"Comment être la meilleure confinée" : quand les injonctions perdurent même enfermées

Le confinement, terrain de nouvelles injonctions nocives ?
Le confinement, terrain de nouvelles injonctions nocives ?
Alors que la crise sanitaire ne fait que grossir, les diktats, eux, ne cessent pas. Pire, ils exploitent les conséquences de l'assignation à résidence. Le confinement serait, parce qu'il implique qu'on ne sort plus, "l'occasion" d'être plus productif·ve, créatif·ve, sportif·ve. C'est surtout le moment de faire comme on peut.
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Confinement, J-10. Comment l'oublier : les réseaux sociaux abondent de posts autobiographiques depuis que sortir est réservé aux besoins de première nécessité. On lit à tour de scroll la façon dont chacun·e comble ses journées pour passer le temps. Ou pour "vivre son meilleur confinement". L'expression à la sauce Génération Z dérive de l'anglais "living my best life" ("Vivre ma meilleure vie"), dicton made for Instagram qui contamine nos fils d'actualité en moins de temps qu'il en faut pour dire "like". Quelques mots qu'on accole à une situation de rêve, en légende d'un cliché léché, pour faire baver nos pairs et prouver notre réussite.

A l'heure où le Covid-19 bouleverse nos vies, on pensait enfin échapper à l'ultra-productivité qu'encouragent les nouveaux médias. Il semblerait que ce soit le contraire. Car ça y est, la course à la rentabilité est lancée.

C'est à ceux et celles qui tireront le meilleur de cette situation de crise. Aussi bien physiquement que mentalement : il faut à tout prix continuer à être actif·ve. Ne pas perdre une miette de ces heures interminables coincé·e entre quatre murs. Et les transformer, absolument. Comme si l'auto-isolation induisait des minutes extensibles.

"Juste un rappel que lorsque Shakespeare a été mis en quarantaine à cause de la peste, il a écrit le Roi Lear", tweetait une internaute mi-mars, soufflant au passage un vent sournois de pression faussement motivante sur ses semblables. Damné·e·s, ceux et celles qui auraient le malheur de seulement songer à se reposer, ou à s'atteler à autre chose que d'écrire une pièce de génie - travailler pour gagner leur croûte ou s'occuper de leurs enfants, par exemple. La Toile semble scander : "Pendant que le coronavirus rode et condamne une partie de la population, il ne faudrait surtout pas se laisser aller à la fainéantise". Dangereux.

Bien dans son corps, bien dans son esprit ?

A l'heure où "solidarité" et "bienveillance" devraient l'emporter, tous les domaines sont susceptibles de devenir le terrain fertile de diktats subtils, et nocifs. Ce qui sonne comme une bonne intention, une envie de convaincre les foules que de l'époque incertaine qu'on traverse peut aussi naître du positif, prend vite la forme de nouvelles injonctions.

Le sport, d'abord. Pas question de renoncer à son programme en 12 semaines pour des fesses plus fermes que le ton d'Emmanuel Macron le 16 mars, les salles de gym mettent en ligne des cours et conseils de coach adaptés. On comprend, on aurait nous aussi été frustré·e·s de voir notre abonnement partir en fumée sans compensation. Sauf que le projet vire à l'obsession. De part et d'autres, on tombe sur des "Comment ne pas grossir pendant le confinement", conseils de nutritionniste à l'appui. Il s'agirait de garder la ligne. Confiné·e, oui, mais surtout bien gaulé·e. Et puis le sport, ça fait décompresser. Ça empêche de laisser l'assignation à résidence nuire à notre santé mentale.

Ah oui, la santé mentale. Là aussi, il y a des règles à suivre. Un emploi du temps à respecter et un état d'esprit à adopter. Il faut parler de ce qui ne va pas, mais ne pas se laisser aller à déprimer non plus. Pas question. On est plus "fort·e" que ça (sous-entendu que la faiblesse n'est pas acceptable, et caractérise les non-adeptes du bonheur permanent). Le confinement, c'est le moment idéal pour se concentre sur son "bien-être". Afficher un sourire sincère, coûte que coûte.

Sur Instagram - justement, Haley Nahman, ex-journaliste pour le site américain Man Repeller, s'adresse à ceux et celles qui seraient "stressés par tous les contenus qui poussent à traiter l'auto-quarantaine comme une sorte de retraite créative/de bien-être". Elle rappelle que l'indulgence prime, à contre-courant d'un mouvement qui dicte nos pensées et nos comportements. Et qu'il n'y a pas de recettes pour lutter contre l'anxiété, surtout lorsque le contexte semble matérialiser nos pires craintes. Dans les commentaires, les remerciements fusent. Sauf pour quelques irréductibles qui prônent la suractivité comme clé salvatrice de leur équilibre mental. Si ça marche, tant mieux. Mais à quel prix ?

"Hustle culture"

Le terme "Hustle culture" vient des pays anglo-saxons, comme le libéralisme qui l'engendre. "Hustle", en anglais, signifie généralement "agitation" ou "arnaque" (ironique). Ici, on pourrait le traduire par la culture de ne pas s'arrêter, d'être toujours en mouvement. Ou celle de savoir brasser de l'air comme personne. "Si vous êtes victime de la 'hustle culture', vous avez adhéré à l'idée qu'il est cool d'être 'toujours actif' et de vous pousser au maximum pendant chacune des 1 440 minutes de la journée", écrit le Dr Bryan E. Robinson, docteur en philosophie, dans Psychology Today. "Vous vous vantez de ne pas prendre de pauses. De ne pas avoir de loisirs. Pas de week-ends libres. Pas de vacances."

Tout ça au nom de la sacro-sainte productivité et de sa jumelle difficilement dissociable : la créativité. On ne compte plus les textes digitaux qui se veulent rassurants, insistant sur le fait qu'il faut voir le bon côté du confinement : il offre davantage de temps pour être créatif·ve.

Seulement ce n'est pas tout à fait vrai.

Prenons la phrase au pied de la lettre. Certes, on pourrait dédier les heures qu'on ne passe pas à voir nos proches à des projets perso qu'on veut monter depuis des lustres. Mais on ne possède pas "plus de temps" à proprement à parler. On reste simplement davantage chez nous. Notre besoin de déconnexion n'en devient pas moindre, au contraire. Et travailler de la maison ne devrait pas être une excuse pour en faire toujours plus, sous prétexte qu'il faut qu'on s'occupe. Il ne "faut" pas qu'on s'occupe, d'ailleurs. On nous a juste mis dans la tête que l'oisiveté nuisait davantage que le surmenage. "Le travail c'est la santé ; ne rien faire c'est la conserver", martelait Henri Salvador. Mort à 90 ans alors que, quelques mois plutôt, il remplissait encore les salles, l'artiste a de quoi nous inspirer.

Faire comme on peut

Le confinement est notre rempart face à une crise sanitaire mondiale, qui menace des milliers de vies, et en affecte des millions. Un moyen d'endiguer la pandémie et notre meilleure chance de minimiser son impact sur l'humanité, selon la plupart des gouvernements internationaux et leurs conseils scientifiques. Pas un tremplin pour injonctions en mal de proies. Car celles de nos quotidiens pré-coronavirus ne se sont pas envolées. Et tout le monde n'a pas le luxe de disposer de creux précieux dans son agenda. Supposer qu'on doive "mettre tout ce temps à profit", c'est ignorer les femmes et les hommes dont la tâche s'est accrue avec, entre autres, la fermeture des établissements scolaires.

C'est aussi nier les bienfaits de l'ennui, réparateurs et réconfortants. L'art de ne rien foutre si on en a la chance. Et refuser d'appréhender ces moments particuliers comme l'occasion de se détacher d'une pression sociale pesante, sans planifier quoique ce soit. En faisant simplement attention à soi et à ses proches.

Autant vous rassurer tout de suite, dans quelques semaines, quand les choses reprendront leur cours (on l'espère) normal : personne n'élira de vainqueur·e du "meilleur confinement". Alors, on vous le suggère : vivez-le comme vous le voulez. Ou plutôt, comme vous le pouvez.

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