Ce que cache le retour de hype du pain maison

La tendance du pain maison pendant le confinement
La tendance du pain maison pendant le confinement
Les indénombrables posts sur les réseaux sociaux et les rayons "Farine" dévalisés de votre superette le prouvent : le pain est devenu le casse-croûte idéal des gourmands confinés. Une tendance qu'on a souhaité décrypter.
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"On a cru qu'on allait tous lire 342 livres alors qu'en réalité on fait tous du pain !". Ce trait d'esprit de l'illustratrice Marie Boiseau (à qui l'on doit l'excellente bande dessinée Ni bon ni mauvais, ni tout à fait le contraire) a fait fureur sur les réseaux sociaux - près de 14 000 likes. On comprend un peu pourquoi tant cette remarque ironique résume à la perfection ce que l'on observe depuis les prémices du confinement en France, notamment dans les grandes villes : ce n'est plus "chacun cherche son chat", mais "chacun fait son pain".

Pain à la châtaigne, belles miches de 375 grammes, pains au levain, à la semoule, baguettes bien dorées, pain traditionnel indien (le chapati), les photographies des internautes se succèdent par dizaines au nom d'un seul but : échapper à l'anxiété relative à la pandémide de coronavirus et l'isolement en s'activant aux fourneaux. Et privilégier le pain, alors même que les boulangeries sont encore ouvertes - qu'importe, certain·e·s se mettent même aux brioches.

Passée la tendance (le mot-clé #PainMaison explose sur Instagram, à raison de plus de 50 000 publications récentes), on s'interroge sur ce regain du pain. Et si notre curieuse propension à façonner nos miches et baguettes à la maison en disait long sur la situation que nous vivons aujourd'hui ? Sous la farine, les réponses.

De la bouffe bien-être

"En fait, c'est la première chose qui m'est venue à l'esprit". Camille fait partie de ces voix intarissables dès qu'il s'agit de papoter pain - normal, elle en mange toutes les semaines. Pour elle, retour de hype ou pas, la question ne s'est pas posée : le pain était l'évidence-même. "Parce que des pâtes durant le confinement, oh non, quel ennui !", s'exclame la jeune professeure de 26 ans.

Au creux de ses longues journées de télétravail, c'est tout un éventail de rituels qui se déploie dans sa cuisine. Faire lever le pain, patienter, le voir grossir et dorer au four, mais aussi tester des recettes, des farines, des formes diverses, exploiter la matière. La cuisinière s'en réjouit : "Il faut 'mettre la main à la pâte', littéralement. C'est manuel, mais aussi sensuel, savoureux, hyper réconfortant".

Réconfortant, oui, car le pain est chaud, tout comme la symbolique généreuse qu'il invoque (le partage, la convivialité, la frugalité), qu'il titille les narines et ouvre l'appétit, mais aussi parce que de ses senteurs emplissant le four se dégage une forme de sérénité bienfaitrice. En ces temps troublés, la préparation du pain établit une autre routine, aussi gourmande que mentale, faites de petits gestes affectueux et minutieux, et s'achevant sur un sentiment de satisfaction salutaire alors que règnent l'ennui et (surtout) l'angoisse. "L'action même de faire du pain est super satisfaisante, et ce dès le pétrissage", se réjouit Daphné, 21 ans. Celle qui enchaîne gâteaux et baguettes au sein de sa coloc' voit là un met essentiel : "C'est bon, ça va avec tout, c'est simple, c'est vegan !".

A la recherche du pain perdu

En confinement, on ne fait pas forcément du pain pour plaire à tout le monde, mais avant tout pour se faire plaisir à soi et cajoler sa propre santé mentale. Il faut dire que cette activité partage avec la méditation et le yoga une donnée si malmenée dans nos quotidiens "ordinaires" : le temps. Concevoir ses miches et baguettes en exige beaucoup. Laisser reposer pâte et levain, pétrir, surveiller la cuisson. Patience, attention, attitude zen sont de mise. Façonner et contempler, plutôt que d'être pressé. C'est un retour à soi, au service de l'estomac.

"Il m'arrivait de faire du pain à l'occasion, mais beaucoup moins puisque car j'avais peu de temps avec le taf, et plus le réflexe d'aller à la boulangerie en sortant de chez moi", explique Camille, qui s'assure désormais de "faire le truc de A à Z". Dans sa tête s'enlacent des évocations odorantes de ciabattas et de pains aux graines, aux noix, aux olives...

 

"Le temps disponible, c'est le plus grand luxe dans notre société", abonde Bertrand. Aux côtés de son compère Thomas, ce fin gourmet anime le podcast La grosse bouffe, évoquant avec érudition et humour la facette sociologique de la mangeaille - bouffe et Brexit, bouffe et identité(s), bouffe et "bullshit marketing". C'est dire si le retour du pain comme réponse à l'aliénant régime du "métro boulot dodo" (quelque peu chamboulé par le confinement) lui semble des plus limpides. "Quand tu manques de temps, tu consommes beaucoup pour compenser : des trucs tout prêts, des surgelés, tu vas au supermarché au lieu d'aller dans des commerces spécialisés", admet le "foodcaster".

En privilégiant le levain naturel aux farines industrielles, les consommateurs confinés en reviennent à un rapport au temps plus naturel, humain et étendu, aux antipodes d'un rythme de vie (consumériste) forcément accéléré. Moins polluées, les grandes villes respirent enfin, et nous aussi. Et pendant ce temps, la pâte du pain cuit dans le four.

"C'est le début de l'autarcie"

Fantaisie "bobo" (diraient certains) ou non, difficile d'envisager ce regain sans l'associer au sentiment de "trop-plein" mis en évidence par cette crise exceptionnelle. Comme rarement, cette sensation de pause globale et dramatique nous incite à interroger les injonctions indissociables du système industriel : sortir plus, produire plus, acheter plus et "performer" à l'unisson. La tendance du fait-maison, d'autant plus lorsqu'elle concerne un aliment aussi riche, exprime en retour le besoin d'une émancipation. La nécessité de l'auto-suffisance alimentaire.

"Savoir faire son pain, c'est le début de l'autarcie. Si ceux qui en font en ce moment avaient un jardin, ils se mettraient sûrement au potager", admet le co-créateur de La grosse bouffe. Plus que jamais, "il faut cultiver notre jardin", dirait Candide. Et cuisiner notre pain. Bertrand compare d'ailleurs ce geste au fait de prendre la peine d'éplucher ses légumes, d'écosser ses petits pois frais, de glacer ses navets primeurs à la poêle. Il est aisé de voir en cette "philosophie-potager" un héritage de nos grands-parents - Daphné tient sa passion du savoir-faire de sa mamie - d'autant plus fort alors que les principales victimes du coronavirus appartiennent à cette tranche d'âge.

Il faut dire que la nostalgie est l'un des ingrédients majeurs des recettes qui inondent désormais la Toile, se diffusent, se partagent. Pour Camille, le confinement marque déjà la victoire d'une "créativité dépoussiérée". "On a tous été créatifs, mais c'est compliqué de le rester avec le travail et l'impératif de rapidité. Dans l'idée, on ne peut pas faire deux heures de musique et d'aquarelle ET être performant. Aujourd'hui les gens renouent avec ça, avec ce bonheur que tu éprouvais à 5 ans en fabriquant un collier de pâtes", théorise la jeune femme.

Une créativité que Daphné associe à la popularité sur les réseaux sociaux de l'esthétique "cottagecore", soit une interprétation romantisée (très florale et édénique) de la vie rurale, "où le pain fait maison tient une place très importante, tout comme la broderie ou la peinture", poursuit l'amatrice de baguettes. Comprendre, un imaginaire donnant le la aux activités longues, créatives, simples, traditionnelles, fantasmées par une jeune audience.

Résultats, sur Twitter, des internautes s'y croient déjà : "Soupe maison, pain maison, yaourt maison. Chaque jour, je suis plus près de mon rêve amish !", ironise en ce sens une voix anonyme. C'est comme si le pain était, plus qu'un rendez-vous en cuisine, une voie alternative vers de nouveaux horizons. Un autre monde ?