sous forme de musique, belle, harmonieuse. Or, ce recours à l'émotion musicale et à la création au sens large comme forme de dépassement de soi et d'évasion fut partagé par bien des anonymes durant le confinement.

L'avis de l'experte : "Ce film est sorti en 2013 et met en scène un futur proche. Pourtant, il est plus que jamais d'actualité, c'en est limite flippant ! Her, c'est notre réalité avec sept ans d'avance. Difficile de ne pas penser à la situation actuelle, au confinement et au déconfinement. Les interactions que l'on nous montre sont pour la plupart informatiques. Depuis sa séparation avec son ex-femme, Théodore joue à des jeux en réalité virtuelle pour tromper l'ennui et utilise des applis de rencontre pour conserver sa vie sexuelle active.

Or, c'est ce que l'on a pu observer ces dernières semaines : l'usage du "online dating" par des célibataires isolés seuls ou même des couples confinés à distance afin de "garder contact". En ce sens, la scène de sexe entre Theodore et Samantha (qui font l'amour par leurs voix) évoque le sexe par téléphone probablement mis en oeuvre par des couples durant cette période. Au niveau des interactions sociales encore, se tisse une intrigue parallèle, celle d'Amy. Son couple est sur la pente descendante puisqu'elle et son mec sont H-24 ensemble. Tout comme l'on a pu observer une explosion des divorces (notamment en Chine) dès le début du déconfinement !

Ce film est aussi placé sous le signe de la distanciation sociale. Le job de Théodore consiste à écrire des lettres pour des personnes qui sont séparées, par l'espace, par la vie. Or, on a l'impression qu'il n'y a personne dans son entreprise. Et, plus encore, un grand décalage entre lui et ses collègues. Idem quand il déambule en ville. Les plans-larges nous donnent la sensation qu'il est tout petit par rapport à l'immensité des immeubles"

Pour sa love story à distance

"Her", récit d'amours solitaires.
"Her", récit d'amours solitaires.

L'oeil de Terra : A travers Samantha, entité impalpable et pourtant si incarnée, le thème de la distance se fait le maître-mot de nos vies amoureuses. Quand Theodore ressasse sa séparation, il explique d'ailleurs ô combien il est douloureux "d'évoluer sans s'éloigner l'un de l'autre". Loin d'être purement fantasmagorique, Her est donc une love story ultra-lucide qui dit avec brio la confusion de nos sentiments. Et de leur réalité.

Un entrelacs de contradictions que la réalisation ne rend que plus éclatantes. Lors d'une scène, Theodore se rend à la plage. Comme dans bien des séquences, la lumière est si vive qu'elle éblouit. Drôle de façon de nous présenter l'ultra-moderne solitude. Et quand Theodore s'allonge sur le sable, la luminosité du soleil emplit tellement le cadre que son halo constitue une forme de vitre de verre, protégeant notre héros de son environnement.

Dans Her, les amours solitaires s'écrivent par le biais des nouvelles technologies. D'où la présence de vitres, fenêtres et autres interfaces, projections de ce monde numérique qui nous éloigne autant des interactions du monde réel qu'il nous en exacerbe volontiers les effets. Intenses, comme le sont toutes les romances.

L'avis de l'experte : "A travers l'intelligence artificielle, c'est un film qui nous parle ouvertement de notre société, où les gens essaient de garder contact à travers les conversations Whatsapp et les rendez-vous sur Zoom ou Skype, mais aussi les coups de fil. Mais tout cela ne remplace pas les vraies interactions sociales.

C'est d'ailleurs cette évidence que Samantha cherche à faire comprendre à Théodore [Spoiler] en le quittant finalement. Samantha sait qu'elle ne pourra jamais remplacer un vrai être humain. Théodore va donc rejoindre sa meilleure amie Amy, elle aussi seule, et tous deux vont se reconstruire ensemble. [Spoiler]

C'est une oeuvre qui en parlant de solitude nous parle d'amour : la beauté de ce sentiment et l'amertume qui en ressort quand 'c'est fini'. Dans la scène de la plage, Théodore est seul (rappelons que Samantha est une oreillette !), car lorsque tu es amoureux, tu as l'impression d'être isolé du reste du monde. En vérité, l'amour est une autre forme d'isolement. Ce discours doux-amer est illustré par la photographie du film (assurée par Hoyte Van Hoytema), traversée de tons pastels. Une esthétique qui contraste avec la détresse du personnage."

Pour son optimisme lumineux

"Her", une histoire loin d'être dystopique.
"Her", une histoire loin d'être dystopique.

L'oeil de Terra : A sa sortie en salles, la presse disait de Her que le film n'était ni une dystopie, ni une utopie. Comprendre, le futur proche inventé par Spike Jonze ne suscite ni angoisses ni rêves. En tout cas, pas plus que le présent en demi-teinte que nous vivons. Des nuances qui dénotent avec la démesure habituelle des films de science-fiction. On est très loin du cynisme inquiétant d'un épisode de Black Mirror par exemple.

Et cette justesse d'écriture se retrouve dans la considération des personnages. Contre toute attente, Samantha n'est pas la lubie d'un weirdo isolé du reste du monde. Theodore met du temps à évoquer sa présence à son entourage. Et quand il finit par le faire, auprès de Amy (qui fréquente également une intelligence artificielle) puis de ses collègues, on observe nul malaise, mais un sentiment profond de libération. Samantha et Theodore sortent du silence à l'unisson. Elle est cette différence qui participe à l'épanouissement du protagoniste.

Durant son cheminement intime, ce dernier va dévoiler au grand jour ce qui jusqu'alors relevait pour lui du tabou, d'une forme de secret, enfoui, inavoué. Et n'en ressortir que plus enrichi. En cela, Her est une allégorie pour bien des complexes et non-dits. Plutôt que de se limiter à la critique (relative) des nouvelles technologies, Spike Jonze nous renvoie au regard que nous portons sur l'autre et que l'autre nous porte - source d'anxiété, de méfiance et de violences. C'est dire si la douceur qui émane de cette fable moderne est salutaire à bien des égards.

L'avis de l'experte : "Her est un film bienveillant. A l'égard de son protagoniste déjà. Theodore explique à son jeu de réalité virtuelle que 'les hommes aussi peuvent pleurer' : sa masculinité n'est pas toxique. Spike Jonze ne le juge pas. Son entourage non plus. Or, en ce sens, je pense même que ce récit futuriste dévoile un monde qui est bien plus évolué que le nôtre, car l'acceptation d'autrui y est plus évidente. Theodore ne subit pas de réaction de rejet quand il explique qu'il sort avec une intelligence artificielle. Les gens semblent contents qu'il soit heureux."

Pour Scarlett (tout simplement)

"Her", lointain voisin de "Lost in translation" ?
"Her", lointain voisin de "Lost in translation" ?

L'oeil de Terra : Avec Her, Scarlett Johansson délivre l'un de ses performances les plus marquantes. Et pourtant, elle n'est rien d'autre qu'une voix. Mais c'est déjà beaucoup : la présence sonore de Samantha se fait toujours ressentir, même quand elle n'est pas là. A travers ses résonances, c'est tout un questionnement existentiel qui prend forme : l'introspection vertigineuse d'une intelligence artificielle consciente de sa propre condition.

Dépourvue de corps (sauf si l'on envisage oreillette et portable comme les composantes de son organisme), Samantha est finalement aussi seule que son amoureux humain. C'est en partie cela qui lie Her à un autre film auquel on le compare volontiers (c'est le cas dans cette excellente vidéo) : Lost in translation. Autre récit d'âmes solitaires qui se rencontrent dans l'immensité urbaine, l'oeuvre de Sofia Coppola met en valeur les mêmes facettes de l'actrice : mélancolique et joyeuse, en équilibre constant entre légèreté apparente et gravité sourde.

Surtout, les deux films saisissent cette sensation d'apaisement lorsque se rencontrent deux individus qui se complètent, entre affection platonique et amour fusionnel. Une rencontre qui aboutit à une inévitable et nécessaire séparation. En résultent deux parenthèses enchantées flottantes et solaires, qu'on ne lasse pas de revoir.

L'avis de l'experte : "Scarlett Johansson apporte quelque chose de très particulier. Sa voix est à la fois sensuelle, brisée, rassurante. Vachement humaine ! Et c'est son usage qui nous met à égalité avec le personne de Theodore. Comme lui, on travaille notre imaginaire, on essaie de visualiser le visage et le corps de Samantha. Mais encore une fois ce n'est pas tant une fantasmagorie de l'idéal féminin qu'une fantasmagorie de l'idéal amoureux.

Her nous raconte également qu'une âme soeur ou une âme soeur peut très bien être quelqu'un que tu vas rencontrer à un moment donné de ta vie et qui va t'apporter quelque chose de précieux. Cela peut tout à fait être éphémère. C'est là que son discours rejoint celui de Lost in Translation. Quant tu te fais larguer on te dit souvent que ce n'est pas la fin, mais le commencement. Le début d'une nouvelle histoire en somme. Et c'est ce que raconte le personnage d'Amy suite à sa séparation : 'On a peu de temps sur Terre pour être heureuse'. C'est une belle conclusion."