"La cour des grandes" : "J'ai voulu faire des mères actives de vraies héroïnes"

La cour des grandes
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Ce mercredi 8 avril sort en librairie "La cour des grandes", le premier roman d'Adèle Bréau, qui dirige "Terrafemina" et sur lequel elle veille depuis ses débuts. A travers l'histoire de quatre Parisiennes à l'aube de la quarantaine, elle dépeint le quotidien des "working mums", entre couches, Power Point et vie de couple. Bref, un roman furieusement contemporain qui parle des femmes comme nous essayons de le faire tous les jours sur ce site. Interview.
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Qu'est-ce-qui vous a donné envie d'écrire ce livre ?

Le fait de travailler sur Terrafemina depuis de nombreuses années est à l'origine de mon envie d'écrire un livre sur les "working mums". Nous avons sur le site une communauté de femmes avec lesquelles nous échangeons depuis des années sur de nombreux sujets, et en particulier sur les problématiques liées à la vie active et aux difficultés de concilier vie professionnelle et vie personnelle. Nous avons réalisé pour le site de nombreuses enquêtes, ainsi que des comptes-rendus chiffrés et très factuels sur ces sujets.

Ce travail m'a donné envie de rendre compte du quotidien de ces femmes sous une autre forme.

C'est pour cette raison que j'ai décidé de tenter d'intégrer toutes ces problématiques dans un roman qui soit par ailleurs aussi divertissant qu'une comédie romantique. J'ai voulu faire des mères actives des vraies héroïnes.


Il y a un fossé entre écrire un article et un roman. Comment avez-vous tissé les différentes intrigues ?

J'ai commencé par imaginer le personnage de Mathilde, qui est le plus emblématique et qu'on commence à suivre dès les premières pages. C'était évident, car il s'agit d'une femme qui travaille comme cadre dans une entreprise et qui se retrouve confrontée aux problématiques classiques que rencontrent les "working mums".

Le tournant fut l'introduction des autres personnages féminins, qui me permettait de balayer d'autres thématiques. Grâce à ces quatre héroïnes distinctes, j'ai pu aborder de nombreux aspects de la vie des femmes sans céder à la tentation de faire une énumération, à laquelle j'aurais été réduite en essayant de tout exprimer à travers un unique personnage.

"Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants, d'accord, mais n'est-ce pas finalement là que tout commence ?"


Le fait que les héroïnes soient au nombre de quatre évoque Sex and the City. Vous revendiquez l'héritage de la "chick lit" ?

J'assume complètement le fait d'avoir emprunté les codes de séries comme Sex and the City ou Desperate Housewives, même si, dans ce cas, il faudrait plutôt parler de Desperate Working Mums. Entre parenthèses, je n'ai absolument pas cherché à exclure les mères au foyer, qui sont certes absentes de mon roman, mais connaissent par ailleurs beaucoup des situations racontées dans le livre.

J'adore la "chick lit", la série des Bridget Jones et les autres, mais ces romans sont généralement centrés sur la quête du mari et s'achèvent sur le mariage comme Graal de la vie de femme. Même Sex and the City se termine lorsque Carrie et Big se mettent officiellement ensemble. J'avais envie de montrer ce qu'il se passe APRES. Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants, d'accord, mais n'est-ce pas finalement là que tout commence ?

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Il y a, au sein de votre quatuor, deux personnages qui s'opposent : Mathilde, la "working mum" débordée dont on a déjà parlé, et Lucie, la femme dévouée et fortunée. Pouvez-vous nous parler de cette héroïne, qui incarne une conception traditionnelle du du couple ?

Lucie et son époux Christophe représentent dans mon roman la génération précédente, celle des baby-boomers, dont ils ont adopté absolument tous les codes. Ce couple a calqué son comportement sur celui de leurs parents. Et tous deux me permettaient, alors que les héroïnes sont du même âge, de montrer l'opposition entre ancienne école et nouvelle école en matière de vie de vie conjugale, mais également d'éducation.

Mathilde est à l'image de ces mères actives sur lesquelles on réalise de nombreuses études, et qui donnent la priorité à leurs enfants et leur carrière. 60% des femmes actives interrogées avouent en effet faire passer leur couple en dernier.

A l'inverse, Lucie met son couple tout en haut de la pile. Et c'est donc logiquement celle qui se pose le plus de questions par rapport à ses enfants, qu'elle délaisse d'une certaine manière au profit de son époux, d'autant qu'elle peut se "payer le luxe" d'avoir une baby-sitter chez elle en permanence. Ce qui ne l'empêche pas d'être en proie au doute, de se demander si elle n'est pas en train de passer à côté d'un grand bonheur...

Vous écrivez d'ailleurs, au moment où Lucie câline sa fille qui n'a que quelques mois, cette phrase glaçante : "Les câlins avaient assez duré, mais elle se promit de les intégrer dorénavant à son planning". A l'époque de l'enfant-roi, ça existe encore selon vous, ces parents qui voient leurs enfants comme des objets ?

Bien évidemment, j'ai légèrement forcé le trait, mais j'ai effectivement rencontré des parents de ce type, qui font passer la vie professionnelle avant tout le reste. Ils sont à l'image de cette génération de pères qui ont construit leur vie professionnelle entre 30 et 40 ans et qui ont, par conséquent, passé très peu de temps avec leurs enfants.

Aujourd'hui, on croise parfois des quinquagénaires qui découvrent véritablement la paternité lorsqu'ils se remarient. Débarrassés de la pression de faire carrière en raison de leur âge, ils s'impliquent pour la première fois dans leur rôle de père et font plein d'activités qu'ils n'ont jamais faites avec les enfants qu'ils ont eu de leur premier mariage.

"On a beau poster des photos de bonheur familial idyllique pour faire comme les mamans stars, on a toutes le panier à linge qui déborde chez nous."

Aujourd'hui, de plus en plus de pères s'impliquent dans l'éducation des enfants. Or, Mathilde, votre héroïne, semble devoir mener tout de front toute seule...

Les médias ont beau nous marteler que les papas modernes s'impliquent de plus en plus, les chiffres montrent tout de même que, 9 fois sur 10, ce sont les femmes qui assurent la triade bain-repas-coucher entre 18h et 20h. De même, on monte en épingle les pères qui changent les couches, alors qu'on considère normal que les femmes d'aujourd'hui assurent au travail et à la maison.

Par ailleurs les médias féminins ont tendance à glorifier les "femmes d'aujourd'hui", qui arrivent à tout concilier, etc. Or ces récits sont en réalité très culpabilisants pour les femmes. Mon but, c'était de montrer que, certes, elles font tout, mais c'est avant tout car elles n'ont pas le choix. Quand on jette un oeil à travers l'oeil de boeuf, on se rend compte qu'elles font surtout comme elles peuvent.

On ne dit pas assez que les "working mums" ont en fait deux boulots. Et qu'elles sont prises en étau : leurs carrières sont pénalisées par le fait de devoir quitter le travail à 18h, et elles se sentent coupables quand elles rentrent chez elles car elles n'ont pas pu passer assez de temps avec leurs enfants.

Mon but en écrivant La cour des grandes, c'était de déculpabiliser les femmes qui jonglent en leur montrant que nous sommes toutes dans la même galère. On a beau poster des photos de bonheur familial idyllique sur Instagram pour faire comme les mamans stars, on a tous le panier à linge qui déborde chez nous.

Sur le thème du couple, votre roman se fait souvent sombre. Vous êtes d'accord avec l'idée selon laquelle les enfants usent le couple ?

A Paris, un couple sur deux finit par se séparer. C'est cette réalité là que je voulais montrer. Mes héros sont en train de vivre, tous, leur crise de la quarantaine. Et ils se posent beaucoup de questions car ils sont bien conscients que la deuxième partie de leur existence est en train de débuter.

Si mon but initial était d'écrire une comédie romantique, je ne pouvais pas occulter cette réalité du couple qui s'use avec les années et de la fougue des premiers temps qui laisse place à la monotonie. Et puis il faut reconnaître que montrer des quadras qui s'éclatent tous les soirs n'aurait été ni passionnant, ni réaliste.

Une femme de quarante ans qui divorce aujourd'hui a encore le temps de se réinventer. Il y a cette phrase prononcée par un homme d'âge mûr au sujet de son ex-épouse délaissée dans mon roman, et que j'ai vraiment entendue : "Je lui ai laissé une chance de refaire sa vie en la quittant à 40 ans".

Je suis très agacée par ce cliché qu'on entend dans les médias et dans la bouche de certains hommes, selon lequel une femme qui devient mère cesse d'être une femme. C'est aussi le message de mon roman : il y a une vie après les enfants, le mariage, etc. Il y a plein de mères de 40 ans divorcées qui s'éclatent. Et le fait que la garde partagée soit de plus en plus courante leur permet de bénéficier de temps libre, ce qu'elles n'avaient pas lorsqu'elles étaient mariées. Ce n'est pas très politiquement correct de l'affirmer, mais c'est vrai. Les femmes ont plus de temps pour se consacrer à elles-même et il n'est pas dit que les enfants de couples divorcés ne soient pas plus heureux, au final, que les enfants de couples qui se forcent à rester ensemble. Il y a énormément de femmes divorcées qui se déclarent, une fois passée la souffrance de la séparation, bien sûr, très contentes de l'équilibre qu'elles ont trouvé grâce à leur nouveau statut.

Vous avec déjà écrit la suite de La cour des grandes, qui s'intitule Les jeux de garçons. C'était votre projet depuis le début de montrer le point de vue des hommes ?

C'est à la relecture que je me suis rendue compte que les hommes non seulement en prenaient pour leur grade, mais qu'ils restaient effacés dans le roman. J'ai trouvé intéressant de montrer, sur la même période, la vision qu'ont les héros masculins des évènements qui rythment le roman. Quand on écoute Mathilde, par exemple, on pense que son époux, Max, est un moins que rien qui porte l'entière responsabilité de ce qui va mal dans leur couple ; et dans la suite, on découvre sa version à lui, et le fait que les choses sont forcément moins simplistes qu'elles n'y paraissent.

Et puis c'était important à mes yeux de montrer les deux facettes, la version féminine et la version masculine, car les hommes et les femmes qui travaillent passent finalement peu de temps ensemble, et ne savent pas toujours bien ce que leur moitié vit. Je voulais réconcilier ces subjectivités. La plupart des couples ont des vies très séparées, on ne connaît jamais l'autre malgré les petits comptes-rendus quotidiens qu'on se fait le soir après le dîner.

Flaubert disait "Emma Bovary, c'est moi", et vous, vous êtes qui dans La cour des grandes ?

Je crois très franchement que j'ai mis de moi dans les quatre héroïnes. Beaucoup de gens me disent que Mathilde leur fait penser à moi, parce que, comme elle, je travaille beaucoup, et je fais des listes pour tout, mais je vous rassure, je ne déteste pas mon mec ! Il y a sans doute aussi beaucoup de moi en Eva, en ce qui concerne notamment la timidité, le rapport au père... Mais tous les personnages, y compris les hommes, portent mon empreinte, et celle d'une multitude d'hommes et de femmes devenus parents et qui, à l'aube de la quarantaine, se posent pour un premier bilan.