Masha Sexplique, la blogueuse pop qui déringardise l'éducation sexuelle

"Masha sexplique", de l'éducation sexuelle féministe et décomplexée.
"Masha sexplique", de l'éducation sexuelle féministe et décomplexée.
Cela fait déjà deux ans que "Masha Sexplique" déboulonne sur son blog éponyme les tabous et complexes qui encombrent nos sexualités. Culte de la pénétration et orgasme, vulves et maternité : la jeune femme de 22 ans détonne avec sa sex education féministe. Et se confie sans filtre.
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"Education sexuelle, sextoys, inclusivité et bienveillance". Ces tags sont les quatre mots-clés de Masha, étudiante de 22 ans (en troisième année de Lettres Modernes), maman, féministe et blogueuse. Suivie par près de 13 000 followers sur Twitter, la jeune femme aborde les sujets les plus tabous et incompris sur son site Masha Sexplique : vaginisme et asexualité, masturbation féminine et violences gynécologiques.

D'une page à l'autre, la "sexperte" nous détaille autant ses tips "pour préparer une sodomie" qu'elle déconstruit les préjugés et non-dits - en abordant la dimension raciste des fantasmes les plus pop par exemple. Entre tests détaillés de jouets pour adultes et témoignages abondants, gravité et humour connecté, Masha est l'un des visages des nouvelles militances féministes, bien décidées à ouvrir la voix pour décomplexer leur audience.

Après avoir libéré bien des paroles suite au succès viral du hashtag #MonPostPartum (qu'elle a co-créé avec la militante féministe Illana Weizman), la blogueuse est revenue pour Terrafemina sur l'importance de délivrer un discours libre, conscient et jamais culpabilisant sur "la chose". L'intimité des femmes et leurs désirs, mais aussi les abus qu'elles subissent et les injonctions qui les saoulent. Ou comment effeuiller autrement les sexualités.

Terrafemina : Pourquoi as-tu lancé "Masha sexplique" ?

Masha : Je l'ai lancé il y a deux ans (cela s'appelait "Tout sexplique" à l'origine) quand, alors que j'étais enceinte, je me suis rendue compte que je n'avais tout simplement pas eu la chance d'avoir une véritable éducation sexuelle. Je m'interrogeais beaucoup, sur la notion de consentement et la forme de ma vulve - alors que tous les sexes sont dans la nature ! Mes parents étaient ouverts et pourtant, je ressentais des angoisses, des complexes, de l'anxiété.

D'où l'idée de ce blog : venir en aide aux jeunes qui, à l'unisson, se posent plein de questions, avec de l'information fiable, bienveillante et surtout "décomplexante" (sourire). Aujourd'hui, "Masha Sexplique" recueille entre 15 000 et 20 000 visites par mois et je reçois encore des centaines de messages de personnes angoissées pour des choses élémentaires, que l'on devrait simplement nous apprendre à l'école.

Tu trouves qu'il y a encore un gros vide à combler en terme d'éducation sexuelle dans les collèges ?

M.: Totalement. L'éducation sexuelle, ce n'est pas juste apprendre aux collégiens et lycéens l'usage du préservatif. Il faut briser les tabous, donner suffisamment d'informations, proposer des repères, pour que les jeunes filles et garçons n'aient pas à s'orienter sur le premier site sexo (et sexiste) venu. Mal guidées, certaines jeunes femmes risquent de tester des choses mauvaises pour le santé. Moi, j'ai eu de la chance de tomber sur des conseils super chouettes quand j'étais plus jeune, sur Internet notamment, avec des chaînes YouTube comme celles de Clemity Jane, Sexy Soucis et Pouhiou ("Et mon cul, c'est du Pouhiou ?").

Ce manque de repères, je le retrouve avec les femmes qui viennent vers moi, qu'importe l'âge, pour me dire qu'elles ont mal durant le sexe, éprouvent des douleurs dont elles ne parlent pas, par honte, ou parce que le personnel soignant ne les prend pas au sérieux. Mais aussi chez les mecs, vu que ce sont toujours les deux mêmes trucs qui reviennent tout le temps : "Est-ce que mon pénis a une taille normale ?" et "Ma copine ne veut pas faire ça, je ne comprends pas pourquoi, comment la convaincre ?"... C'est pour cela qu'il est important de remettre au premier plan la notion de consentement dans les cours d'éducation sexuelle et les débats.

 

Ton blog ne laisse pas les mecs sur le pas de la porte. C'était important de le inclure pour "décomplexer" les sexualités ?

M. : Oui, car nous avons tous des sexualités trop phallocentrées. J'ai abordé des sujets comme l'éjaculation précoce et l'impuissance, qui préoccupent bien des mecs. Or, il faut déconstruire l'idée selon laquelle la pénétration est nécessaire pour avoir une sexualité épanouie. On a envie de leur dire : si je t'enlève la pénétration, que vas tu faire ? Ce n'est pas une interdiction mais une invitation à plus de curiosité, de découvertes et de connaissances.

Les injonctions créent des angoisses chez les hommes, et des douleurs chez les femmes, alors si on déboulonne cela, tout le monde sera gagnant ! (sourire) Dans le sexe, il faut prendre le temps de se reconnecter à l'autre, sa sensibilité, ses désirs, reconsidérer l'autre et son propre corps.

En parlant de pénétration et d'angoisses, tu as consacré un billet au vaginisme, un trouble sexuel que tu as toi même éprouvé...

M. : Oui, j'ai souffert de vaginisme effectivement, et aussi d'un suivi inadapté. Je n'ai pas eu la chance de tomber sur des super sexologues ou des sage-femmes : on m'a tenu un discours hyper culpabilisant et pathologisant, comme si c'était super problématique que je ne sois pas "pénétrable" ! A l'inverse, il faudrait là encore promouvoir un discours rassurant, expliquer le vaginisme, inciter les patientes à se découvrir elles-mêmes. Puis se demander : la pénétration, est-ce quelque chose qui te plaît, ou quelque chose auquel as l'impression que tu dois te conformer ?

Beaucoup de femmes n'osent pas aborder le sujet avec leurs médecins ou psychologues, car un sentiment de honte recouvre toujours le vaginisme, comme si notre sexualité n'était pas "normale". Alors elles viennent me voir. Une fois que cette anxiété passée, beaucoup d'entre elles retrouvent un bon parcours de soin.

Un autre tabou que tu abordes en tant que blogueuse et mère, est le rapport entre sexualité et maternité. Sans injonction ni pression.

M. : Qu'il s'agisse de la maternité durant la grossesse ou après l'accouchement, ce sont des sujets délicats. D'un côté, les femmes subissent énormément d'injonctions : après l'accouchement, on les incite à retrouver une sexualité avec leur conjoint. Quand j'étais à la maternité, une sage femme m'avait carrément dit : "normalement, vous devez attendre un mois avant de reprendre les rapports avec pénétration, mais vous pouvez dire "deux mois" à votre conjoint pour qu'il vous laisse tranquille !". Et ça m'avait fait inquiété car je me suis demandé ce que les autres mères avaient à vivre comme pressions, pour qu'une sage femme me dise ça.

Puis après l'accouchement, on se pose la question : quand puis-je "retrouver" une sexualité ? Est-ce que je vais devoir consulter si je n'ai plus de libido ? Est-ce normal ?

"Normal", c'est le mot qui revient tout le temps quand on parle de sexualités. Sous-entendu : "Est ce que j'ai un problème ?". L'un des grands messages de mon travail est de dire qu'il n'y a pas de honte, qu'il faut respecter sa libido et le temps dont l'on a besoin.

En février dernier, tu as contribué au lancement du hashtag #MonPostPartum (très vite devenu viral), afin de témoigner des difficultés et souffrances que les mères pouvaient éprouver après leur accouchement. Pourquoi était-ce si important ?

M. : L'idée était de montrer ce que c'était le post-partum (soient les six semaines qui suivent l'accouchement, ndlr), ou plutôt ce que ça pouvait être, à travers nos vécus. D'expliquer que cela pouvait engendrer un lot de souffrances et alerter l'opinion en ce sens. C'est important d'en parler pour que les femmes soient préparées à ça, mais aussi les couples en général, afin qu'ils le vivent plus sereinement à l'avenir. Ce souci-là a trait à l'implication des pères, dans une période de grande vulnérabilité pour leur conjointe. On ne naît pas mère, on le devient : ça s'apprend. Etre père, c'est pareil. C'est aussi pour cela que je milite pour l'allongement du congé paternité.

Lorsque l'on a lancé #MonPostPartum, beaucoup de femmes ont témoigné et tous les médias en ont parlé, ça a pris une sacrée ampleur ! (sourire) C'est là qu'on a compris que plein de femmes avaient besoin de libérer la parole, comme si ce mythe de la femme parfaite que l'on nous vend avait trop longtemps muselé les mères.

 

En parlant du post-partum sur les réseaux sociaux, je ne veux pas faire peur aux femmes ou faire chuter le taux de natalité ! (rires) Mais faire comprendre que l'on peut en parler, autrement. Beaucoup d'internautes m'ont dit qu'elles étaient soulagées, se sentaient moins seules, que leur douleur était enfin reconnue, dans un pays où la prise en charge des douleurs féminines, comparé aux douleurs des hommes, est bien moins conséquente.

Libérer la parole, c'est aussi ce que font toutes celles qui dénoncent les violences sexistes et sexuelles sur les réseaux. Tu abordes ces sujets sur Masha Sexplique. Quand on tient un blog sur les sexualités, c'est important de parler des agressions sexuelles ?

M. : C'est nécessaire ! Ce n'est pas en niant le fait qu'il existe des agressions sexuelles que l'on rendra la réalité plus belle. Dans nos vies sexuelles, on peut tout à fait être amenée à se faire agresser et violenter. Il faut éduquer les personnes susceptibles d'agresser pour faire changer les choses et déconstruire les préjugés qui constituent la culture du viol - comme l'image du "violeur des ruelles sombres".

 

Sur ce blog, j'avais aussi envie d'expliquer ce que l'on peut faire, quand l'on a été victime d'agression. Et de traiter du viol médical, un sujet épineux. On nous apprend très jeune que le médecin sait ce qu'il fait et fait ce qu'il faut, qu'il est simplement là pour te soigner – c'est évidemment son rôle. Mais il y a des professionnels mal intentionnés. Et il ne faut jamais oublier que les patientes ont des droits. Elles peuvent changer de praticien ou praticienne.

Si ton médecin te demande d'être entièrement nue par exemple, alerte rouge : c'est inutile dans le cadre de consultations gynécologiques. Les patientes doivent savoir qu'elles ont le droit de dire " non ". Si je l'avais su, cela m'aurait sortie de situations désagréables. Ce sont ces conseils-là que j'aurais aimé entendre à l'époque.

D'ailleurs, les vagues de cyberharcèlement que j'ai pu subir concernaient toujours le consentement ! Dont une fois où j'avais justement écrit que l'on avait tout fait le droit de dire "non" dans le cabinet d'un médecin, que cela avait tout à fait sa place dans le cabinet. Mon message a été abondamment retweeté, commenté par la fachosphère, par des politiciens. On m'a dit que j'incitais les femmes à ne pas se faire dépister, on m'a insulté...

 

Aujourd'hui encore, libérer la parole, c'est essentiel. Mais désormais, il faudrait que ce mouvement de voix qui s'énoncent s'accompagne de mesures politiques concrètes de la part du gouvernement. Concernant l'allongement du congé paternité, que l'on évoquait. Mais aussi les cours d'éducation sexuelle, un sujet qui provoque toujours la réticence. Des cours pénétrocentrés qui reposent sur des insuffisances : dit-on aux jeunes femmes comment elles doivent se protéger si elles sont lesbiennes ?... Il faut encore se battre pour tout ça.

Et quels sujets aimerais-tu aborder à l'avenir ?

M. : J'aimerais revenir sur des thèmes importants comme celui du "sexe après la grossesse", par exemple. Mais aussi m'attarder sur le fait que bien souvent, les femmes portent sur elles toute la charge de la contraception. En parcourant Masha sexplique, je constate que l'un des billets les plus lus porte sur la sodomie. Alors que j'ai l'impression d'avoir écrit des articles plus approfondis ! (rires)

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