"Lâchez-nous l'utérus", le livre qui décortique les pressions liées à la maternité

"Lâcher-nous l'utérus" : Fiona Schmidt signe un ouvrage inédit qui décortique la maternité
"Lâcher-nous l'utérus" : Fiona Schmidt signe un ouvrage inédit qui décortique la maternité
L'autrice féministe Fiona Schmidt revient sur les raisons qui l'ont poussée à écrire son nouveau livre, "Lâchez-nous l'utérus". Un texte brillant qui déconstruit les injonctions que subissent les mères, comme les nullipares (terme qualifiant les femmes qui n'ont pas été enceintes), depuis toujours. Rencontre.
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Créatrice de l'Instagram @Bordel.de.mères (qui dénonce la charge mentale maternelle), la journaliste et autrice Fiona Schmidt s'est nourrie des témoignages reçus en ligne pour livrer un ouvrage sur les injonctions liées à la maternité comme on en voit peu. Voire pas du tout. Car elle l'explique elle-même : "Aucun livre n'a jamais interrogé la norme de la maternité du point de vue des sciences humaines". Tous ceux qui y sont associés offrent seulement des "modes d'emploi". Pour élever un bébé, pour élever un·e ado, pour vivre sa grossesse. Comme si avoir - ou essayer d'avoir - un enfant était la seule option qui vaille.

Dans Lâchez-nous l'utérus, Fiona Schmidt aborde le sujet en long, en large et en travers. Elle signe un texte brillant, à la fois très documenté et drôle, qui nous convainc de s'y plonger sans décrocher. On y apprend l'origine du terme "horloge biologique", une expression inventée par un homme en même temps que la possibilité de carrière des femmes, ou encore le fait que le "désir d'enfant", martelé comme relevant d'un instinct quasi animal, a en réalité tout d'une construction sociale.

L'autrice, qui insiste par ailleurs sur le fait que son livre n'est "absolument pas anti-maternité" mais "pro-choix", donne aussi la parole à celles qui, comme elle, ont fait le choix heureux de ne pas devenir mères, et qui ne devraient pas avoir à s'en justifier. On a discuté longuement avec elle pour en savoir plus sur la genèse de son ouvrage et les préjugés qui la révoltent.

Terrafemina : Lâchez-nous l'utérus est présenté comme un recueil de chroniques que l'on peut lire en plusieurs fois. Pourquoi avoir choisi ce format ?

Fiona Schmidt : J'avais vraiment envie que tous les chapitres concernent toutes les femmes. C'est-à-dire que les mères lisent la partie consacrée aux nullipares et inversement, que les nullipares lisent la partie consacrée aux mères. Je souhaitais aussi que l'on puisse aller et venir dans ce livre. Il y a effectivement une progression chronologique entre l'histoire de l'origine de l'instinct maternel et autres idées reçues sur la maternité et le rôle du père, mais chaque chapitre peut se lire indépendamment les uns des autres.

Pourquoi s'attaquer au vaste sujet de la maternité, dans son ensemble ?

F. S. : Parce qu'un tel livre n'existe pas. Et c'est absolument fou qu'aujourd'hui aucun ouvrage ne se soit jamais intéressé à la question de la maternité du point de vue objectif des sciences humaines, alors que toutes les femmes sont définies par rapport à cette norme sociale, qu'elles soient mères ou pas. Tous les livres consacrés à la maternité sont des guides pratiques qui s'adressent exclusivement aux mères (mode d'emploi bébé, mode d'emploi ado, mode d'emploi grossesse...) hétérosexuelles en couple plutôt CSP+. Ce qui exclut les co-parents, pères ou mères, les mères célibataires, les mères queer, les mères précaires... Ainsi que les femmes et les couples qui rencontrent des problèmes de fécondité et sont en parcours de PMA. La question de la maternité telle qu'elle est traitée aujourd'hui est une question profondément excluante, et personne n'en parle.

Vous mentionnez l'aspect "naturel" de la maternité que l'on ressasse à longueur de journée. Comme si c'était un argument pour tout...

F. S. : Oui, on confond le processus naturel de la reproduction et le désir d'enfant. Effectivement, la reproduction est la conséquence naturelle d'une série de rapports sexuels sans contraceptif entre une femme et un homme cisgenres hétérosexuels non stériles. Néanmoins, on considère aussi que le désir d'enfant est naturel, alors qu'il est socialement construit. La meilleure preuve est que les animaux n'ont pas conscience qu'ils se reproduisent, ils n'ont pas "envie" d'avoir des enfants. Ils ne font pas le lien entre le rapport sexuel et la naissance du petit. Ils ne s'accouplent pas pour se reproduire, mais parce que ça leur procure du plaisir.

On considère aussi que c'est "naturel" qu'un couple cisgenre et hétéro ait envie d'enfant, donc qu'il est "naturel" de l'aider à procréer à travers la PMA. A contrario, un large pan de la société considère que le désir d'enfant d'un couple de lesbiennes est contre-nature, parce que leur orientation sexuelle l'est, donc que le recours à la PMA n'est pas "naturel" pour elles, autre façon de dire qu'il est anormal. Mais dans tous les cas, la PMA est par définition non naturelle, donc elle ne peut pas l'être plus ou moins pour les uns ou pour les autres ! On moralise la nature, on part du principe que tout ce qui est naturel est bon pour nous. Mais en même temps, on ne fait pas attention à la planète. C'est complètement paradoxal.

Et qu'en est-il de la notion "d'instinct maternel" ?

F. S. : Elle n'existe pas. Ce qu'on appelle couramment l'instinct maternel, c'est l'envie et la capacité de s'occuper d'un enfant, qui ne sont pas toujours liées, et qui sont en grande partie influencées par les normes sociales. Ça ne veut pas dire que le désir d'enfant n'existe pas ou qu'il est complètement faussé, bien entendu. Je ne remets pas en cause le désir d'enfant, mais seulement la systématicité de ce désir chez toutes les femmes.

"Lâchez-nous l'utérus", de Fiona Schmidt, ed. Hachette.
"Lâchez-nous l'utérus", de Fiona Schmidt, ed. Hachette.

Vous abordez l'écologie notamment comme un argument de certaines femmes pour expliquer leur choix de ne pas avoir d'enfant. Diriez-vous que féminisme et écologie sont compatibles ?

F. S. : C'est très compliqué, cette question de l'écologie. Les éco-féministes diraient que le sexisme et le capitalisme ont exactement la source, et ce n'est pas faux. L'exploitation de l'être humain et l'exploitation de la femme ont effectivement les mêmes racines. L'argument de certaines No Kids volontaires qui accusent les mères de polluer la planète avec leurs enfants me gêne beaucoup. C'est une façon de répliquer au préjugé courant selon lequel une femme qui ne veut pas d'enfant est égoïste. Aujourd'hui, ce sont celles qui en veulent qui seraient égoïstes, vu l'état de la planète. Mais d'abord on ne peut pas accuser les femmes de se conformer à la première de toutes les injonctions auxquelles elles aient été confrontées, celle de faire des enfants. Et ensuite retourner le stigmate : répondre à un stigmate par le même stigmate à l'envers ne fait pas progresser le débat, il l'enlise. Et puis je voudrais ajouter que les petits enfants polluent nettement moins que les grosses entreprises, donc ne nous trompons pas de cible...

L'urgence écologique est indéniable et nos comportements doivent changer, mais ce sont les femmes qui sont en première ligne et subissent les effets de cette nouvelle injonction. Les couches lavables, les petits pots les courses en vrac, l'entretien de la maison avec des détergents non polluants... La plupart du temps, ce sont les femmes qui s'en occupent, parce que dans la plupart des couples, c'est celui qui gagne le plus à l'extérieur de la maison qui en fait le moins à l'intérieur - et la plupart du temps, il s'agit des femmes. Ces normes hétéros perdurent même dans les couples lesbiens avec ou sans enfant, d'après les témoignages que j'ai reçus sur @bordel.de.meres.

Pareil pour la question de la beauté : l'industrie cosmétique pollue. Or l'industrie cosmétique s'adresse principalement aux femmes, même si comme toutes les autres, elle est majoritairement dirigée par des hommes. Donc ce sont les femmes qui polluent la planète avec leurs crèmes et leur make-up. Mais pourquoi on utilise des crèmes et du make-up ? Pour être jeune et belle, parce que si on ne se soumet pas à ces injonctions esthétiques, on nous reproche de nous laisser aller. C'est un cercle vicieux ! En matière d'écologie comme du reste on est en permanence soumises à des injonctions contradictoires hyper culpabilisantes.

L'expression "horloge biologique" aurait été inventée par un journaliste du Washington Post, dans les années 70. Y avait-il cette notion de "date limite" avant ça ?

F. S. : Non. Avant la fin des années 70, les femmes travaillaient mais n'avaient pas de carrière, ou c'était rarissime. Elles avaient des emplois subalternes, des boulots "de femme" très mal payés, qui apportaient un complément de revenu au ménage. Leur "métier" principal, c'était de faire des enfants, ce qu'elles faisaient en général assez tôt. Le mythe de l'horloge biologique est apparu en même temps que l'ouverture du marché du travail aux femmes et la possibilité pour elles de faire carrière dans des secteurs jusqu'alors réservés aux hommes.

Une astuce pour les faire rester à la maison en somme...

F. S. : Pour leur rappeler quel est leur rôle principal, en tout cas. En faisant mes recherches, j'ai découvert qu'avant la généralisation de la contraception féminine, les grossesses dites "tardives", après 35 ans, étaient tout aussi nombreuses qu'elles le sont aujourd'hui, et il n'était pas rare que les femmes accouchent après 40 ans. Ce qui est nouveau, c'est le recul de l'âge de la première grossesse, dû au travail des femmes, lui-même dû à des impératifs économiques mais aussi sociaux : aujourd'hui, le travail féminin est devenu une norme, et les mères au foyer sont stigmatisées. Encore une injonction paradoxale... En fait, déjà il y a 40 ans, on confondait la possibilité biologique de faire des enfants, correspondant à la période de fertilité, et l'urgence sociale d'en faire, qui sont deux choses très différentes. Aucune femme n'a un minuteur à bébé dans l'utérus.

Quels ont été les retours des femmes qui ont livré leur témoignage via Bordel de mères ?

F. S. : Elles me disent toutes que le livre fait beaucoup de bien et leur a appris beaucoup de choses, et j'en suis ravie. Certaines étaient surprises que ce ne soit pas un livre consacré aux nullipares volontaires, mais j'ai écrit ce livre justement pour dépasser les clivages entre les mères et les no kids. Car nous devons démonter toutes ces pressions-là ensemble.

Le choix des unes n'empiète pas sur le choix des autres et ne le remet pas en question : ce n'est pas parce que j'ai fait le choix de ne pas être mère que je considère que la maternité est un mauvais choix ! Tous les choix sont légitimes et respectables, il est temps de dédramatiser le sujet de la maternité, et de le partager avec les hommes. Aujourd'hui encore, la parentalité est avant tout un sujet de mères, ce qui est toxique à la fois pour les femmes, puisqu'il est à l'origine des inégalités économiques, mais aussi pour les hommes qui souhaitent s'impliquer dans leur rôle de père et qui doivent supporter des préjugés moyen-âgeux, parce que certains considèrent encore que les tâches de la parentalité sont dévirilisantes. L'avenir des futur·e·s citoyen·ne·s ne peut pas reposer uniquement sur les femmes.

Tous ces préjugés que je déconstruis passent pour des normes parce que personne ne les a jamais questionnés. Le sujet de la maternité est tellement sacré, que c'est comme si c'était tabou non pas de le remettre en cause mais simplement de l'interroger. On m'a beaucoup dit que j'étais anti-maternité parce que je ne veux pas d'enfant, mais c'est absurde ! Je ne suis pas cheffe, ça ne m'empêche pas d'adorer aller au resto et faire la cuisine ! Mon combat, c'est que toutes les femmes soient libres de faire leurs propres choix sereinement, en toute conscience.

Lâchez-nous l'utérus, de Fiona Schmidt (ed. Hachette)

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