Drague, rencontres, câlins : comment on va s'aimer dans "le monde d'après" ?

S'aimer après le déconfinement
S'aimer après le déconfinement
Isolé·e seul·e ou en couple, à quelques jours du déconfinement, on s'interroge : d'un point de vue sentimental, à quoi va ressembler le "monde d'après" ? Besoin de rencontres, peur de l'autre, envie d'engagement ou de davantage d'authenticité... On a mené l'enquête.
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On attend la prochaine étape avec impatience. Celle de certaines libertés retrouvées, celle d'un monde d'après qui nous intrigue autant qu'il nous effraie. Difficile de prédire l'avenir, mais le coronavirus laissera forcément des séquelles de cette période critique. Une pandémie mondiale, ça laisse des traces. Tout comme les mesures - nécessaires - entreprises pour limiter la casse. Après plusieurs mois cloîtré·e·s chez soi, dans un petit appart' ou une maison avec jardin, on a adopté de nouveaux réflexes, de nouveaux codes. Une routine adaptée à la situation exceptionnelle, dont certains éléments comptent bien se greffer à un quotidien qu'on espère encore "normal".

Alors que tout s'est arrêté, beaucoup ont appris à vivre seul·e, tant bien que mal. Ou simplement loin de l'autre. La redéfinition des relations sentimentales pendant le confinement a vu le dating en ligne exploser, les applis de communication se dresser en bouée de sauvetage social dont dépendait notre bien-être, et notre plaisir aussi. Mais maintenant que les interdits s'estompent, que va-t-il rester de ces habitudes ?

La privation de contacts humains nous rendra-t-elle accro aux câlins et aux rencontres "dans la vraie vie" ? Ou au contraire, la menace de la maladie nous verra-t-elle préférer les discussions par écrans interposés aux rendez-vous précipités ? On a interrogé experts et témoins pour en savoir plus sur l'avenir de nos amours, post-isolement. Et notamment, si cette parenthèse servira à anéantir une peur coriace de l'engagement.

Le confinement, l'occasion de faire le point

C'est long, deux mois. Ça en fait des heures à s'occuper quand on est loin de ses proches. Passé les cinq saisons du Bureau des légendes, quatre puzzles mille pièces et dix pains au levain ratés, on se retrouve vite à ne plus savoir que faire de ses pensées. Et souvent, elles se concentrent sur un domaine bien précis : l'amour. Le couple, l'engagement, la liberté, les conquêtes. Des termes qu'on oppose ou qu'on associe, à tort ou à raison, et qui nous obsèdent. Même en plein confinement. Surtout en plein confinement.

Myriam, 32 ans, l'analyse avec positivité : pour elle, ces moments en tête à tête avec soi-même (artiste à Londres, elle est confinée seule dans son appartement) permettent de se défaire de noeuds sentimentaux tenaces. D'identifier des schémas, et de les adresser. "Ce n'est pas toujours facile mais au bout du compte, ça fait avancer", estime-t-elle. "Il y a un côté thérapeutique. Même s'il y a Netflix et Instagram, il y a aussi le temps pour des activités créatives, par exemple. C'est l'opportunité de se découvrir ou d'aller plus en profondeur avec soi-même."

D'après une étude réalisée par Happn, l'appli de rencontre française, 73 % des utilisateurs déclareraient que la période leur a permis de faire le point sur leur vie sentimentale et qu'ils sont plus motivés à trouver l'amour. Cette mise au point en solo donnerait-elle davantage envie de construire à deux ? Pas forcément, répond Myriam.

"On en ressort peut-être plus prêt à s'engager avec quelqu'un car on a fait du chemin de notre côté, on est peut-être plus en paix et ouvert à accueillir quelqu'un dans notre vie. Mais tout dépend du moment, des personnes, des rencontres, des connections. Personnellement, ça n'a pas changé mon envie de m'engager ou non." Des propos que développe Pascal Anger, psychologue parisien : "Le confinement ne va pas transformer quelqu'un qui ne veut pas être en couple", assure l'expert. "Ceux qui voulaient s'engager avant seront peut-être plus pressés, mais ceux qui ne le souhaitaient pas il y a deux mois n'auront pas de révélation miracle".

Ce qui semble faire l'unanimité en revanche, c'est l'envie de contact. De se toucher, de se voir, de se sentir l'un·e contre l'autre. Au-delà d'une caméra parfois déstabilisante.

Besoin de lien social et retour à l'essentiel

"Le confinement a changé nos rapports sociaux", affirme Alexandre Cormont, coach en relation. "On se rend compte qu'on a un vrai besoin de socialisation, d'être entouré". Il mentionne l'énergie humaine comme indispensable à notre bien-être. Et ce n'est un secret pour personne, encore moins maintenant. "Sans même parler de sexe, ne serait-ce qu'enlacer quelqu'un dans ses bras, tenir une main nous manque", confie Myriam. "On en vient à se faire des câlins à soi-même...". Elle avoue d'ailleurs se languir de rencontres spontanées, via des amis communs. De rendez-vous autour d'un pique-nique, d'une balade. Tout ce qui implique le face-à-face plutôt que la drague depuis le confort de son canapé - un peu trop usé ces derniers temps. Un rituel qu'elle n'affectionne pas particulièrement.

Alexandre Cormont évoque en ce sens une volonté plus large de se rapprocher de ses valeurs, de ce dont on a réellement envie. Un retour à l'essentiel provoqué par la situation, pour le meilleur... ou non : "Cela va contribuer soit à accentuer l'amour, soit à montrer sa fragilité", explique-t-il. "D'une certaine façon, certains couples se sont renforcés alors que d'autres sont en pleine crise. On peut donc considérer que ce confinement va jouer dans les mentalités afin que chacun puisse définir ses besoins exacts dans une relation sentimentale. Désormais, les hommes comme les femmes peuvent mettre le doigt sur leurs désirs et construire une relation qui leur convienne".

Pour Lisa, 22 ans, on devrait effectivement s'attendre à des chamboulements majeurs post-crise sur le terrain du couple. Simplement parce que le contexte sanitaire, mais aussi la séparation, fait prendre conscience de ce qui est important. Et elle sait de quoi elle parle. Etudiante, elle vit une relation longue distance (6000 km exactement) avec son amoureux. La distanciation sociale n'a donc pas changé grand-chose pour eux, si ce n'est renforcé leur lien : ils ne prévoyaient pas de se voir avant mai.

Ce qu'elle observe de sa propre expérience, c'est que quand on est éloignés physiquement et qu'on a le temps de (trop ?) réfléchir, on ne s'accommode pas d'une relation bancale. "Pendant le confinement, certaines personnes vont se rendre compte que c'est trop bête de passer du temps avec quelqu'un dont ils ne sont pas assez amoureux", lance-t-elle. "De ne pas être avec quelqu'un qui leur plait vraiment pour combler une peur d'être seul. Ce sera à double tranchant. On aura envie de se détacher, et aussi de se déclarer auprès de quelqu'un qu'on aime. Il y aura certainement un élan d'engagement, mais aussi de désengagement". Et puis sans doute "pas mal de rencontres d'un soir", après toute cette frustration solitaire. Myriam est d'accord, elle ajoute même que pour les célibataires, il risque d'y avoir "une sorte d'euphorie... voire des orgies potentielles", rit-elle.

Le masque, nouveau terrain d'un jeu de séduction ?

Pour vivre ces relations qui se font, se défont, le cadre aussi est chamboulé. Car les bars et les restos sont encore fermés. Les sorties peu recommandées. Si le contact avec l'autre fait du bien, en pleine pandémie, il peut aussi effrayer.

Les chiffres sont formels : d'après une étude menée par Once, l'appli de rencontre qui prône le slow dating (ou l'art d'y aller doucement), pour un tiers des utilisateurs interrogés, la quarantaine va radicalement changer leur façon de se rencontrer à l'avenir. Traduction ? En ligne, 44 % des sondé·e·s souhaitent prendre le temps de discuter dans le virtuel avant de se voir dans le réel. Eviter de multiplier les conquêtes pour se protéger d'un point de vue sanitaire ? Peut-être. Et cette nouvelle approche, qui laisse place aux discussions prolongées pour installer une complicité, aurait des effets positifs, rapporte à son tour l'étude réalisée par Happn. Plus d'un quart des utilisateurs déclarent avoir rencontré une personne pour qui ils ont eu un véritable coup de coeur, et envisageraient même de se mettre en couple avec. C'est dire.

Mais la question demeure : comment faire, concrètement, pour se voir ? Construire des projets, se bécoter quand la moitié de notre visage est recouverte par un bout de tissu, aussi protecteur soit-il ? Pour Alexandre Cormont, justement, le masque devient le terrain d'un jeu de séduction inédit : "il peut être un atout pour flirter, en rigoler ensemble, et créer une complicité", imagine-t-il. Sur les réseaux sociaux, des internautes ont même témoigné du caractère sensuel de l'objet. "Hier dans un Monoprix où j'allais m'acheter des bières de bobo, j'ai croisé une jeune femme qui portait un short en jean très court, un petit pull gris et un masque", écrit Nicolas Mathieu, auteur, sur Instagram. "Elle était belle, malgré ce masque, ou grâce à lui. Comment savoir ? Je me suis alors rendu compte que notre monde entrait dans un nouvel âge de l'érotisme. (...) Des sourires ont disparu, les regards pris un poids inédit".

Les projets à deux, eux, se referont. "Mais plus tard", modère Myriam. "Lorsque la situation se sera calmée. C'est un peu selon ses priorités : la liberté ou la sécurité ?"

Célibataire ou non, adepte des applis ou non, le bilan semble similaire : peu importe où l'on se situe en amour, le confinement aura remis les pendules à l'heure. Le contexte nous aura confronté·e·s à nos envies réelles, aussi difficiles les décisions qui en découlent nous semblent-elles. On sait désormais ce qu'on veut (et qui), ce qui nous anime, ce qui ne se négocie plus. Et c'est fort·e de ces certitudes, dans un nouveau monde où rien ne paraît plus acquis, que l'on pourra bâtir des relations plus saines, plus authentiques. "Un beau 'pied de nez' au destin", ose Happn. Alors vivement.