Marche #NousToutes : une mobilisation historique contre les violences sexistes et sexuelles

Marche Nous Toutes historique du 23 novembre 2019
Marche Nous Toutes historique du 23 novembre 2019
On s'attendait à une mobilisation record : elle a eu lieu. 100 000 personnes à Paris, 150 000 en France, ont marché ce samedi 23 novembre contre les violences faites aux femmes.
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Caroline De Haas court partout. La membre du collectif Nous toutes sait que l'enjeu est capital. L'objectif de cette marche du 23 novembre ? Un nouveau raz-de-marée contre les violences sexistes et sexuelles, après le succès de la première manifestation de 2018. "Il faut que les violences cessent dans notre pays. Les viols, les agressions, les harcèlements, les sifflements ne sont pas une fatalité. Elles peuvent cesser si les hommes qui les commettent stoppent. Mais aussi si le gouvernement met les moyens sur la table pour que les politiques publiques changent car elles ne sont pas suffisantes. On a besoin d'un changement de cap, d'échelle."


Parmi les revendications, un milliard d'euros supplémentaires contre les violences faites aux femmes dans le budget 2020 (le projet de loi de finances 2020 prévoit actuellement 361,5 millions d'euros contre les violences- largement insuffisant selon les associations), des mesures d'éducation, de prévention et de formation. Très rapidement, dès 14h place de l'Opéra à Paris, le message est clair : la mobilisation sera massive, historique.

Distribution de pancartes à la marche Nous Toutes
Distribution de pancartes à la marche Nous Toutes

Des pancartes violettes, des slogans qui claquent ("Machos, vous nous cassez le clito", "Un milliard, pas de bobard", "Polanski en prison"), des femmes, des hommes se mêlent dans une atmosphère joyeuse et déterminée. Les familles des victimes des féminicides, les lycéennes et les personnalités prennent place en tête de cortège. De nombreuses comédiennes engagées débarquent au compte-goutte au point de rendez-vous, boulevard des Italiens. On se fait la bise. L'ambiance est sororale. Muriel Robin, Julie Gayet, Alexandra Lamy, Léa Drucker, Juliette Arnaud, Sandrine Bonnaire, qui a récemment témoigné des violences conjugales dont elle a été victime, sont là, tout comme Marilou Berry, pancarte à la main, qui se réjouit de voir "qu'on est de plus en plus nombreux".

Lucien Douib a fait le déplacement. Ce papa endeuillé a perdu sa fille, Julie, assassinée en Corse le 3 mars 2019 par son ex conjoint. "Je suis là parce que j'ai la haine. Je pense à Julie et je veux que cela change. On en est à 137 féminicides depuis début 2019. Donc depuis la mort de ma fille en mars, 107 femmes ont été tuées. C'est inadmissible. On se bat pour que ça change et on en est toujours au même point. Les associations font un travail énorme, sans elles, on ne pourrait pas se battre."

A ses côtés, Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes. "Avec d'autres associations, on a voulu porter ce grand cri d'alarme. On a demandé un Grenelle des violences conjugales au vue de la situation absolument dramatique dans notre pays, parce que la manière dont on traite les victimes des violences conjugales est absolument honteuse. C'est ça qui amène à ce que beaucoup d'entre elles ne soient pas protégées et soient assassinées en toute impunité."

La foule s'ébranle. L'hymne féministe d'Angèle, Balance ton quoi, s'échappe de la sono, on chante, on danse. Mais surtout, on vibre d'impatience, de révolte. Pascal et Christine n'en peuvent plus de l'inertie des pouvoirs publics. "Notre fille a été victime de violences conjugales et cela a détruit sa vie. Il l'a agressée, l'a fait déménager. Elle a 27 ans. Il a pris 6 mois d'emprisonnement avec sursis, mais on attend l'application des sanctions décidées. Que ce soit de la prison, une interdiction de se retrouver dans le département, une amende, il faut qu'on aille jusqu'au bout. Plus d'impunité !"

Pas très loin, Soraya, 31 ans, brandit une grande photo. Celle de son amie Florence, assassinée par son colocataire. "Il a voulu prendre possession d'elle. Ils sont restés en colocation pendant 4 mois, Florence s'est sentie de plus en plus en danger. A la fin du mois de septembre, elle devait déménager, et le 2 septembre, il l'a tuée. Il a été condamné à Zurich à perpétuité, mais avec une possible sortie dans 15 ans... Je suis là pour elle aujourd'hui."

Manifestant de la marche Nous Toutes
Manifestant de la marche Nous Toutes

Beaucoup d'hommes se sont mêlés à cette "marche des femmes". Des alliés discrets, solidaires. Elliott, 27 ans, a confectionné une pancarte en carton pour l'occasion : "Les vrais hommes sont féministes". Il explique : "Je suis là parce que ma copine a été victime de violences sexuelles quand elle était mineure et c'est un sujet qui a été difficile à aborder avec moi. J'essaie de la soutenir par n'importe quel moyen, j'essaie de libérer sa parole, je veux être présent."

Vincent, 22 ans, porte sa petite Louise de 2 ans sur ses épaules. "Je suis là pour que ma fille vive dans un monde un peu plus sympa pour les femmes. Il faut stopper contre ces violences intrinsèques qui nuisent aux femmes dans notre société."

Edwy Plenel, journaliste et fondateur de Mediapart, site qui a recueilli la parole courageuse de l'actrice Adèle Haenel- présente à la marche- victime d'agressions sexuelles, est venu avec sa petite-fille, elle aussi perchée sur ses épaules. Sa participation à cette marche ? Elle s'est imposée comme une "évidence", confie-t-il.

"Le mouvement #MeToo est une révolution sans pareil, qui bouscule des millénaires d'aveuglement masculin, d'aveuglement sur nous-même et notre genre. Et puis l'esprit de #NousToutes est l'esprit des causes communes de l'égalité. Il est très frappant de voir qu'aujourd'hui, dans l'espace public, les mêmes qui insultent ce nouveau féminisme, qui refusent d'entendre la parole sur les violences sexuelles, les violences sexistes, les féminicides, les mêmes sont ceux qui disent leur haine des musulmans, leur haine des jeunes de l'écologie comme Greta Thunberg, leur haine du peuple face aux Gilets jaunes. C'est dans ces causes communes de l'égalité que l'on sauvera l'humanité des périls."

Pancarte marche Nous Toutes
Pancarte marche Nous Toutes

L'Hymne des femmes succède à It's Raining Men. Les frissons d'émotion parcourent la foule violette qui chemine vers la place d'Italie. Les trois soeurs Laurette, 18 ans, Laurine, 14 ans et Laurane, 12 ans, ne voulaient pas manquer ce rendez-vous : "La cause des femmes nous tient à coeur et on en a assez que rien ne bouge et qu'une femme se fasse tuer tous les deux jours, chaque année".

Comme elles, beaucoup de jeunes, très mobilisées, notamment grâce aux réseaux sociaux. D'Emmanuella, 17 ans, qui "taggue des petits mots avec le collectif #NousToutes de son lycée", à Nina, 18 ans, venue de Nancy avec sa pancarte "Cette année, ce sera Noël sans maman" pour "alerter sur les féminicides et les infanticides", la parole de la "génération Z" se fait déjà militante et sensibilisée.

Alors que le cortège s'étire et que les premiers chiffres tombent (100 000 personnes à Paris, 150 000 en France selon le collectif Nous Toutes), Josie, 81 ans, toque en fourrure sur la tête et porte-voix en main, reprend le métro. Elle s'est "régalée".

"Je suis féministe depuis avril 1973 sans interruption", cingle-t-elle. "Je me suis dégoûtée d'un tas de choses, jamais de féminisme ! La démocratie est faite par les mecs et pour les mecs et nous, on n'en profite pas. Je suis impressionnée par la marche d'aujourd'hui. C'est la première fois que je vois autant de monde. C'est exaltant de voir que ça bouge en ce moment !", sourit-elle.

Caroline De Haas peut souffler : après six mois de préparation, cette marche "était un formidable moment de prise de conscience collectif et individuel", tweete-t-elle. "Lundi, ils ont intérêt à être à la hauteur du côté du gouvernement." C'est en effet ce lundi 25 novembre que le gouvernement annoncera une quarantaine de mesures pour lutter contre les violences faites aux femmes à l'issue du Grenelle des violences conjugales.