"Qu'a-t-on vraiment libéré dans la sexualité ?" : le décryptage de la gynéco Laura Berlingo

"Une sexualité à soi", manuel et manifeste interrogeant nos sexualités brimées et émancipées.
"Une sexualité à soi", manuel et manifeste interrogeant nos sexualités brimées et émancipées.
Mère ou putain, clitoris pop, révolution de la vulve, culte de la pénétration, charge sexuelle... Dans son ludique et engagé manuel d'une "Sexualité à soi", la gynécologue obstétricienne Laura Berlingo passe au crible les mille et une disputes de nos sexualités. Rencontre.
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Comment se dispute-t-on nos vies sexuelles en 2021 ? En interrogeant quelque peu la place prédominante de la sacro-sainte pénétration, déjà. En se demandant si les termes "préliminaires" et "virginité" font vraiment sens, ensuite. Et de quoi la notion si sexy de "sexualité libérée" est-elle au juste le nom. Et puis, il faudrait encore parler de polyamour, tant fantasmé par les magazines féminins, de désirs endormis, de porno féministe...

Pas de panique si trop d'introspections vous assaillent : tout cela, Laura Berlingo en parle clairement, et puissamment, dans son premier livre : Une sexualité à soi, clin d'oeil sororal à Virginia Woolf. Gynécologue-obstétricienne à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, l'autrice vous est certainement familière : vous avez pu l'entendre prodiguer fun facts - pas toujours fun - et conseils bienveillants dans des podcasts sexo comme Qui m'a filé la chlamydia ? et Coucou le Q.

Avec cet opus mi-manuel mi-manifeste, Laura Berlingo délivre une lecture intime et politique, brassant culture du viol et IVG, éducation sexuelle populaire et révolutions féministes pour mieux rappeler comment le sexe fait société - et comment la société ne cesse de dicter ses codes. Médecine et sociologie s'enlacent dès lors pour tailler les traits de nos intimités étouffées, normées, toujours en attente d'être tout à fait émancipées.

Une réflexion que l'autrice effeuille pour nous.

Terrafemina : Quel était ton intention avec ce livre ?

Laura Berlingo : Ces dernières années, j'ai de plus en plus affirmé ma position féministe dans mon métier. Je fais de la consultation de suivi de grossesse et je me dédie également à la santé sexuelle, je travaille en lien avec le Planning Familial, me consacre aux questions de la santé sexuelle et reproductive, proposant des cours auprès d'étudiant·e·s en médecine notamment. Je délivre aussi de plus en plus de travaux de sociologie en rapport avec mes domaines de compétences cliniques (j'ai un Master 2 en sciences sociales).

Du coup, plus le temps passait, plus j'ai eu envie d'ériger un pont entre la pratique et la théorie. Je lisais récemment un livre, La fabrique de la ménopause par exemple, écrit par la sociologue Cécile Charlap, en me disant que les notions que l'on transmettait aux patientes à ce sujet était très médicalisées et pathologisées, alors que la ménopause est une construction sociale et que l'on peut la vivre de mille manières.

Etre médecin et n'avoir qu'une vision "pathologisante" de ce qui nous entoure, c'est dommage, car cela risque aussi d'être le point de vue des patientes. Or le regard politique ne s'oppose pas au regard scientifique. Mon livre Une sexualité à soi est justement né de ces deux extrémités, comme un trait d'union. En tant que médecin, femme, féministe et mère de famille, je me sens à l'intersection de tous ces points de vue.

La gynécologue féministe Laura Berlingo nous réjouit avec son salutaire manuel "Une sexualité à soi".
La gynécologue féministe Laura Berlingo nous réjouit avec son salutaire manuel "Une sexualité à soi".

Penses-tu, à l'instar des mouvements de libération des femmes, que "le privé est politique" ?

L.B. : Oui, c'est effectivement une idée qui me tient à coeur. Politique, en tant qu'individu situé, mais aussi collectivement, d'un point de vue bien plus macroscopique. C'est-à-dire que la contraception, la grossesse, le post partum, les rapports sexuels - en général - sont encore trop souvent ramenés à l'individualité, alors tous les choix et non-choix de notre sexualité sont issus d'un contexte culturel plus global.

C'est une réflexion sociologique qui coule de source, mais n'est pas évidente pour tout le monde, quand on parle de sexualités d'autant plus !

Du côté politique des choses justement, il te semblait crucial de rappeler cette vaste "arnaque" qu'est la libération sexuelle ?

L.B. : Il était important pour moi de revenir sur la libération sexuelle, cette idée selon laquelle cet élan révolutionnaire des années 70 aurait vraiment permis aux femmes de "jouir sans entrave". Bien sûr, l'IVG et la contraception sont des avancées majeures, mais il faut vraiment nuancer cette "libération". D'autant plus que qui dit "libération" suggère qu'il n'y aurait plus rien à libérer – un mode de pensée idéal pour rester dans le statu quo et ne pas bousculer davantage les normes.

Et puis, cela reviendrait à perpétuer une idée réductrice de ce que peut être la liberté. Quand on regarde la société occidentale du demi-siècle passé, on se demande bien ce que l'on a vraiment libéré dans la sexualité, alors qu'abondent encore tant de normes et d'injonctions dans notre intimité. Les normes ne sont pas mauvaises en soi, elles existent, mais c'est toujours en s'attardant sur la construction de notre sexualité que l'on parvient à faire de véritables choix, sans influence des pressions ou représentations extérieures.

Car il faut toujours se rappeler que dans la sexualité, rien ne va vraiment "de soi". Et l'on peut très bien voir des évolutions devenir les nouvelles normes, si l'on commence à établir ce que devrait être une "sexualité 2021", ce qui reviendrait finalement à remplacer une injonction par une autre. On l'a un peu observé avec la médiatisation du clitoris : avec cette mise en avant, c'est comme si chaque femme devait forcément être "clitoridienne", jouir avec son clitoris. Alors que non, une femme n'est pas qu'un clitoris !

En pensant ainsi, on renouvelle les injonctions. Comme on a pu le percevoir dans les années 70 : avant, il fallait rester vierge avant le mariage, mais avec la libération sexuelle il fallait "se donner" à tout le monde.

"Une sexualité à soi", récit intime passant au crible nos sexualités post-#MeToo.
"Une sexualité à soi", récit intime passant au crible nos sexualités post-#MeToo.

Une sexualité à soi brasse une multitude de sujets, évoquant aussi bien les agressions sexuelles que le plaisir prostatique. Dénoncer les viols et défendre l'émancipation et le désir, ce sont deux luttes qu'il faut mener de front, comme un même mouvement ?

L.B. : Autant dans la pratique de ma profession que dans ce livre, j'envisage tout cela comme une continuité. Penser à la fois le consentement, le désir et les agressions sexuelles, c'est nécessaire pour penser la sexualité. Car en les abordant nous évoquons un grand tout : le patriarcat, la domination masculine, la pluralité de représentations qui en émergent, l'hétéronormativité et l'hétérosexisme. Les violences de genre et les violences sexuelles s'inscrivent dans tout ce contexte.

Parler de violences sexuelles, c'est aussi parler de sexualité. D'ailleurs, on érotise volontiers la violence en enseignant aux femmes qu'un homme qui te désire est un homme "viril", qui va te plaquer contre un mur et te "donner envie" alors que tu n'as pas envie. Ces représentations populaires associent le désir à la violence, et il peut être difficile de s'en émanciper.

Oui, les violences sexuelles, ce n'est pas une question "d'amour" Mais dans les rapports amoureux, on peut aussi observer des formes de violences, qui peuvent aller jusqu'à des rapports d'emprise. Un point de vue féministe est toujours nécessaire pour percevoir ces enjeux de domination justement et ne pas simplement les reléguer à des problèmes de relations individuelles ou situations perçues comme privées, à part...

En rappelant par exemple que 90% des viols sont commis par quelqu'un que l'on connaît. Ce n'est pas un souci "relationnel", c'est systémique. D'où cette fameuse question qui a enflammé les réseaux sociaux : "Comment faire pour que les hommes cessent de violer ?".

Tu nous renvoies, en évoquant cette domination, à cette idée tabou selon laquelle les corps et rapports sexuels se marchandent toujours un peu au sein du couple.

L.B. : C'est l'anthropologue et féministe italienne Paola Tabet qui parle "d'échanges économico-sexuels". L'idée est simple : quand tu évolues au sein d'une relation inégalitaire d'un point de vue économique, tu vends toujours, d'une certaine manière, un peu ton corps et ta sexualité – ce que tout le monde fait dans une société capitaliste.

En ce sens, entretenir des relations égalitaires sans bénéficier d'un minimum d'indépendance, c'est compliqué, car tu es très rapidement prise dans des mécanismes de domination indissociables des problématiques financières. C'est pour cela que l'indépendance économique est l'un des bastions de la militance féministe. Et que la lutte en faveur d'une sexualité libre rejoint le combat pour l'égalité salariale et les égalités professionnelles.

Le titre de mon essai se réfère à la Chambre à soi de Virginia Woolf (1929), et cette notion de chambre à soi suggère justement toute l'importance d'avoir son espace mental, mais également financier, et plus globalement son espace de création, de pensée. En ce sens la "chambre à soi" synthétise bien les luttes féministes.

A te lire enfin, la vraie révolution ou libération sexuelle, si elle existe, serait plutôt à chercher du côté des voix qui parcourent Instagram, YouTube, ou encore les podcasts féministes...

L.B. : Je pense qu'il faut piocher de tous les côtés. Ne pas simplement cantonner les discours sur la sexualité à l'institution scolaire ou aux soignant·e·s. La sexualité concerne tout le monde et ne pas le comprendre serait une aberration. Les réseaux sociaux servent le débat public et en ce sens, toutes ces créatrices ont voix au chapitre.

Naviguer sur les réseaux sociaux permet de se forger des clés pour mieux saisir les enjeux de la sexualité, par-delà un savoir qui serait unique et surplombant. Et si, en tant que soignant·e, on ne soutient pas le phénomène de libération de la parole qui s'y observe, je pense que l'on est vraiment en train de louper un truc.

D'ailleurs, les nombreux témoignages au sujet des violences obstétricales et gynécologiques que l'on peut lire sur Twitter m'ont beaucoup marqué. Il faut écouter ce flot d'expériences vécues, sans les prendre de haut. En ce qui me concerne, je souhaitais avec Une sexualité à soi rester dans la passation de savoirs. C'est par exemple le cas lorsque j'évoque la notion "d'éducation sexuelle positive", c'est-à-dire une éducation sexuelle qui ne soit pas simplement centrée sur le risque, les IST, la grossesse non-désirée...

Or, c'est cette même notion qui est mise en avant par l'OMS (Organisation mondiale de la santé) et les professionnel·le·s de la santé depuis des années déjà ! L'éducation positive part du principe que, tout comme la santé n'est pas juste "l'absence de maladies", la santé sexuelle n'est pas que 'absence de maladies sexuelles ! Oui, la sexualité peut être libre. Et pleine d'effets positifs.

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