"La mécanique du crime", autopsie glaçante du crime conjugal

"La mécanique du crime ": les meurtres conjugaux peuvent être évités
"La mécanique du crime ": les meurtres conjugaux peuvent être évités
Ce jeudi 5 avril, l'émission Envoyé Spécial de France 2 diffuse un reportage intitulé "La Mécanique du crime", qui décrypte le processus du meurtre conjugal. Une médecin-légiste a étudié de près le phénomène afin de mieux repérer les auteurs des meutres et de faire baisser le nombre de crimes conjugaux qui, en France, ne faiblit pas.
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"Elle s'appelait Laurie, elle avait 28 ans et elle était heureuse de vivre. Laurie était drôle et coquette, elle aimait le rap et les selfies. Sa vie a été brisée net le 17 janvier dernier sur un trottoir de Nîmes. Tuée par son compagnon". Ainsi commence le reportage La Mécanique du crime, réalisé par Lorraine de Foucher, David Geoffrion et Thomas Lhoste et qui sera diffusé ce jeudi 5 avril dans l'émission "Envoyé Spécial" sur France 2.

Anne, Brigitte, Céline, Sandra, Marcelle, Fatima... Ces femmes ne se connaissaient pas, n'avaient pas le même âge et ne vivaient pas dans les mêmes villes. Toutes pourtant ont un triste point en commun : elles ont été sauvagement tuées par leur compagnon.

Depuis le 1er janvier 2017, 140 femmes ont trouvé la mort sous les coups de leur conjoint. Un chiffre qui stagne depuis des années, comme le fait remarquer Alexia Delbrei, médecin légiste et psychiatre à Poitiers, qui a mené l'une des rares enquêtes sur le crime conjugal en France.

Son objectif ? Comprendre la mécanique du crime pour mieux le prévenir. "Plus on va comprendre les auteurs du crime et les enjeux qui peuvent y avoir à ce moment-là dans leur vie, mieux on comprendra le pourquoi du geste, et mieux on pourra l'éviter", explique-t-elle.

À force de voir des corps de femmes sur ses tables d'autopsie, elle décide d'analyser tous les documents relatifs aux féminicides conjugaux de sa juridiction (procès verbaux, expertises psychiatriques rapports d'autopsie), de les croiser et d'en extraire les données.

"Rupture meurtrière"

Au terme de son étude- la première en France à se baser sur un travail d'enquête et d'expertises psychiatriques des auteurs des crimes- la légiste parvient à retracer un schéma criminel, quasiment identique et propre à la majorité des auteurs de féminicides conjugaux. Bien souvent, les hommes qui ont tué leur femme ont agi dans un acte désespéré quand la femme, généralement violentée depuis longtemps, avait enfin trouvé le courage de partir.


Alexia Delbrei a également dressé un profil type de l'auteur d'un féminicide conjugal : un homme d'âge moyen, qui passera presque toujours à l'acte au sein du domicile conjugal, avec une arme d'opportunité (c'est-à-dire qui lui tombera sous la main). Souvent impulsif, son geste s'inscrit dans le cadre d'une rupture dans 7 cas sur 10.

"Les quelques mois qui s'écoulent avant ou après la rupture sont critiques. Une période pendant laquelle il faut être particulièrement vigilant", soulignent les auteurs du reportage. La fréquence de cette "rupture meurtrière" comme l'appelle Alexia Delbrei, a été confirmée par le rapport annuel du Ministère de l'intérieur rendu public le vendredi 1er septembre dernier.

La Mécanique du crime, Envoyé spécial

Une vision dégradée de la femme

L'acharnement est une autre particularité du meurtre conjugal. Souvent, ces crimes correspondent à des meurtres d'anéantissement, ou overkill, c'est-à-dire que les compagnons veulent effacer toute trace d'existence de la femme avec qui ils partageaient leur vie. Les exemples cités dans le reportage sont glaçants : "poignardée dans sa cuisine", "aspergée d'essence et brûlée vive", "attachée aux rails d'un TGV"... "La décharge émotionnelle entraîne la multiplicité des coups. Ces résultats se constatent à l'autopsie", expose Alexia Delbrei.

Les hommes qui usent de violence à l'encontre de leur compagne jusqu'au point de la tuer ne se repèrent pas au premier coup d'oeil. D'autant plus que comme le souligne La Mécanique du Crime, ces accès de violence sont malheureusement souvent réservés à la femme qui partagent leur vie et s'identifient donc mal de l'extérieur. Alexia Delbrei note toutefois deux critères distinctifs : bien souvent, ce sont "des hommes possessifs, avec une vision très dégradée de la femme".

Dans le reportage, on voit Manuel, 35 ans, récemment sorti de prison. Condamné pour violences conjugales, celui-ci reconnaît son attitude violente, mais n'écarte pas la possibilité de tuer sa femme un jour s'il venait à la surprendre chez eux avec un autre homme. "Je comprends qu'il y aient des hommes qui tuent leur femme. C'est peut-être vulgaire et méchant ce que je dis, mais je peux comprendre. Les femmes aujourd'hui poussent les hommes à craquer", considère le jeune homme.


Celui-ci doit se rendre à un stage au service pénitentiaire d'insertion et de probation de mots. Un cours imposé par la justice, dans lequel un substitut du procureur sensibilise les ex-détenus à comprendre le lien entre les violences qu'ils font subir à leur compagne et leur propre perception des femmes.

Psychothérapie, sensibilisation à l'égalité femmes-hommes.... L'objectif de ce stage de trois jours est bien entendu de leur montrer que la violence ne résout rien, mais surtout de leur faire comprendre qu'ils ne peuvent pas considérer leur femme comme leur propriété.

Du fait divers au phénomène de société

Pourtant, ces sensibilisations sont loin d'être suffisantes. Depuis des années, en France, le nombre de meurtres conjugaux ne faiblit pas : 120 par an en moyenne. "La statistique est stable, à la mesure de l'indifférence de notre société qui semble peu s'émouvoir de ce chiffre accablant, comme en témoigne la façon dont la presse s'empare de ces meurtres", expliquent les journalistes d'Envoyé Spécial.

"Une deuxième mort symbolique", du point de vue de Titiou Lecoq, journaliste indépendante et blogueuse. "Un féminicide n'a rien d'un "drame". Utiliser ce terme revient à mettre le meurtrier et la victime au même niveau et laisse penser que c'était inévitable", déplore la journaliste. Tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint. On ne peut donc en effet plus parler de fait divers isolé mais de véritable phénomène de société.

Téléphone "grave danger"

L'enquête des journalistes d'Envoyé Spécial rappelle par ailleurs qu'il existe des outils permettant de protéger les femmes menacées de mort par leur mari.

C'est par exemple le cas de Juliette qui depuis que son mari est sorti de prison bénéficie d'un téléphone portable "grave danger", un dispositif de sécurité mis en place par le Ministère de la justice qui permet d'appeler les secours en pressant une seule touche et de géolocaliser la victime si celle-ci ne peut pas parler.


Ce téléphone est fourni par le parquet, et la victime doit apporter des preuves de menaces pour le conserver. Actuellement, seules 500 femmes en France bénéficient du téléphone "grave danger". L'année dernière, le dispositif a permis 36 arrestations.


Pour rappel, les trois quarts des femmes victimes de violence connaissent leur agresseur. Pour plus de 30 % d'entre elles, il s'agit du conjoint ou de l'ex-conjoint. Pour autant, ces femmes restent dans l'ombre et comme le montre La Mécanique du crime, ces meurtres sont encore trop banalisés alors que des pays comme le Canada sont parvenus à faire baisser ce type de crimes.

Preuve flagrante du manque d'intérêt porté aux crimes conjugaux : le mot "féminicide" n'existe pas officiellement. Les associations féministes réclament d'ailleurs une reconnaissance juridique de ce terme, afin de mieux prendre en compte la spécificité des meurtres commis à l'encontre des femmes.

La Mécanique du crime, un reportage de Lorraine de Foucher, David Geoffrion et Thomas Lhoste diffusé le jeudi 5 avril sur France 2 dans l'émission "Envoyé Spécial" à 21h00.

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